JOCELYN
Quant à l'intérêt foncier de ceUe épopée idyllique, il est grand quoique intermittent : d'ailleurs le poète n'avait pas ici seulement pour modèle Paul et Virginie, comme il l'avoue : il serait aisé d"y faire tmicher du doigt l'influence d'Atala (funérailles de Laurence), de Manon Lescaut, au milieu, et du Comminges de M^e de Tencin à la fin, et surtout de celui de Baculard d'Arnaud « le lacrymaloire i>, lequel fit en effet verser tant de larmes au milieu du dernier siècle.
La Chute d'un ange est un poème fort prolixe et artificiel qui reste fort au-dessous d'Éloa, son modèle, et qui a soulevé plus de discussions qu'il ne mérite. Mais on y découperait un assez beau livret d'opéra, dans le goût de Sigurd, et il y faut signaler des tableaux frais de l'aimable simplicité du monde naissant, le chœur des cèdres du Liban d'où jaillit ce beau vers :
C'est la cendre des morts qui créa la patrie;
et surtout cette Huitième vision où la philosophie poétique de Lamartine a son plein essor.
Les Recueillements sont un écho affaibli des premières Méditations; mais çà et là détonne certaine note qui nous annonce que le poète va être désormais en proie à la prose et surtout à la politique. On peut estimer que celle-ci nous a privés de beaucoup de chefs-d'œuvre poétiques, en lisant les deux qu'elle a inspirés : A Ncmésis, d'une si noble et si mâle éloquence, et cette superbe Marseillaise de la paix où les strophes ont une si vaste envergure et un si noble élan dans leur vol de chimères :
Roule libre et superbe entre les larges rives, Rhin, Nil de l'Occident, coupe des Nations! Et des peuples assis qui boivent tes deux rives Emporte les défis et les ambitions!
Il ne tachera plus le cristal de ton onde. Le sang rouge du Franc, le sang bleu du Germain; Ils ne crouleront plus sous le caisson qui gronde. Ces ponts qu'un peuple à l'autre étend comme une main! Les bombes et l'obus, arc-en-ciel des batailles. Ne viendront plus s'éteindre en sifflant sur tes bords; L'enfant ne verra plus, du haut de les murailles. Flotter ces poitrails blonds qui perdent leurs entrailles, Ni sortir des flots ces bras morts!...
744 LAû^ARTIN?:.
Ce ne sont plus des mers, des degrés, dçs rivières, Qui bornent l'héritage entre l'humanité : Les bornes des esprits sont leurs seules frontières; Le monde en s'éciairant s'élève à l'unité. Ma patrie est partout où rayonne la France, Où son génie éclate aux regards éblouis! Chacun est du climat de son intelligence : Je suis concitoyen de toute âme qui pense : La vérité c'est mon pays
Allons-y i, mais sans perdre un frère dans la marche. Sans vendre à l'oppresseur un peuple gémissant, Sans montrer au retour aux yeux du patriarche, Au lieu d'un fils qu'il aime, une robe de sang! Rapportons-en le blé, l'or, la laine et la soie, Avec la liberté, fruit qui germe en tout lieu; Et tissons de repos, d'alliance et de joie L'étendard sympathique où le monde déploie L'unité, ce blason de Dieu!
Roule libre, et grossis tes ondes printanières Pour écumer d'ivresse autour de tes roseaux; Et que les sept couleurs qui teignent nos bannières. Arc-en-ciel de la paix, serpentent dans tes eaux?
Enfin citons la Vigne et la Maison, le dernier en date (1857) des chefs-d'œuvre poétiques de Lamartine, où le poète vieilli entame un dialogue avec son àme, laquelle le ramène à la vigne et à la maison « où la vie était neuve », et l'invite à « remuer la cendre des jours morts » : et c'est comme un délicieux finale qui ramène les motifs principaux des méditations et des harmonies passées :
Quel fardeau te pèse, ô mon âme !
Sur ce vieux lit des jours par l'ennui retourné. Comme un fruit de douleurs qui pèse aux flancs de femme. Impatient de naitre et pleurant d'être né. La nuit tombe, ô mon âme! un peu de veille encore! Ce coucher d'un soleil est d'un autre l'aurore....
Efface ce séjour, ô Dieu! de ma paupière,
Ou rends-le-moi semblable à celui d'autrefois,
Quand la maison vibrait comme un grand cœur de pierre
De tous ces cœurs joyeux qui battaient sous ses toits!
