SA VIE ET SES ŒUVRES : TABLEAU CHRONOLOGIQUE
tive, vers le républicanisme le plus accentué, en rompant des lances contre certains de ses anciens collègues de la Chambre des pairs, Montalembert entre autres, et prononce, en novembre 1851, cinq heures durant, un discours véhément contre le rétablissement de Tempire. Le coup d'État du 2 décembre 1852 lui fait prendre le chemin de l'exil, non sans qu'il se fût montré aux barricades. Il se retire d'abord à Bruxelles, où il écrit l'Histoire d'un cnme, qui ne paraîtra que vingt-cinq ans plus tard, puis à Jersey, enfin à Guernesey, de 1856 jusqu'à la fin do l'empire.
Ces dix-huit années d'exil sont celles de sa plus heureuse fécondité. Il produit : en 1833, les Châtiments \ en 1836, les Co7iteTnplations ; en 1839, la Légende des siècles; en 1862, le roman des Misérables; en 1864, l'étude intitulée William Shakespeare, en guise de préface à la traduction des œuvres de ce poète par son fils François; en 1863, les Chansons des mes et des bois; en 1866, le roman des Travailleurs de la mer; en 1869, le roman de l'Homme qui rit, outre les esquisses d'œuvres qui ne devaient voir le jour que vers la fin de sa vie, telles que le drame de Torquemada et les Quatre vents de l'esprit.
Le 5 septembre 1870, il rentre à Paris, y reste pendant le siège, endosse l'uniforme de garde nationale et monte sa garde, est élu député de Paris, puis, le 8 mars, après s'être trouvé un moment dans l'orageuse mêlée des partis, il s'en écarte et reprend le chemin de l'étranger. Il rentrera définitivement en 1873, ayant été élu sénateur de Paris.
Il avait écrit l'Année terrible, au fil des événements (août 1870juillet 1871). Il y ajoute, en septembre 1873, la pièce de la Libération du Territoire. Puis il publie : en 1874, le. roman épique de Quatre-vinr/t-treize ; en 1877, la seconde Légende des siècles, l'Art d'être grand'père; en 1878, le Pape; en 1879, la Pitié suprême ; en \S80, Rel(gions et Religion, l'Ane; en 1881, les Quatre vents de l'esprit; enfin en 1882, le drame de Torquemada, que suivront : le Théâtre en liberté, la Fin de Satan, et autres publications posthumes de l'opportunité desquelles l'amitié de ses vieux compagnons de lutte et de gloire, Auguste Vacquerie et Paul Meurice, et la piété filiale des siens, fut et reste juge.
Le 27 février 1881, Paris fêtait ses quatre-vingts ans et un
demi-million d'hommes défilaient sous ses fenêtres. Le 23 mai 1885, le robuste poète mourait, avec ce vers à la bouche, durant son agonie :
C'est ici le combat du jour et de la nuit.
Des funérailles d'une splendeur et d'une affluence inouïes lui furent faites et ses restes furent portés de cet Arc de triomphe, sur les parois duquel il avait regretté de ne pas lire le nom de son père, le défenseur de Thionville, au Panthéon où est son tombeau.
L'homme. — Nous n'avons à envisager ici l'homme privé et l'homme public, qu'autant qu'il est nécessaire pour indiquer la genèse et faciliter la lecture de ceux de ses chefs-d' œuvres poétiques que les derniers programmes introduisent dans les classes. Nous évitons ainsi de pénibles distinguos, et le danger de ces réserves dont la malignité nuit au plaisir d'être vivement touché de très belles choses.
Victor Hugo s'est défini :
Mon àme aux mille voix que le Dieu que j'adore Mit au centre de tout comme un écho sonore.
Notons donc les principaux chocs qui firent reluire et vibrer cette âme de cristal. Ce fut d'abord le fracas de l'épopée impériale.
J'ai des rêves de guerre en mon âme inquiète.
