‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 330 sur 337 · SON THEATRE · texte numérisé non relu

SON THEATRE

mare et celle d'Oceano nox surtout; Sagesse; Écrit sur la vitre d'une fenêtre flamande, cette petite merveille de fantaisie ailée ; la célèbre Tristesse d'Olympio, qui balance le Lac de Lamartine et le Souvenir de Musset par la qualité de l'émotion élégiaque et les éclipse l'un et l'autre par l'amertume de l'expérience, la puissance du coloris et la plasticité des images, d'ans les Rayons et les Ombres; — Réponse à un acte d'accusation et sa Suite; A propos d'Horace; la Fêle chez Thérèse; Mélancolie; le Maître d'étude; Chose vue un jour de printemps; Baraques de la foire; Écrit sur la plinthe d'un bas^relief antique ; le Revenant ; Magnitude pam, dans ce premier volume des Contemplations, d'une inspiration sensiblement plus ample et plus haute en général que les recueils qui l'avaient précédé.

Snite des chefs-d'œavrc de la première p^^rlode : le Tliéàlre. — Sainte-Beuve s'écriait un jour qu'on n'écrirait jamais sur le théâtre d'Hugo tout le mal qu'il en pensait. Cependant quand on y a noté l'insuffisance de l'action, la monotonie des ressorts, qui sont une perpétuelle antithèse des caractères : — par exemple l'amour sacré de la mère dans les viles entrailles d'une courtisane cynique; un père sensible, idéal, dans un bouffon dégradé; l'âme d'un roi chez un brigand ou chez un laquais qui crie à son maitre :

J*ai l'habit d'un laquais mais vous en avez l'âme;

— l'emploi d'une fatalité vraiment trop factice qui s'incarne dans l'Homme rouge de Marion Delorme, dans le Ruy Gomez d'Hernani, dans Torquemada, etc. ; et, comme scénario fondamental, des duos d'amour tyranniquement interrompus par les grondements de la jalousie {Hernani), ou les propos cyniques de la débauche (Marion Deloi^me, le Roi s'amuse) ; enfin, quand on a dit, pour achever de se soulager, que ce ne sont pas là des drames mais des livrets d'opéra, que le plaisir qu'on y prend n'est pas dramatique mais lyrique, on a formulé les critiques les plus graves.

Il reste alors à constater que le poète a merveilleusement brossé ses décors et historié ses personnages et fait le commentaire lyrique des situations ; que ces duos, ces trios et ces quatuors sont délicieusement orchestrés par le poète ; que c'est là

une fort jolie occasion de savourer le plaisir spécial des vers J bien dits.

Stendhal s'est moqué un jour d'une « naïveté du Journal des Débats > à l'adresse des admirateurs de Racine, laquelle consistait à les engager à se rendre au théâtre « pour y compléter le charme de ses lectures » : c'est précisément cette prétendue naïveté que nous répéterions volontiers en guise de conseil à qui voudrait augmenter — mais ne voudrait rien de plus — le charme qu'il aurait trouvé à la lecture du théâtre de Victor Hugo, et notamment dans le lyrisme et la rhétorique, Vhumour et le pittoresque plus ou moins dramatiques d'Hernani (acte III, se. VI ; acte IV, se. ii; acte V, se. m) ; de MarionDelorme (acte H, se. i; acte V, se. vi); dn Roi s'amuse (acte I, se. vi; acte II, se. ii; acte III. se. m; acte V, se. iiij ; de Ruy Blas (acte I, se. m ; acte III, se II; acte IV, se. iij; des Burgraves même, s'ils affrontent de nouveau la scène ({«"e partie, se. vi; 2« partie, se. i, se. iv; 3"^ partie, se. i), ou encore de Torquemada, si on l'y risque {{'■^ partie, acte I, se. vi; acte II, se. ii; 2° partie, acte II, se. v).

