SES PAYSAGES
rougie apparaissent au-dessus du Vésuve, comme un globe lancé par le volcan »; dans une noyade de combattants, il montre c le fantassin qui n'a plus que son épée hors de l'eau » ; d'un coucher de soleil en mer il notera « une tangente d'or sur l'arc roulant des mers »; des nuages sous la lune il dira : « ces nues ployant et déployant leurs voiles, se déroulaient eu zones diaphanes de salin blanc, se dispersaient en légers flocons d'écume, ou formaient dans les deux des bancs d'une ouate éblouissante, si doux à l'œil qu'il croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité » ; les ruines de Sparte « sont tristes, graves, solitaires », celles d'Athènes « riantes, légères, habitées » et, en passant des unes aux autres il a senti qu'il « aurait voulu mourir avec Léonidas et vivre avec Périclès » ; et voici, parmi ces augustes mélancolies, pour reprendre pied : « Jean, qui engloutissait des morceaux de jambon, dévorait une volaille, avalait une bouteille de vin sous prétexte de mettre de l'ordre dans les paniers > ; ou encore cette campagne romaine qu'il serait sacrilège de livrer à une société anglaise de défrichement, « où les herbes penchent au souffle des siècles ■» ; et cette trombe au loin « comme un pilier de cristal soutenant la voûte des cîeux » ; et « les plaisirs de notre jeunesse, reproduits par notre mémoire, qui ressemblent à des ruines vues au flambeau » ; et celte impression de René quittant la France qui frappera droit dans le cœur de quiconque a vu fuir comme lui, pour longtemps, le rivage de France la douce : « Je contemplai longtemps sur la côte les derniers balancements des arbres de la patrie, et les faîtes du monastère qui s'abaissaient à l'horizon », etc..
Oui, il a eu là dans ses paysages, et un peu partout d'ailleurs, ce que Ducis appelle « le secret des mots puissants », y compris les mots d'esprit, par exemple et pour n'en citer qu'un, celui sur le ministère du duc Decaze, dont la chute suivit l'assassinat du duc de Berry : « Le pied lui a glissé dans le sang », ou encore celui à la duchesse de Berry, en pleine monarchie de juillet, qui lui valut la police correctionnelle et un mois de prison pour rire : « Madame, votre flls est mon roi ».
Mais tout cela, récits et scènes épiques, traits et tableaux d'un pittoresque inouï, nombre et coloris, harmonie suprême et enchantements du style, n'était sorti du chaos des Nalchcz
que par l'effort continu de son vaillant esprit sur lui-même et par ^a docilité aux conseils de ses aristarques. Il nous conte dans ses Mémoires, avec modestie cette fois, que son labeur l'attachait parfois à sa table de travail quatorze et quinze heures de suite, et que ces scrupules d'artiste allaientjusqu'à lui faire recommencer dix fois et plus la page ou même le chapitre ^ . Voilà ce que coûte l'aisance la plus souveraine en apparence, et nous le savions bien, depuis le sincère Horace. Mais c'est une dernière leçon qui est bonne encore à tirer de l'œuvre de ce père, de ce sachem des romantiques, lesquels la devaient dédaigner trop souvent ainsi que certains de leurs successeurs.
1. Qu'on lise, par exemple, dans les Pages choisies de Chateaubriand,' par M. Rocheblave (A. Colin, p. 'i2 et suiv.) les deux textes de la fameuse nuit sur les rives du Niagara, celui de l'Essai et celui du Génie. Du reste Chateaubriand lui-même nous y invitait en ces termes : « On peut, en comparant les deux descriptions, voir ce que le goût m'a fait changer ou retrancher dans mon second travail ». C'est des retranchements surtout que l'on sera frappé et de tout ce qu'un ion juste avec ses valeurs bien graduées
— c'est-à-dire ici le pouvoir d'un mot, d'une épithète surtout, mis en sa place,
— supprime de traits tâtés et d'empàtcnionts de couleurs.