Il vit passer Napoléon « marchant dans sa gloire >, selon le mot de Cambacérès, et entrant à Notre-Dame dans une lueur d'apothéose. A la naissance du roi de Rome, il a entendu bondir et hurler d'aise les canons monstrueux accroupis à la porte des Invalides. Cependant le père guerroyait au fond de la Calabre contre Fra Diavolo, en Espagne contre les guérillas de VEmpecinado, l'aîné de ces fils à son côté; sa femme et ses cadets venaient l'embrasser entre deux escarmouches, traversant, dans les fourgons de la grande armée, les champs de batailles tout frémissants encore de l'écho des mêlées. Et dans la tête de l'enfant, cire molle, s'imprimaient avec leurs héros et leurs cadres ces lambeaux d'épopée. La fldéhté de ses souvenirs où revivaient jusqu'aux détails du paysage, émerveillera Dumas père, un
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demi-siècle plus tard, quand le poète, dans l'intimité qu'il savait rendre charmante, ouvrait devant ses familiers l'écrin de ses souvenirs;
0 soleils descendus derrière l'horizon.
Voilà la source d'où jailliront spontanément d'abord l'Ode à la Colonne, que son orgueil mariera au bronze de Henri, en attendant ce Napoléon II, à partir duquel et pour longtemps, il aura pour devise ce vers des Feuilles d'automne :
Napoléon, ce Dieu dont tu seras le prêtre.
Parallèlement à cette influence que son père incarnait sous ses yeux, s'exerçait celle de sa mère. Gardienne du foyer, pendant que le père guerroyait au loin, elleélevait ses deuxcadets, Eugène et Victor.
0 l'amour d'une mère! amour que nul n'oublie! Pain merveilleux qu'un Dieu partage et multiplie! Table toujours servie au paternel foyer! Chacun en a sa part et tous l'ont tout entier!
Nantaise de naissance, Vendéenne de cœur, pieuse sans fanatisme, elle éleva son fils selon la pure tradition catholique et royaliste : de là le premier culte de Victor Hugo, antérieur à celui de Napoléon, et ses premières poésies, notammentcelle où il célèbre la naissance du duc de Bordeaux :
Le Dieu qui fut enfant avait à notre France Donné l'enfant qui sera roi.
De là aussi le germe de ce sentiment si intense des joies du foyer orné d'enfants, qui en fera le confident ému des mères {le Revenant) et le chantre des enfants, depuis Gavroche jusqu'à Napoléon II, et que développeront chez lui la paternité et les charmes de celle qui avait été l'objet de son premier amour et restera sa compagne jusqu'à la mort (1868), malgré tout.
Au reste ces influences qui devaient se démêler plus tard si aisément dans ses œuvres, étaient d'abord aussi tumultueuses que les événements eux-mêmes. Il écrira un jour : « L'acclamation qui a salué Louis XVIII en 1814 a été le cri de joie des mères. En général, il est peu d'adolescents de notre génération qui n'aient sucé avec le lait de leurs mères, la haine des deux
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époques violentes qui ont précédé la Restauration. Le croquemitaine des enfants de 1803, c'était Robespierre; le croquemitaine des enfants de 1815, c'était Bonaparte. » Les Bourbons rentrent ; la Vendéenne passe une fleur de lys à la boutonnière de Victor. Cependant le père, « ce héros au sourire si doux > , disait à un ami : « Laissons faire ce temps : l'enfant est de l'opinion de sa mère; l'homme sera de l'opinion de son père ». Tant qu'il vécut (1828), il put croire qu'il avait prophétisé vrai. Victor Hugo avait été royaliste par éducation; il fut bonapartiste à l'heure où bonapartisme semblait synonyme de gloire et de liberté, témoin le vers à la Colonne :
Au bronze de Henri mon orgueil te marie.