1. A l'Orient délaissé, aux limons du Nil. pour coloniser et trafiquer.
CONCLUSION. 74o
A l'heure où la rosée au soleil s'évapore Tous ces volets fermés s'ouvraient à la chaleur, Pour y laisser entrer, avec la tiède aurore, Les nocturnes parfums de nos vignes en fleur.
On eût dit que ces murs respiraient comme un être
Des pampres réjouis la jeune exhalaison;
La vie apparaissait rose, à chaque fenêtre.
Sous les beaux traits d'enfants nichés dans la maison.
Conclusion. — Après tant d'adorations trop dithyrambiques suivies d'un injuste délaissement, Lamartine revient en faveur.
On s'accorde à reconnaître que la génération précédente a été ingrate pour lui; que, s'il ne sut pas assez varier ses accents ni ciseler sa forme, s'il a trop souvent improvisé ses vers, et s'il s'est trop miré en lui-même, du moins il eut de hautes pensées, une facilité harmonieuse et éloquente, qui est de génie; qu'il fut un grand idéaliste, qu'il a régné longtemps dans l'âme « des adolescents sérieux et des femmes distinguées », comme dit M. Faguet, qu'il y a encore sa place marquée, dans le bon coin, et qu'il est le premier qui ait non seulement monté d'un ton le petit luth des Bertin, des Parny, des Léonard et des Millevoyé, des Fontanes et des Chênedollé, ces deux « clairs de lune de Chateaubriand », mais qui ait appris à la lyre romantique à tenir l'accord. « Il est descendu un matin on ne sait d'où », disait Sairite-Beuve : on le devine pourtant; et c'est de Racine qu'il descend par Jean-Jacques, Bernardin et Chateaubriand, sans cesser de mériter qu'on répète pour lui, en présence de ses plus brillants rivaux — y compris Victor Hugo dont nous allons parler, — ce mot de Voltaire : « Les novateurs ont le premier rang, à juste titre, dans la mémoire des hommes ».
PORTRAIT BIOGRAPHIQUE
Tableau chronologique de sa vie et de ses œuvres. —
A Besançon, le 26 lévrier 1802, Victor Hugo, troisième fils de Joseph - Léopold - Sigisbert Hugo, Lorrain d'origine, chef de bataillon de la 20^ demi-brigade, plus tard général-comte de l'Empire, et de Sophie-Françoise Trébuchet, sa femme, Nantaise d'origine,
Naquit d'un sang lorrain et breton à la fois.
Etant encore à la mamelle il est emmené quelque temps, avec tous les siens, à la suite du père, à l'île d'Elbe et en Corse. Puis cç sont deux nouveaux voyages, l'un en Italie, vers la lin de 1807, et surtout un autre en Espagne (1811-1812), qui laissera des traces vivaces dans la mémoire de l'enfant, témoin ce nom d'une halte de la route, Ernani. Après un séjour au collège des Nobles à Madrid, l'enfant, ramené à Paris, y a d'abord pour précepteur un abbé de la Rivière, puis un proscrit, un compagnon d'armes de son père, le général républicain Lahorle, qui, ayant trempé dans la conspiration de Moreau, sera fusillé. On le met ensuite, avec son frère Eugène, à l'institution Cordier-Decotte, où il couvre ses cahiers d'essais poétiques, parmi lesquels une ébauche d'épopée chevaleresque, vagissements de sa muse qu'il intitulera plus tard : « Les bêtises que je faisais avant ma naissance ».
n naît à la poésie en envoyant, en 1817, une pièce au concours de l'Académie française sur ce sujet : « Le bonheur que
SA VIE ET SES ŒUVRES : TABLEAU CHRONOLOGIQUE. 7i7
procure Tctude dans toutes les situations de la vie «. Le poète de quinze ans obtient une mention et l'appui précieux de quelques immortels, notamment du comte François de Neufchâteau. Son frère Abcl l'introduit dans un petit cénacle de jeunes littérateurs en gésine d'un volume de nouvelles, auquel il contribue en écrivant en quinze jours Bug-Jargal. Puis aux Jeux floraux, par les trois pièces des Vierges de Verdun, du Rétablissement de la statue de Henri IV, de MoîS3 sur le Nil, il remporte un triple triomphe et s'entend appeler « l'enfant sublime » par ce même Chateaubriand dont la gloire lui dictait, à quatorze ans, sur son journal intime, cette exclamation : « Je veux être Chateaubriand ou rien ».