Cbefs-d'œuvre de la deuxième période. — Les principaux chefs-d'œuvre de la deuxième période, où ils abondent, sont à nos yeux et tenus pour tels d'un assez commun accord : dans les Châtiments, où son lyrisme inventif s'aiguise en satire pour produire la plus personnelle et aussi la plus inégale de ses œuvres et où la « Muse Indignation » fait vibrer à fond toutes les cordes de la lyre : Nox, le prélude où est ramassée en un jet vigoureux toute la gerbe des thèmes lyriques qui vont s'épanouir ensuite : Toulon; Au peuple; Souvenir de la nuit du 4; A Vohéissance passive; le Manteau impérial, ce chef-d'œuvre de l'allégorie et qui pourtant invite à se souvenir du mol malin sur sou auteur : « le premier prix de rhétorique du siècle » ; Pauline Roland; r Expiation, avec son Waterloo, le morceau le plus épique de la langue française; Eblouissements; Stella; le Chasseur noir; Chansons, Sa grandeur éblouit V histoire... A quoi ce proscrit pense-t-il?; la Caravane; Ultima verba; Lux; — dans le deuxième volume des Contemplations : la pathétique série d'élégies, tout entière, intitulée Paucœ meœ, que lui dicte la mort de sa fille et où l'on entend, à n'en pas douter cette fois, le cri du cœur; Ibo; l'étincelante ode des Mages dont la prodi-

chefs-d'œuvre de la II" PÉRIODE. 761

jT^ieuse invention dans l'expression et le vaste essor datent la vigoureuse maturité du poète (janvier 1856); Ce que dit la bouche d'ombre, qui prélude à l'inspiration épique et métaphysique du Satyre et de vingt autres chefs-d'œuvre luxuriants de la Légende des siècles, et aussi à leurs obscurités apocalyptiques ; — dans les Chansons des rues et des bois, où son lyrisme satirique continue à se donner carrière : le Cheval; W-o^r,; les Étoiles filantes; le Nid; Célébration du H juillet dans la forêt, et d'autres qui ne sont à lire qu'à l'âge de la pleine moustache ; — dans l'Année terrible, où se retrouve encore la coulée de lyrisme satirique, mais un peu plus chargée, mêlée de plus de scories: Sedan; Au canon le V. H.; {^'janvier; Lettre aune femme {par ballon monté) ; Une bombe aux Feuillantines ; les Deux Trophées ; — enfin dans les quatre volumes de la Légende des siècles : la Vision d'oii est sorti ce livre; la Conscience; les Lions; Booz endormi; le Titan; Au Lion d'Androclès; le Mariage de Roland; Aymerillot; le Cid exilé; le Temple d'Éphèse; Durandal travaille; Zim-Zizimi; Sultan Mourad; la Toilette d'Isora; r Aigle du casque; le Satyre; la Rose de finfante; Après la bataille; le Cimetière d'Eylau; les Pauvres gens; le Crapaud.

C'est dans la Légende des siècles (1859-1876) que Victor Hugo était arrivé enfin, comme les poètes d'alors, à mettre dans son œuvre plus d'impersonnalité, ou plus exactement — en recourant à deux termes dont il est difficile de se passer ici pour être court — plus d'objectivité épique, à la place de la perpétuelle subjectivité lyrique des purs romantiques et qu'il atteint son apogée.

Mais il ne faudrait pas abuser comme on le fait, à propos de la Légende des siècles notamment, du terme d'épopée. Sans doute le lyrisme de leur auteur devient épique, comme il était devenu satirique dans les Châtiments, mais il reste au fond le lyrisme par sa personnalité toujours visible, par le transport de son imagination et de ses sentiments, par l'allure et le coloris généraux de ses poèmes. Les jongleries de mots ont le danger de brouiller les définitions reçues, et de transporter les bornes naturelles des arts. Oui, l'auteur de la Légende des siècles ou encore des Burgravcs peut être dit un épique — ou un purgé d'épique, selon le mot du bachelier du Gil Blas, — pourvu qu'il

soit bien entendu que c'est k la façon d'Eschyle dans les Sept chefs et dans certains de ses chœurs, de Pindare dans certaines de ses digressions, ou encore de Théocrite dans certains de ses pastiches.

La période des chefs-d'œuvre n'est pas tout à fait close avec la Lég<mcle des siècles, et Ton pourrait encore glaner des perles, par exemple dans l'Art d'être grand-père {Georges et Jeanne; Un manque ; le Poème du Jardin des plantes, I, vu ; Grand âge et bas âge mêlés, X; l'Épopée du lion; Que les petits liront quand ils seront grands, I, iv) ; ou encore dans les Quatre vents de l'es^ prit, qui est comme le résumé, la-strette finale de toutes les harmonies antérieures (Le spectre que parfois je rencontre riait, etc. ; Jolies femmes, le seul sonnet publié par le poète ; Vi-omenades dans les rochers; la Révolution), etc.

