LE CONTEUR : RÉCITS ET SCÈNES
son métier n'était pas de prouver, mais de nous enchanter. Et comme il y a réussi ! Quelle poésie enchanteresse dans ces récits de voyages et d'aventures, dans ces scènes de terre et de mer, de Bretagne ou d'Amérique, guerrières ou idylliques, dans toutes ces choses vues ou imaginées qui pullulent à travers ses œuvres! L'embarras du choix est grand*, surtout si on se pique de le faire par le menu. Pourtant dans l'anîpTe et tant épique récit d'Eudore des Martyrs, le sixième livre, avec sa mervefUeuse bataille des Francs et des Gaulois, qui suscitera Augustin Thierry, et tout l'épisode de Velléda, et la scène du supplice d'Eudore et de Cymodocée et celle de la mort de Velléda, nous paraissent déjà quatre morceaux hors de pair, où ses qualités d'imagination, de pathétique et de style s'étalent le plus largement. Mais combien d'autres scènes et récits où toutes les qualités du conteur, y compris Vhumour et l'esprit, donnent une fête toujours nouvelle à l'imagination, à l'oreille et aux yeux! par exemple, la vision des tombeaux de Saint-Denis ou de ceux de Westminster; son bal à l'ambassade de Rome; son dialogue avec l'hirondelle de l'auberge du. Soleil d'or; le maître à danser des Iroquois ; la moisson de la folle avoine chez les Natchez, avec la nage de Mila; la rencontre homérique d'Eudore et de Cymodocée, sa Nausicaa; la prière à bord; le récit de la prise de voile de la sœur de René, avec cette réserve qu'ici il n'a pas ce mérite dont il louait un jour Walter Scott, celui « de pouvoir être mis entre toutes les mains » ; toute la vie à Combourg, avec les étranges veillées, les vagabondages et les rêveries à la suite de l'imaginaire « sylphide » ; les solliciteurs du ministère des affaires étrangères ; et tant d'aventures si vivement contées dans Vltinéraire ou les Mémoires, et tant de scènes crayonnées et croquées en quelques lignes, celle-ci par exemple, qui est à la sanguine : « Une porte s'ouvre! Entre silencieuse-ment le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché. La vision infernale passe lentement devant moi, pénètre dans le cabinet du roi et disparaît. »
1. Cf. de confiance et d'avance, celui de M. Ferdinand Brunetière, sous presse : Chateaubriand, récits, scènes et paysages (Hachette).
«ïUDBa i-m'.iiuiKEs. ». — 46
Ses paysages. Ses traits : échantillons. « Limse labor et
mora. » — Un soir, à Combourg, où il venait de s'exaller devant le paysage, sa sœur, qui se piquait déjà de poésie clandestinement, lui dit : « Tu devrais peindre tout cela. » Par tout cela, entendez la nature entière, en surface, et c'est justement à quoi Chateaubriand devait employer le meilleur de son génie.
On Fa appelé « le maître des images », et c'est absolument juste. C'est par l'image qu'il se donne raison, même quand il a tort, par elle qu'il subjugue et qu'il règne, et peut dire, comme le Dante à Virgile : Poeta fui et cantai. A la veille des Natchez, il part en Amérique, pour chercher « de vraies couleurs » ; à la veille des Marhjrs, il va en Orient mû par l'espoir d'en revenir « avec quelques images nouvelles dans la tête et quelques sentiments de plus dans le cœur ».
Sa palette ainsi préparée il se met en face de sa toile et produit, sans relâche, ces innombrables paysages dont la magie est enchanteresse, comme le lui prédisait Joubert, et qui garderont le plus sûrement son nom de vieillir. Dans toutes ses œuvres, et dès la première, il en est d'admirables et à profusion.
Les plus célèbres sont ses prodigieuses nuits sous toutes les latitudes ; ses marines, sa tempête du xix^ livre des Martyrs, si vraie, comme il le fait remarquer ; ses lacs américains ; ses forêts ; sa Campagne romaine, après laquelle il peut se féliciter d'avoir fait entrer les pèlerins de Rome « dans la voie de l'admiration » ; ses ruines, celles de Sparte, surtout celles de l'Acropole, où il montre un sens de l'élégance attique qui est tout à fait étonnant, surtout en considérant l'état de l'archéologie à son époque. Quant aux montagnes et au.x glaciers, il a beau les bouder en homme des mers et des plaines, il ne laisse pas que de les voir et de les rendre, sinon de les sentir, témoin son Voyage au Mont-Blanc.
Nous ne pouvons citer : cela vaut par l'ampleur, la continuité, la réaction réciproque des tons qui font les valeurs. Et pourtant glanons et détachons quelques traits, à titre d'échantillons de son pittoresque si précis, et de la manière dont il amalgame son humanité avec l'objective nature, ce qui est une partie de son secret pour tant plaire : « Le soleil ou la lune