Mais un autre levain fermentera en lui bientôt, celui qu'y avait déposé Lahorie, alors que lui commentant Tacite, le proscrit s'écriait, frappant sur le livre : « Enfant, avant tout, vois-tu, la liberté ! »
Quand le gouvernement de juillet inscrivit cette devise de liberté sur le trône, Victor Hugo, devenu pair de France' et libéral, défendit la Pologne. Vinrent les tragiques journées de juin : Victor Hugo a écrit : c Une morte était à terre. On criait : c'est la République ! » Il alla à cette morte et crut reconnaître que c'était la Liberté. « Jusque-là la liberté lui avait, dit-il, caché la République. » H changea encore une fois de cocarde, mais cette fois-là fut la dernière. Trente-cinq ans de fidélité à l'idée républicaine, dont dix-neuf passées en exil, suffisent pour émousser les traits faciles à l'adresse de ce que l'on appelle ses pahnodies politiques. Et puis c'était un poète et il s'en expliquait sans embarras en prose et en vers : Je suis, s'écriait-il,
Toujours la même tige avec une autre fleur.
Il est vrai que dans cette tige avait toujours circulé la pure sève du patriotisme.
Jusque-là il avait marché avec le gros de son siècle; dès lors il emboite le pas à l'avant-garde, mettant infatigablement sa muse au service d'idées philosophiques et sociales que nous n'avons pas à examiner ici de près. Il nous suffira d'en signaler le spiritualisme tenace et la générosité réelle, quelques réserves
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que l'on puisse faire sur la portée de ses songeries métaphysi ques, morales ou sociales, et le désintéressement nécessairement
iriable de sa politique d'apaiseincnt et de fraternité. Notons -1 ulement — en face des railleries auxquelles certaines naïvetés et ambitions outrées de sa philosophie et de son manichéisme, et le grand creux de sa vaticination, d'ailleurs sincère, ont pu prêter le flanc et qui l'ont fait appeler une fois, par un de ses adversaires. Jocrisse à Pathmos — qu'il est tenu pour < un grand songeur », sinon pour un grand penseur, maître de sa pensée et de son système, et dont les songeries ont répandu dans la foule la noble et salutaire curiosité des grands problèmes, et cela par des philosophes de profession * : or on sait s'ils donnent facilement l'exclusion aux profanes.
Et puis, ce qui nous importe présentement, c'est de savoir admirer, à l'occasion, la couleur et la forme dont ces idées, plus ou moins originales ou profondes, se sont revêtues en traversant le prisme de sa poésie.
Enfin ce que l'on ne saurait contester, c'est que, dès lors, théâtrale ou sincère — et qui donc tracera l'exacte ligne de démarcation entre la dignité et la pose, dans ces heures de crise où l'on se roidit pour se tenir debout, se disant le mot par lequel Cicéron encourageait Brutus : Tu es in scena^i — son attitude fut crâne sans relâch'é, et plus d'une fois exemplaire, et toujours celle d'un bon Français.
Exilé, il avait tenu jusqu'au bout le serment fait en face de Sylla :
Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là.
Rentrant, au lendemain de Sedan, il voyait écrit lamentablement sur le sol de la patrie, l'épilogue de cette épopée de Waterloo qu'il avait tracée dans l'exil. A Landrecies, le long de la voie, apparaissent des soldats hâves, déguenillés,
Hier la grande armée, et maintenant troupeau;
alors, nous dit un témoin oculaire, le vieux poète, Lorrain,
1. L'Art au point de vue sociologique, par M. Guyau (Alcan), p. xxxiv et deuxième partie, chap. m, et aussi MM. Renouvier, Victor Hugo, le poèt» (A, Colin}, et Mabilleaii, Victor Hugo (Hachette), pâtiim,
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et fils de soldat, se dressa, et de sa voix profonde il criait à ces habits bleus que n'avait pas usés la victoire, hélas! « Ce n'est pas votre faute, vive la France! », leur jetant le mot d'ordre qui allait grouper tous les fils de France autour de ce drapeau, dont on ne chercha plus à distinguer la couleur dans la fumée des dernières cartouches.