Cependant son père voulait en faire un polytechnicien, et l'avait mis à cet effet dans la classe de mathématiques spéciales du lycée Louis-le-Grand. Or, au lieu de vaquer à la géométrie analytique, c'est, nous l'avons vu, le laurier académique que cultivait le jeune Victor. Ne s'avisait-il pas de fonder un journal, le Conservateur littéraire^ Du coup le père, délibérément hostile à cette vocation littéraire, jusqu's^u jour où il attachera lui-même la croix d'honneur sur la poitrine de son fils (1825), lui coupe les vivres, et le nourrisson des Muses, réduit à vivre de 700 francs par an, fait connaissance avec cette misère en paletot qu'il a peinte d'après nature, dans ses Misérables, et dont son Marins sera le sympathique héros. Joignons-y, pour mémoire, une querelle de café avec un garde du corps qui lui avait pris, à la cavalière, un journal des mains et lui allongea un coup d'épée au bras gauche.
Enfin le poète sort des chemins de traverse. Son premier recueil de poésies — parues déjà, en partie, dans la Muse Française et le Conservateur littéraire — est édité, grâce à la bourse de son frère Abel, sous le titre d'Odes et2J0êsies diverses (1822), et lui vaut une pension du roi, sur sa cassette, de 1 000 francs, ce qui lui permet, en octobre de la même année, d'épouser celle qu'il aime, Adèle Foucher.
Dès lors le torrent de ses productions va couler. Ce sont d'abord : en 1824 un deu.xième volume d'Odes; en 1825, une réédition de Bug-Jargal et le roman de Han d'Islande; en 1826, Odes et Ballades; en 1827, l'injouable drame de Cromwell et sa
préface; en 1828 le drame à'Amy Robsa^^t joué et sifflé à l'Odéon et non édité ; en 1829, les Orientales, le Dernier jour d'un condamné et le drame de Marion Delorme qu'il écrit d'un trait, lit à ses amis du cénacle, dont il modifie le dénoùment sur le conseil de Mérimée, que la censure interdit et qui sera joué le 11 août 1831, à la Porte-Saint-Martin; puis Hernani, dont la représentation au Théâtre-Français, le 25 février 1830, est une des dates mémorables de l'histoire de notre théâtre ; en 1831, le roman de Notre-Dame de Paris, les Feuilles d'automne; en 1832, le Roi s'amuse, dont les représentations sont arrêtées par ordre du roi, après la première, et qui attendra cinquante ans la seconde; en 1833, les drames de Lucrèce Borgia et de Marie Tudor: en 1834, le ronian de Claude Gueux; en 1835, le drame d'Angelo, tyran de Padoue, les Chants du crépuscule; en 1836, l'opéra de la Esmeralda, découpé dans Notre-Dame de Paris; en 1837, les Voix intérieures; en 1838, le drame de Ruy Blas; en 1840, Les Rayons et les Ombres, et une étude sur Mirabeau qu'on trouve dans Littérature et philosophie mêlées.
Le 2 juin 1841, après trois échecs subis en 1836, 1839 et 1840, il était reçu à l'Académie française, comme successeur deNépomucène Lemercier, l'auteur de ce fameux drame de Pinto, déjà romantique, mais qui s'était écrié up jour :
Avec impunité les Hugo font des vers!
De l'Académie Victor Hugo s'achemina vers la pairie, qu'il ne sollicita pourtant pas, et vers la politique, qui le tentait. 11 s'y jeta à la suite d'une crise morale qu'amenèrent d'une part un échec retentissant et qui semblait clore l'ère des triomphes du théâtre romantique, celui de sa trilogie dramatique des Burgravcs au Théâtre-Français, en 1843, alors que la Lucrèce pseudo-classique de Ponsard triomphait à l'Odéon, et d'autre part, la même année, la mort tragique de sa fille Léopoldine et de son gendre Charles Vacquerie, qui firent naufrage dans une promenade en Seine, à 'Villequier.
Pair de France, en 1845, il prononce des discours contre les lois d'exil, pour le rappel des Bonaparte ; oscille dans ses opinions et ses votes : fonde, le l^"" août 1848, ^Événement, avec Auguste Vacquerie et Paul Meurice; évolue enfin, à la Législa-