LES HARMONIES
Passons sur le Chant du sacre, qu'il appelle lui-même « l'horreur des horreurs poétiques », qu'il a spiritucUemenl condamné (l'avance en l'appelant par allusion à une courtisanerie poétique de Voltaire « son poème de Fontenoiv, dont les libraires tirent cinquante mille francs et lui « cent loUis, dit-il, et la honte! » et qui, en tout cas, n'ajouta rien à sa gloire.
Le Dernier chant du pèlerinage de Childe-Harold relève le poète à ses propres yeux de la déchéance du Sacre : c'est un recueil de variations sentimentales qui travestissent un peu le farouche héros de Byron, mais où il y a d'admirables vers à l'impassible nature dont se souviendra VOlympio de Hugo.
Les« Harmonies poétiqneset religieuses ». — Inspirées par un christianisme vague et comme fondu dans l'ample sein de la nature adorée, les Harmonies poétiques et religieuses eurent un grand succès. Le poète parut avoir gagné en largeur, en éclat, et aussi en variété, du côté du rythme et des imagés, dans le développement de ses deux thèmes favoris de l'amour et de la mort.
Cela est sensible dans le Chêne, suite de Jéhovah ; l'Invocation pour les Grecs; le Premier Regret; et surtout dans Novissima verba ou Mon âme est triste jusqu'à la mort, dont certains morceaux valent le Lac, pour la poésie, et le dépassent par la portée delà pensée et la virilité de l'accent :
Et c'est donc là le terme! Ah! s'il faut une fois Que chaque homme à son tour élève enfin la voix, C'est alors, c'est avant qu'une terre glacée Engloutisse avec lui sa dernière pensée ; C'est à cette heure même où, près de s'exalter, Toute âme a son secret qu'elle veut révélei', Son mot à dire au monde, à la mort, à la vie, Avant que pour jamais éteinte, évanouie. Elle n'ait disparu, comme un feu de la nuit Qui ne laisse après soi ni lumière ni bruit. Que laissons-nous, ô vie, hélas! quand tu t'envoles? Rien, que ce léger bruit des dernières paroles? Court écho de nos pas, pareil au bruit plaintif Que fait en palpitant la voile de l'esquif, Au murmure d'une eau courante et fugitive Qui gémit sur sa pente et se plaint à sa rive.... ... Et ma main hardiment brise et jette loin d'elle La coupe des plaisirs et la coupe mortelle i
El mon àine, qui veut vivre et souffrir encor Reprend vers la lumière un généreux essor, Et se fait, dans l'abime où la douleur la noie, De l'excès de sa peine une secrète joie ; Comme le voyageur parti dès le matin, Qui ne voit pas encore le terme du chemin, ' Trouve le ciel brûlant, le jour long, le sol rude. Mais fier de ses sueurs et de sa lassitude. Dit en voyant grandir les ombres des cyprès : « J'ai marché si longtemps que je dois être près! » A ce risque fatal, je vis, je me confie; Et dût ce noble instinct, sublime duperie, Sacrifier en vain l'existence à la mort, J'aime à jouer ainsi mon âme avec le sort, A dire, en répandant au seuil d'un autre monde Mon cœur comme un parfum et mes jours comme une onde: « Voyons si la vertu n'est qu'une sainte erreur, L'espérance un dé faux qui trompe la douleur, Et si, dans cette lutte où son regard m'anime. Le Dieu serait ingrat quand l'homme est magnanime! »
« Jocelyn.» «LaChute d'un ange. » « Les Recueillements »,
etc.... — Depuis 1821, Lamartine avait conçu l'idée d'une vaste épopée philosophico-chrétienne. Onen a retrouvé dans ses poésies inédites le plan et des fragments, outre deux autres qu'il avait publiés {VInvocation dan"s les Harmonies; le Chant des chevaliers dans les Nouvelles Confidences). Jocelyn et la Chute d'unange sont deux épisodes détachés « du grand poème » — comme Atala et Reni^ l'avaient été des Natchez et du Génie du christianisme, — Jocelyn étant le dernier chant et la Chute d'un ange le premier. Dans Jocelyn, Lamartine atteint vraiment l'apogée de son talent, malgré les inégalités de l'inspiration, le caractère fragmentaire de la composition, mal déguisé par la forme qui est celle du journal, malgré le placage évident de certaines tirades à effet et les négligences coutumières de la versification. Mais il y a d'admirables morceaux tout pleins du lait de l'humaine tendresse, d'une fraîcheur idyllique toute virgilienne et même inspirés d'une philosophie qui a grand air : tels le Prologue, les amours naissantes de Jocelyn et de Laurence {troisième et quatrième époque) ; la scène de l'ordination (cinquième époque) ; le retour à Valneige (Neuvième Époque) ; les funérailles de Laurence (neuvième époque); le premier épilogue, et surtout l'épisode lyrique des laboureurs, tout entier (neuvième époque).