‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 332 sur 337 · TABLEAU DE SA VIE ET DE SES ŒUVRES · texte numérisé non relu

TABLEAU DE SA VIE ET DE SES ŒUVRES

Nantes, puis à Gènes, à la Ilève que prendront leur essor ces livres ailés, sortes d'hymnes en prose à l'àme universelle, sous les formes des trois règnes, qui ont pour titré : VOiS'au (1856), où se trouvent ces descriptions fameuses de l'alouetle, « l'oiseau national », de l'hirondelle, du rossignol, près desquelles pâlissent les plus éloquentes de Buffon, car ici l'éloquence vient du cœur; Vlnsecte, la Mer, la Montagne, qu'accompagnait ou suivit tout un essaim d'écrits plus ou moins litigieux ou circonspects, tels que Du prêtre, De la femme et de la famille, la Sorcière, la Bible de l'Humanité, etc., parmi lesquels il faut distinguer, avec le Peuple, l'inégale mais si généreuse trilogie formée par V Amour, la Femme, Nos fils '.

L'année de la guerre fut pour lui, plus que pour personne peut-être, l'année terrible ; à la nouvelle de la capitulation de Paris et de la guerre civile déchaînée, il fut frappé d'apoplexie. Il se releva et rallia ses forces, pour écrire une Histoire duXIX^ siècle, qu'il avait menée jusqu'à la chute du premier empire, quand la mort l'abattit, à Hyères, le 9 février 1874. Voici lespoir suprême et la suprême pensée qui terminaient le testament de cet ardent spiritualiste : « Dieu me donne de revoir les miens et ceux que j'ai aimés. Qu'il reçoive mon âme reconnaissante de tant de biens, de tant d'années laborieuses, de tant d'œuvres, de tant d'amitiés. » Le 18 mai 1876, dix mille personnes, l'élite intellectuelle de la France et la jeunesse des écoles, escortèrent sa dépouille au Père-Lachaise, où un grand artiste lui a ciselé un monument à l'effigie de son génie.

Étude littéraire.

Sa conception de l'histoire et notamment de l'histoire de Frauce. L'iiiflaeaice de Vico. « La grande àme » nationale. Documents inédits et résurrection. — Michelet a souvent défini l'histoire Résurrection, lui imposant comme « condition nouvelle, non plus de raconter seulement ou juger, mais p' évoquer, refaire, ressusciter les âges », se posant le problème historique « comme résurrection de la vie intégrale, non plus

1. Cf. Michelet. Pages choisies, par M. Seignobos (Armand Colin).

dans ses surfaces, mais dans ses organismes intérieurs et profonds >. A l'en croire, et il faut l'en croire, < cette œuvre laborieuse d'environ quarante ans fut conçue d'un moment, de l'éclair de juillet. Dans ces jours mémorables, une grande lumière se fit, et j'aperçus la France. »

Au jaillissement de cette lumière ses méditations antérieures sur la Science nouvelle de Vico n'avaient pas été inutiles ; et le choc des trois glorituses n'avait guère qu'à battre le briquet pour qu'il prît feu. « Je n'eus de maître que Vico, dit-il ailleurs. Son principe de la force vive, de thumanité qui se crée, fit et mon livre et mon enseignement. » C'est en effet en vertu de ce principe qu'il vit se dégager de notre histoire nationale « un fait moral énorme et trop peu remarqué, le puissant travail de soi sur soi, où la France par son progrès propre va transformant tous ses éléments bruts.... L'homme est sou pr-ji-T Promélhée.... La France a fait la France.... L'Angleterre est un empire, l'Allemagne un pays, une race, la France est une personne. » Dès lors notre histoire nationale lui apparaît comme l'existence individuelle où l'àme de chacun de nous va poursuivant, à travers les péripéties des choses, la conquête dramatique de sa personnalité. Conter l'histoire de France, ce sera donc conter ce qu'il appelle «de long travail de la grande âme ».

Mais cette âme, elle est éparse parmi la foule obscure. Il faut se la définir, et on ne la tient pas tout entière quand on a dégagé, l'eût-on fait aussi génialement qu'Augustin Thierry, la caractéristique originelle d'une race. « La race, le peuple qui la continue, me paraissaient avoir besoin" qu'on mit dessous une bonne forte base, la terre qui les portât et les nourrit. Sans une base géographique, le peuple, l'acteur historique, semble marcher en l'air comme dans les peintures chinoises où le sol manque. » Il faudra donc rendre l'histoire plus matérielle et plus spirituelle à la fois qu'elle ne fut jusque-là, en considérant la grande dîne, le protagoniste du drame historique, d'une part sous les aspects des races et aussi « du sol, du climat, des aliments, de tant de circonstances physiques et physiologiques », et, d'autre part, sous l'action non seulement des lois et des actes politiques, mais aussi « des idées, des mœurs, du grand mouvement progressif, intérieur ».

