‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 318 sur 337 · SON ŒUVRE · texte numérisé non relu

SON ŒUVRE

Étude littéraire.

Sa genèse» caractéristique et influence de ses chefs» d'œuvre. — Littérairement, Chateaubriand naquit de Jean Jacques Rousseau : oui, ce parfait gentilhomme fut le fils intellectuel de ce plébéien insurgé. En voici d'abord la preuve palpable et pour ainsi dire l'extrait de naissance. Dans la préface d'Atalu, on lit : « J'étais encore très jeune lorsque je conçus l'idée de faire Vépopée de Vhomme de la nature, ou de peindre les mœurs des sauvages, en les liant à quelque événement connu ». Il suffit de se reporter à ce que nous avons dit plus haut de Vhomme de la nature selon l'auteur de VEmile, de l'opposition perpétuelle qu'il en fait avec Vhomme de Vhomme, pour voir combien cette inspiration venait en droite ligne de la lecture de Jean-Jacques. S'il va au-delà des mers, c'est que dès qu'il s'est mis à l'oeuvre il s'est aperçu qu'il « manquerait de vraies couleurs ». D'où lui vient ce scrupule, fort ignoré de ses contemporains, les Lcgouvé et les Luce de Lancival, excepté de son aîné Bernardin de Saint-Pierre, sinon encore de l'exemple de celui dont il a dit dans les Mémoires : « L'éloquence du style descriptif est née sous le soufOe de Rousseau, spiraculum vitae »?

De là sortira l'épopée confuse des Natchez, dont le fatras emphatique et l'étrange « couleur épique » qu'il n'a heureusement pas étendue sur la seconde partie, avec sa mythologie biscornue, Satan et Vange protecteur de VAmérique, la Renommée, etc., justifiaient la boutade de Sainte-Beuve : « une transposition perpétuelle d'Homère en iroquois » ; mais où il y a déjà ces deux perles Alala et René et tant de belles descriptions qui feront merveille ailleurs. Ce manuscrit de« 2 383 pages in-folio, écrit de suite, sans section », où « tous les sujets sont confondus : voyages, histoire naturelle, partie dramatique, etc. », n'en est pas moins la source limoneuse « d'un seul jet » d'où il dérivera le reste. C'est à la tumultueuse incubation des Natchez et à l'éclosion qui suivit qu'on peut appliquer cette réfie.xion qu'il faisait un jour : « 11 y a un âge où quelques mois ajoutés à la

vie suffisent pour développer des facultés jusqu'alors ensevelies dans un cœur à demi fermé : on se couche enfant, on se réveille homme ».

En faisant honneur à Rousseau de ce premier éveil du génie de Chateaubriand, il ne faut pourtant pas se montrer là-dessus aussi ingrat que lui, en oubliant ti'op Bernardin de Saint-Pierre, comme on le fait d'ordinaire, parce que celui-ci dit un jour : « Je n'ai qu'un petit pinceau, M. de Chateaubriand a une brosse». Aurait-il eu ce goût et ce sens des paysages exotiques, et en eût-il étalé les tons sur sa palette, s'il n'en avait vu la couleur au bout du 2}etlt pinceau de Bernardin? On conçoit très bien à la rigueur qu'il eût écrit Uené. après les seules Souffrances de Werther, sans avoir lu les Confessions : mais, de bonne foi, et sans insister sur cet exotisme pittoresque dont Bernardin fut en somme l'inventeur, aurait-il trouvé le pathétique d'Atala sans celui de Paul et Virginie, et l'a-t-il même toujours égalé?

Nous avons vu que le Génie du christianisme dut sa naissance à un acte de foi que lui inspira la mort de sa mère et d'une de ses sœurs. Toute la partie apologétique du livre est d'une insuffisance bien faite pour irriter les docteurs du dogme : mais les thèses ne sont pas le fort de Chateaubriand, témoin déjà cet Essai sur les réiolulions où il entreprenait de démontrer lourdement qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, qu'en y regardant bien tout ce que les révolutionnaires prônaient comme des panacées de leur invention était renouvelé des Grecs, et qu'à tout prendre la Révolution n'était qu'un plagiat. Donc sur le fond de la thèse et sa réaction sur toute la ligne contre le xviiie siècle et sa féconde croyance à la perfectibilité indéfinie de l'humaine nature, son piétisme ne l'arma pas mieux que ne l'avait fait son pessimisme dans l'essai, quoi qu'il ait cru devoir dire, et très inopportunément, dans sa Défense du Génie du christianisme, lequel lui aurait attiré moins de polémiques s'il lui avait laissé son premier litre, qui était le bon, celui de Beautés de la religion. chrétienne. Mais il n'en finit pas moins par gagner sa cause au fond, sur la poésie du christianisme, sur l'efficacité de son inspiration et sur l'excellence de ses rapports avec la littérature et les beaux-arts On l'en crut

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