Mais l'anthologie est déjà assez riche, et ce n'est pas ici le lieu de s'aventurer davantage à la suite du poète s'enfonçant dans ses visions apocalyptiques du Cosmos, de l'histoire universelle et des religions mortes ou à naître, lesquelles déchaînent dans sa tête les Quatre vents de l'esprit, et font devant nos yeux troublés, notre imagination éblouie, et notre goût tour à tour révolté ou subjugué, tourbillonner confusément le Pape, la Pitié suprême, Religions et Religion, l'Ane, Toute la lyre, etc., et tout le tumultueux essaim des strophes posthumes que les scrupules infiniment respectables de ses amis croient devoir soumettre encore à la curiosité, un peu surmenée pourtant, de la postérité.

MIGHELET *

PORTRAIT BIOGRAPHIQUE

L'enfant dn penple. Le lauréat da concours généraL Le professeur. — Michelet est sorti des entrailles de ce peuple, « l'acteur historique », comme il l'appelle, dont il devait si passionnément interroger et sonder l'âme obscure tout le long de notre histoire nationale. Il naquit le 21 août 1798, à Paris, d'une ]jaysanne originaire des Ardennes et d'un père picard venu de Laon à Paris pour se faire imprirtieur. Les affaires allaient de mal en pis dans la maison paternelle, grâce aux tracasseries des décrets impériaux contre l'imprimerie . C'est dans une gène toute voisine de la noire misère que grandit Jules Michelet, parmi les scènes à tout casser de l'usurier Vatard et les angoisses de la prison pour dettes que traversa le père. « Jusqu'à quinze ans, dit-il, point de viande, point de vin, point de feu. Du pain, des légumes, le plus souvent cuits à l'eau et au sel. » Mais dans cette brave famille on avait toujours eu foi les uns dans les autres ; et père et mère avaient foi en leur petit Jules. A leur compte il devait tout réparer, tout sauver, et, malgré la gêne, on le mit à l'école, à la pension Mélot, où un magister le barbouilla de latin. Braves gens, et qui nous remettent en mémoire la moralité du Petit Poucet :

Mais si l'un d'eux est faible, on ne dit mot, On le méprise, on le raille, on le pille : Quelquefois cependant, c'est ce petit marmot Qui fera le bonheur de toute la famille.

1. Extraits de l'Histoire du moyen Age, dit le programme officiel, à son endroit.

Mais cette morale n'était pas celle que pratiquaient, en Tan 1812, les élèves du lycée Charlemagne, où Michelet venait d'être mis en troisième. Ce pauvre garçon chélif, famélique, qui portait « en toute saison un petit habit tête de nègre », et qui était au milieu d'eux e comme un hibou en plein jour, tout eiïarouché », fut leur souflfre-douleur jusqu'au jour où il bondit au premier rang en thème latin.

Éloquent petit drame de cette volonté héroïque qui ne devait plus se démentir au cours de sa vie et dont il saluera plus tard avec amour les illustres exemplaires dans nos annales! Un jeudi matin, glacé, sans feu, sans pain assuré pour le soir, il s'était roidi contre tout et, de sa main « crevée par le froid », frappant sur sa table de chêne, il avait senti < une joie virile de jeunesse et d'avenir ». Sans doute ce « pur sentiment stoïcien > lui venait de sa vaillance native, mais peut-être n'eùt-il pas surgi du fond de son petit être moral, si ses parents n'avaient pas eu « foi » en lui et s'il avait eu moins à cœur de ne pas faire mentir leur horoscope. Que de misères morales eussent peut-être été épargnées à Jean-Jacques Rousseau, s'il eût ainsi senti « les douceurs de l'aile maternelle », et l'exemple d'une vie laborieuse, au lieu des seuls romans de Plutarque et de l'exemple de son père, plus romanesque encore!

Puis ce fut une éclaircie. Le père de Michelet, devenu veuf, entra comme surveillant dans une maison de santé dont les fenêtres donnaient sur le Jardin des plantes. C'était pour l'enfant qui avait vécu jusque-là « comme une herbe sans soleil, entre deux pavés de Paris », la lumière et la verdure, outre le pain quotidien assuré, au sortir du < froid crépuscule des rues étroites du vieux Paris », de celte cave où il composait jadis àla casse, partageant avec une araignée familière la visite d'un rare rayon de soleil.

Tout à coup le succès éclate : à la distribution des prix du concours général, le 19 août 1816, Michelet est proclamé trois fois premier lauréat :pour le discours latin, la version latine et le discours français. C'est par cette porte classique qu'il entra dans la gloire, escorté des sourires émus du monde officiel et du bruit des plus flatleurs horoscopes.

Mais il fallait vivre. Après un voyage de santé dans le»

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