Arrivé à Paris, il y fait tout son devoir. Il lance d'abord une adresse aux Allemands où il parlait d'humanité et de paix : un journal ennemi répliqua : « Pendez le poète au haut du mât!.» Le poète septuagénaire prend un fusil et va monter sa garde au bastion, donnant dans sa robuste vieillesse, l'exemple de cette mâle gaieté qui fut l'âme de la résistance parisienne, mangeant du cheval qui le t faisait penser à la selle », et rimant des défis aux obus des assiégeants.
L'année terrible étant passée, la France, tout en pansant ses, plaies, cherchait une compensation aux revers de la fortune' dans la contemplation de ses gloires indestructibles : Victor Hugo lui en apparut comme le symbole. Il était là, vivant : en le choyant, elle se consolait. S'il y eut quelque exagération dans les démonstrations populaires et quelque complaisance à s'y prêter chez le poète, ne sourions pas : le culte des grands hommes, si nécessaire, n'est déjà pas si vivace, par le temps qui court, et ne va jamais sans quelque idolâtrie.
Ne sourions pas non plus si cette dernière partie de la vie du poète, où il avait cause gagnée sur toute la ligne et laissait se déposer tout le fiel — et il en avait amassé et versé ! — des luttes passées, fut sereine comme une aube d'immortalité : était-ce donc une illusion? et qui eût mieux porté, en cas pareil, cette ivresse inévitable? Lamartine n'était plus là qui eût pu murmurer : Son cquidem invideo, mirer magis. Parfois il descendait dans l'arène de nos luttes politiques, laissant tomber quelques paroles de paix et d'amitié, puis il remontait sur cet Olympe aux pentes douces où les jeunes générations venaient lui apporter le tribut d'une admiration plus ou moins désintéressée, mais sincère. Et il se plaisait à prophétiser, à montrer aux nouveaux venus sur le cadran des siècles l'heure prochaine où toutes les idées-forces dont il avait été le vibrant héraut seraient triomphantes, où ses rêves humanitaires seraient des
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réalités : « Au xx^ siècle, la guerre sera morte, l'échafaud sera mort, la haine sera morte, l'homme vivra. Il y aura au-dessus de tout une grande patrie, toute la terre, et une grande espérance, tout le ciel. Ayons foi. Sentons-nous en égalité citoyens, en fraternité hommes, en hberté esprit. Aimons ceux qui nous aiment et ceux qui ne nous aiment pas. Sachons vouloir le bien pour tous, alors tout se transforme. Ce qui est vrai se révèle, ce qui est beau rayonne, ce qui est grand flamboie. Le monde nous apparaît comme une fête. La loi suprême s'accom plit. » Ainsi vaticinait, deux ans avant sa mort, le vieux poète irréductiblement optimiste, patriote et spiritualiste : « Numen? Nomen? Lumen? » En tous cas, amen\
SES CHEFS-D'ŒUVRE POETIQUES
Aperçu général de son œu^xe poétique. — Si le poète lyrique est essentiellement celui que Dieu
Mit au centre de tout comme un écho sonore, Victor Hugo est le poète lyrique le plus adéquat à cette définition qui ait jamais existé. La prodigieuse musique de ses cent mille et quelques vers est faite du son de son âme, tantôt vibrant au jour le jour sous le heurt direct de Vactualité jusqu'à donner au poète des allures de chroniqueur, tantôt répercutant le vaste écho de l'universelle voix du genre humain, à travers l'histoire et la légende, jusqu'à faire de ses monodies lyriques des chants d'épopée, sans cesser de traduire, dans l'intervalle, l'intensité de la vie personnelle de l'auteur par les mille et un chants du lyrisme le plus luxuriant qu'il y ait dans l'histoire des lettres.