SA CONCEPTION DE l'hiSTOIRE. 769

Mais il y faudra une éruditioa plus curieuse qu'avant, et nolamment celle des pièces inédites dont « aucun historien que je sache, dit-il en se rendant justice en gros, avant mon troisième volume (chose facile à vérifier), n'avait fait usage.... C'est la première fois que l'histoire eut une base si sérieuse. » Il faudra d'ailleurs appliquer au maniement et à l'utilisation des documents « la m'Hhode historique, qui est souvent l'opposé de i art proprement littéraire » et qui se propose non pas «d'augmenter les effets » et de faire crier au miracle, mais qui * a pour spéciale mission d'expliquer ce qui parait miracle ».

Cette critique n'exclut pas d'ailleurs le travail de l'imagination et de la sensibilité, et Michelet n'a ici que trop prêché d'exemple. Il nous a conté mainte fois comment il se laissait, pour ainsi dire, hanter par les morts et suggestionner par eux. Dans la poudre des documents remués et extraits, tard dans la nuit ou avant l'aube, « dans les galeries solitaires des Archives où j'errai vingt années, dans ce profond silence, des murmures cependant venaient à mon oreille... : ces papiers ne sont pas des papiers, mais des vies d'hommes, de provinces, de peuples.... Si on eût voulu les écouter tous, comme disait ce fossoyeur au champ de bataille, il n'y en aurait pas un de mort. Tous vivaient et pai-laient, ils entouraient l'auteur d'une armée à cent langues. » Veut-il par exemple converser avec les Hoche, les Desaix, les Marceau, les Kleber, « ces grands défenseurs, ces fils légitimes de la République », il s'entourera des gravures du temps qui les représentent, médiocrement, mais fidèlement : et alors « le soir, lorsque le jour avait baissé sans disparaître encore, je posais la plume et marchais en long, en large, au milieu d'eux. Leurs images pâlies me disaient bien des choses. Leurs traits se marquaient moins; mais d'autant plus en eux, dans ces ombres imposan'^;?, je sentais le vrai fond, l'dme commune des âmes qu'ils ont représentées. Us ne furent pas des hommes seulement, mais en réalité des armées tout entières. Us en eurent la grande âme. »

Toujours la grande âme, le centre où tout tend, d'où part tout. Quelle imagination et quelle sensibilité il y faut! C'est laire œuvre de poète autant sinon plus que d'historien, mais ce « vrai fond de l'artiste », voilà, d'après lui et son expérience, * le talisman secret qui fait la force de l'histoire ».

Dangers et avantages de cette méthode. — Mais le travail de rimagination peut-il sans danger s'ingérer ainsi, comme disait Descartes, dans celui de la raison, chez un historien? On est en droit d'en douter et gravement et maintes fois, en lisant Michelet, surtout en descendant le cours des temps — après ceux du moyen âge — où le poète l'emportera sur le savant, le justicier et le prophète sur le critique et le narrateur.

Le premier danger, aux yeux de la critique, est ici de ne raconter souvent que soi à propos des autres, mais celui-là n'en était pas un pour Michelet, et il s'y précipitait d'un cœur léger, tète baissée : « Je suis sûr de ne pas rester court, disait-il en improvisant ses leçons au Collège de France, parce que ce que je raconte c'est moi ! » Parole de poète romantique plus que d'historien. Aussi entendail-il de bonne heure dire autour de lui : € C'est un écrivain, un poète, un homme d'imagination », et il ne se lassait pas de protester avec une véhémence qui ne répond pas à tout.

Que de généralisations précipitées, de paralogismes — nous n'écrivons pas de sophismes, — à'omission ou de concomitance^ comme on dit dans le laconique mais expressif jargon de l'école! Quelles choquantes et romanesques disproportions entre la grandeur des effets et la petitesse des causes qu'il leur cherche ! Que d'hypothèses en porte-à-faux et chancelantes, que de partis pris erronés, d'aî<^o-SM^</est<ons vaines et de visions apocalyptiques! Il a protesté d'avance, s'écriant sur tous les tons que cela est vivant : « Parfois, fait-il remarquer avec insistance, le galvanisme semble dépasser la vie même par ses bonds, ses efforts, des contrastes heurtés, des surprises, de petits miracles. La vraie vie a un signe tout différent, la continuité. Née d'un jet elle dure et croit plus placidement, lentement, uno tenore. » 11 est vrai, mais que de fois Michèle^ n'a-t-il pas simplement galvanisé ses morts, croyant les ressusciter! Et comme il les faisait grimacer, à l'appui de sa thèse!