PORTRAIT BIOGRAPHIQUE
Tableau elironologiqae de sa vie et de ses œuvres. —
Alphonse de Pràt de Lamarline, est né à Màcon le 21 octobre 1790. Son père, appelé d'abord M. de Pràt et qui s'adjoindra le nom patronymique de Lamartine, à la mort de son aine, avait épousé une demoiselle Alix des Roys, fille de l'intendant général des finances du duc d'Orléans. De ce mariage devaient naitre, après le futur poète, cinq filles. Major de cavalerie sous Louis XVI, blessé le 10 août en défendant son roi, emprisonnée Màcon sous la Terreur, enfin ayant pendu l'épée au croc, le père de Lamarline était venu subsister du produit de ses vignes, dans sa petite terre de Milly, où sa jeune femme allait se consacrer à l'éducation de ses six enfants, vivre de ménage et séjourner jusqu'à sa mort.
Première période : )Iilly et le collège. Dix ans de tâtonnements. Les Méditations (1820). — La première éducation que reçut Lamartine fut donc celle de sa mère, jusqu'à onze ans. Puis l'abbé de Lamartine, son oncle, exige qu'on le mette dans une pension de Lyon : elle lui parait un si rude séjour qu'il s'en évade, mais y est ramené, menottes aux mains, et par un gendarme. L'année suivante, à douze ans, il est conduit au collège de Belley en Bugey, chez les Pères de la foi, qui réussissent à l'apprivoiser, même à le charmer, jusqu'à la fin de ses études, qu'il termine brillamment, remportant à la fin de sa troisième année de rhétorique les onze prix de sa classe.
Sa muse alors commence à bégayer de petits vers et des im-
promptiis pour ses amis de collège et les belles dames deMâcoti, dans le plus pur goût de Parny, voire de Gresset. Puis la contagion de la mélancolie à la mode amène une crise, et, à la date du 7 janvier 1810, la vigilance de sa mère jette ce cri d'alarme dans son curieux journal, le livre de raison traditionnel des familles du temps jadis : « Ses passions commencent à se développer; je crains que sa jeunesse et sa vie ne soient bien orageuses : il est agité, mélancolique, il ne sait ce qu'il désire. »
La famille délie les cordons de sa petite bourse et, après quelques séjours à Mâcon, à Lyon et à Paris, on expédie en Italie (18H-1812),pour le soustraire à ses passionnettes et aussi aux recruteurs de l'Empire, ce « grand diable de Bourgogne » à qui sa jeunesse fait du bruit. A travers l'Italie il y lit Corinne et rencontre sa première aventure — on ne peut plus banale en fait, mais qui deviendra à travers le prisme de son imagination le fameux roman de Graziella. — De retour à Milly, tout en s'adonnant de nouveau aux petits vers, il pousse des pointes sur Paris, commence un Saiil d'après celui d'Alfieri, qu'il achèvera, qui s'est perdu et dont la lecture chez le duc d'Orléans aura un succès d'estime; puis une Médée dont on pourra lire les cinq actes, avec deux d'une Zordide, et le début d'un poème épique, Clovis, duquel il attend la gloire, outre les épaves des petits vers ci-dessus indiqués, dans ses Poésies inédites '. Mais les Bourbons rentrent, et Lamartine entre dans les gardes du corps de Louis XVllI, que frappera sa prestance. Il s'ennuie en garnison à Beauvais, est ramené à Paris pour les Cent Jours, y voit passer « le tyran », observe son inquiétude et son obésité, la pâleur et la lividité de son teint », reprend son uniforme au retour de Louis XVIII, pour donner bientôt sa démission (1815), et se pousse dans les salons, avec l'espoir d'entrer dans la diplomatie.
Entre temps, il rime et colporte ses petits vers dans le monde. En 1818, il obtient le lys d'or aux jeux floraux avec une ode sur le llctablissement de la statue de Henri IV.
Puis le futur grand élégiaque met le pied dans sa voie et
1. Publiées par Mme Valentine de Lamartine, avec une préface do Victor de Laprade (1 vol., Hachette).