Dans un beau fragment d'Anacréon on lit : « Donnez-moi la lyre d'Homère, donnez-la-moi, mais sans ses cordes teintes de sang »; jamais Hugo n'a fait une invocation pareille. Il a saisi toute la lyre, avec ses cordes teintes du sang des mêlées épiques, aussi bien que trempées dans le fiel de la satire ou même dans le lait de Ihumaine tendresse, ou encore dans les phillrcs subtils de l'universelle gnose. Certes il n'a pas inventé ses. thèmes lyriques, la nature et la science, l'amour et la mort :
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c'étaient ceux de son siècle, et nous avons vu leurs sources, et vingt autres poètes les chantaient autour de lui ; mais reprenant et fondant toutes ces monodies en une savante symphonie, il 3, selon l'heureuse expression de Victor de Laprade, orchestré ces motifs fondamentaux K
Pourtant il semble bien que les nuances et la mesure manquent parfois dans cette musique sonore. Sa poésie ressemble trop souvent aux dessins que l'on a de lui, où les oppositions du noir et du blanc sont justes dans l'ensemble, mais un peu crues et sans assez de demi-leintes. Rayons et ombres, voilà sa poésie, d'ordinaire : il y faudrait plus de ces clairs-obscurs qui sont le secret de Racine et de Lamartine.
Mais quel don de matérialiser les abstractions, de dégager du chaos des faits et des sensations l'idée lyrique, pour s'en emparer et lui imposer le cortège tumultueux, mais splendide, de ses mots et de ses images ! Donner à des êtres de raison une voix, une couleur, un visage, les faire percevoir par notre esprit et nos sens comme des êtres vivants, là est sa plus grande faculté poétique. Si la mythologie n'existait pas, il l'aurait inventée. Chez lui c'est le mot qui souvent crée l'idée et fournit la lumière : numen, nomen, lumen, selon le titre d'une de ses Contemplations.
Aussi quel déluge de mots depuis qu'il en a fait le 89, comme il dit! Mais distinguons : il n'en a jamais fait le 93, et il a écrit : € Le néologisme est une triste ressource pour l'impuissance ». Sa correction syntaxique est admirable. Notre langue poétique n'a pas eu d'ouvrier qui lui soit comparable, et Théodore de Banville a pu lui reprocher avec verve de l'avoir tellement enrichie et ployée qu'un imbécile n'aurait plus qu'à vouloir pour faire des vers. Hélas !
Une réserve seulement : Alfred de Vigny disait que l'avenir n'accepte le legs d'un poète que sous bénéfice d'inventaire, et il ajoutait : « Il est bon de lui épargner, autant qu'on peut le faire, son travail d'épurations rigides ». L'auteur des Destinées
1. Cf. sur l'instinct rytl nique chez Victor Hugo, «presque absolument infaillible », et ses inventions ou ses habiletés de ce chef, le très intéressant chapitre intitulé : Le Rythme chez Hugo, dans les Éludes littéraires sur le X/X' siècle, de M. Emile Faguet.
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le fit et fit bien. Victor Hugo s'y est toujours refusé : c'était son droit. Mais la postérité garde le sien et l'exerce déjà.
Voilà en effet Victor Hugo devenu classique, et certes il le méritait par la solidité de sa composition, par sa prodigieuse invention verbale, qui ne coûte rien à la santé et à la grande honnêteté de son style, par la merveilleuse virtuosité de sa versification et par la transparence et la sagesse moyenne de ses idées dominantes, de ses éloquents lieux communs de philosophie et de morale; mais il ne l'est que par voie d'anthologie.
Il nous reste à esquisser cette anthologie, sobrement, par voie d'énumérations critiques, en résistant au plaisir de citer, qui nous ferait trop déborder le cadre de ces études, et en renvoyant, pour le texte, aux anthologies faites ou à faire *.
Les deux périodes de sa carrière poétique. — La carrière poétique de Victor Hugo se divise nettement en deux périodes entre lesquelles ses chefs-d'œuvre se partagent inégalement. La première va de 1822 à 1843, des Odes et Poésies diverses aux Burgravcs, comprenant ainsi son théâtre, outre ses poésies lyriques jusqu'au premier volume, des Contemplations, paru en 1856, mais dont toutes les pièces sont antérieures à 1843.