C'est qu'alors son 7noi devenait l'unique mesure des faits. Et du coup quel lyrisme romantique dans ce mot! D'un style haletant, fulgurant, tout enluminé d'images, tout échauffé de la fièvre des événements "dont il se fait el veut nous faire les témoins, oubliant souvent et en toute sincérité qu'il prophéties

L'HISTOiftE DU MOYEN AGE. 771

le passé, Michelet commente, passionne et dramatise son sujet, sur le ton intéressé et pathétique du chœur dans la tragédie les Euménides et des Suppliantes. Sa devise — et au besoin son excuse — était : « L'histoire est une résurrection ». A une pareille résurrection il ne manque parfois que le vers pour être une • popée; mais quel roman vaudrait alors celui-là ! Et puis, dans ■es visions même les plus poétiques, quels éclairs de vérité sillonnent le nuage! Et n'est-ce pas alors le cas de répéter avec Aristote : < 11 y a plus de vérité dans la poésie que dans l'histoire »?

Mais quand sa sensibilité et son imagination se subordonnent d'abord à sa critique et à son infoi'mation, quand son lyrisme et sa science réalisent leur mouvant équilibre, de quel juste élan il nous emporte au cœur du drame historique, avec quelle lucidité il en fait jouer devant nous tous les ressorts les plus secrets, nous inspirant enfin la sécurité d'esprit si nécessaire à la joie de comprendre, et quelle magie d'évocation des hommes et des choses, et vraiment quelles résurrection de la vie intégrale! Or ce phénomène est presque constamment visible dans son Histoire du moyen âge et en fait l'extraordinaire mérite.

L'histoire du moyen âge. Les deux premiers volumes. — Dans les six volumes qui composent VHi^itoire du moyen âge, les deux premiers diffèrent profondément des deux autres par l'inspiration et la méthode. En écrivant les deux premiers, dit Michelet, «t j'étais artiste et écrivain alors, bien plus qu'historien ». Nous nous en plaindrons moins que lui. Sans doute les documents qui ont « éclairé ces ténèbres, l'abîme de ces longues misères » exhumés depuis, pour la plupart, faisaient défaut, et il y a « trop de subtil, trop d'esprit, trop de système », autant de fruits des « dessèchements de sa subtilité mystique » d'alors, nous confesse l'auteur; mais comment regretter les considérations sur « rimpuissance radicale de l'EgUse » et sur le « cri de la raison par Abailard, l'immense mouvement de 1200, si cruellement étouffé », qui ont été par lui « immolées à l'effet artistique de la grande unité », en regard de « l'immense quantité de vie » qui anime ces deux volumes, où « pour la première fois parait l'âme de la France en sa vive personnalité » et aussi

€ la fine âme chrétienne en ses suavités ». On les retrouvera, ces considérations, et à satiété, dans la copieuse et plus éloquente que convaincante Introduction du tome Vil, écrite pour remettre au courant et au point les deux premiers volumes. Sachons-lui gré de s'être dit, en les relisant, guidé par son sens d'artiste : « On ne peut y toucher ».

Les volumes IIl-VI. — Quatre ans entiers s'écoulèrent entre le deuxième et le troisième volume. Michelet les avait employés à se documenter à travers le Droit et les Institutions du Nord au Midi pour devenir plus humain, « thésaurisant ces formules primitives où l'humanité révèle naïvement tant de choses intimes et profondes ». C'est alors qu'il exhuma et vivifia les pièces inédites, pour donner enfin à l'histoire une base sérieuse et faire qu'elle devint majeure. En même temps que l'histoire, c'est l'historien qui se mettait personnellement hors de page. « Cela me fit un autre homme », s'écrie-t-il, et son chef-d'œuvre suivit, à savoir l'histoire du xiv® et du xv^ siècle qui rempUt les quatre volumes suivants.

Tous les dons de Michelet, observation et imagination, critique et sensibilité, science et poésie, s'y harmonisèrent. Il se mit en quête de la grande dme, et il la trouva. * Je plongeai dans le peuple », dit-il, et la figure de Jacques s'étant dressée du sillon, monstrueuse et terrible et énigmatique, le dialogue suivant, à la Pascal, éclata : « Grand Dieu! C'est là mon père? L'homme du moyen âge?... — Oui... Voilà comme on m'a fait! Voilà mille ans de douleurs! » ; et ayant rencontré ce sublime va-nu-pied, le Grand Ferré, terreur de l'Anglais, et Jeanne Hachette et cent autres figures de héros naïfs lui apparaissant c souvontde profil dans l'histoire de nos communes », il salua lyriquement en eux les héros de la volonté qui vient d'en basles précurseurs de cette Jeanne d'Arc qui lui inspirera ses pages les plus durables. Puis, non content d'interroger ces exemplaires individuels de la race, il s'appliqua à reconstruire des êtres collectifs, à retrouver des^ dmes communes, suivant la pure recette de Thucydide, remarquons-le bien, sondant par exemple « les caves où fermenta la Flandre, ces masses de mystiques et vaillants ouvriers », laissant les chroniqueurs « se prélasser aux repas de la Toison d'or », et redonnant leur âme

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