L HOMME ET L'AUTEUR
mois > ; et encore ceci qui est plus probant, à son éditeur Charles Gosselin : « Le temps ma manqué pour revoir mon poème. Vous n'êtes pas sans avoir sous la main quelque jeune poète sachant le métier; chargez-le de ces retouches; j'approuve d'avance tout ce que vous ferez ' ». Cette nonchalance aristoci*âtique a pu être un de ses plus grands artifices, mais elle lui coûtera un peu cher dans la postérité, et chez les critiques, depuis Sainte-Beuve qui écrira :
Lamartine ignorant, qui ne sait que son âme,
jusqu'à M. Anatole France qui le jugera finement c sans art*, sans compter tous les fervents de la rime et les idolâtres de la forme qui iront jusqu'à croire à la boutade de Théophile Gautier : « De la forme nait l'idée ». Il est vrai que nos symbolistes et décadents affecteront, à l'occasion, de lui savoir gré de son paresseux laisser-aller comme d'un calcul très artiste.
La vérité est qu'il fut et voulut être une honnête homme, au sens du grand siècle, dont les sentiments très expressifs s'exhalaient naturellement sous la forme poétique, témoin la pièce des Har-. manies intitulée Novissimaverba, écrite en seize heures, qui a cinq à six cents vers et qui est presque en entier un chef-d'œuvre. Il se pourrait que par là, comme le veut M. Jules Lemaitre, Lamartine eût été la poésie même. Mais à prendre les choses d'un autre biais, qui est celui de l'éducation, et puisque aussi bien voilà l'auteur des Méditations promu à la dignité de classique, il restera à regretter et à faire remarquer qu'à tant de vers faits de génie manque l'escorte nécessaire des vers travaillés avec art.
€ Je n'aime pas l'effort », disait-il, et pourtant à quels travaux
1. Et au témoignage de Gosselin, il fut fait selon le désir du poète, Il n'y paraît guère en maint endroit, vu l'incroyable négligence des rimes et la cacoplionie et le relâcliement de l'expression. Trop de vers, jjisque dans les meilleures pièces, où maintes fois les menuisiers littéraires à la solde de Gosselin auraient bien dû passer le rabot ! N'est-ce pas dans Jocelyn, par exemple, que nous avons lu ceux-ci qui ne chantent pas précisément dans notre mémoire :
Je vais du lac au pic et de la grotte au pont.... Elle mourut, encor son bel œil sur le mien.... Nous mangeons sur la main ce que le jour nous donnei £e lait..i.
forcés il sera réduit un jour et sans profit pour sa gloire! Eviter reffort, quel luxe, et le plus coûteux, certes, de tous les siens! Voilà sans doute pourquoi ce poète eut toujours quelque chose de boiteux dans sa fortune, — à de certains jours si enviable pourtant, — de contesté dans ses plus éclatants succès et, d'inachevé dans ses poèmes les mieux inspirés. Mais quoi! cet inachevé dans ses vers, ce je ne sais quoi qui manque toujours à son triomphe, cette caducité visible de ses plus belles chances, en y joignant son imprévoyante mais généreuse prodigalité, tout cela n'est-ce pas encore, à le bien prendre, de la poésie et n'ajoute-t-il pas à la sympathie que commandent la vie et l'œuvre de ce parfait galant homme?
En résumé Lamartine fut le premier en date des poètes romantiques et l'égal des plus grands, sans être leur chef : député, orateur populaire jusqu'à l'héroïsme et même idole de l'opinion publique pendant quatre mois, intègre et goûtant à quitter le pouvoir autant de plaisir qu'à le prendre, comme le Pompée de Lucain, sans être tenu pour un homme politique ni avoir loreille de la Chambre, sinon à la fin, mai? siégeant « au fiafo/id » et parlant « par la fenêtre » à la « France qui s'ennuie », n'attendant qu' « une tempête ou rien », et n'ambitionnant que « le ministère de l'opinion publique » ; auteur de l'hi-toire des Girondins, un événement, et de plusieurs autres, sans être classé comme historien; de confidences réitérées à satiété, sans s'ouvrir notre cœur, tant il s'y montre apprêté et oubliant combien le moi est haïssable ; de romans et de nouvelles et de deux Voyages en Orient et de tout un Cours familier de littérature, sans être ni un romancier, ni un conteur, ni un critique de grande marque, ni même un bon prosateur; mais ayant été partout, dans ses œuvres comme dans sa vie — bien pleine pendant les deux premiers tiers, mais gâtée quoique bravement supportée dans le dernier, — un poète lyrique et le plus irréductiblement subjectif, le plus incapable d'objectiver ses idées et ses sentiments qui ait jamais été.