La seconde période, la plus riche en chefs-d'œuvre, de 1853 à sa mort, commence après les années dévorées par la politique, avec celles si fécondes de l'exil, et s'ouvre par les Châtiments, pour se continuer par les Contemplations et la Légende des siècles, trois recueils hors de pair dans l'ensemble si touffu de son œuvre.
Chefs-d'œuvre de la première période : poésies lyriques. — Les chefs-d'œuvre de cette première période nous paraissent être : Vision et le Dernier chant, dans les Odes et poésies diverses, toutes pleines de l'inspiration catholique et royaliste pour le fond, et jetées presque toutes dans le moule d'alors pour la forme; — pour l'habileté déjà magistrale, les. humoristiques ballades de la Chasse du burgrave et du Pas d'anhes duroi Jean, et celle de la Fiancée du timbalier, inspirée de la fameuse
1. D'ailleurs sur la richesse de cette anthologie, cf. M.Ch.Renouvier, Victor Bugo, le poète (A. Colin), c. viii (Delagrave) ; et, pour les textes, l'édition définitive d'après les manuscrits originaux (Hetzel) aux pièces que nous allons signaler en nombre suffisant.
ballade de Lenor de Murger, dans les Odes et Ballades, composées avec « plus de son âme dans les Odes, plus de son imagination dans les Ballades », dont l'éloquence est plus personnonnelle parmi Témotion réelle des souvenirs d'enfance, des premières amours, des paysages frais ou mélancoliques qui sont déjà chez lui des états d'âme {Paysage; Aux ruines de Montfort VAmaury); où commence à se justifier le mot de sa sa Préface : « La poésie est ce qu'il y a d'intime dans tout », mais avec un ton agressif çà et là où l'on sent que le nouveau poète se propose de s'inspirer non de l'idée pure, comme Lamartine, mais de toutes les réalités ambiantes des mêlées politiques et littéraires, témoin les Deux îles, VOde à la colonne de la place Vendôme, — le Feu du ciel. Navarin, Clair de lune, Sàra la baigneuse, les Adieux de Vhôtesse arabe, Grenade, Mazeppa, et le fameux tour de force de versification des Djinns, dans ces Orientales où sa prodigieuse virtuosité et la magie de son imagination éclatèrent à tous les yeux, en dix mille vers tout vibrants de sons et de couleurs ; — Lorsque Venfant paraît, la Prière pour tous, d'une émotion sincère et communicative, outre son éloquence ordinaire, et la Pente de la rêverie; Pan, où sa muse esquisse la géographie de ce vaste monde des êtres et des choses à travers laquelle elle prendra l'essor, dans les Feuilles d'automne; — A la Colonne; Napoléon II, où il embouche puissamment la trompette épique; Il n'avait pas vingt ans; Au bord de la mer, la première rêverie où il s'essaie au bord des flots qui lui en suggéreront tant d'autres (à partir de la Soirée en mer, dans les Voix intérieures) ; A Louis B, la très éloquente méditation sur une vieille cloche ; et aussi cette odelette si finement madrigahsée : La pauvre fleur disait au papillon céleste, dans ces Chants du crépuscule, trop mêlés, sinon discordants ; — Sunt lacrymae rerum ; A VArc de triomphe; A Albert Durer; Soirée en mer, et surtout l'admirable symbole de la Vache, dans les Voix intérieures; — Regard jeté dans une mansarde ; Ce qui se jxissait aux Feuillantines vers 4813, pièce populaire parmi les écoliers, mais qu'ils seraient bien naïfs de prendre à la lettre; Que la musique date du XVI" siècle; la Statue, à rapprocher, pour la virtuosité de l'imagination, des Trois marches de m arbre rose, de Musset; la marine de Cxculeum