RECITS ET PORTRAITS
à ces Amitiés et à ces Franches Vérités du compagnonnage flamand, ou encore caractérisant fortement * la personnalité spéciale de chaque ville ». Enfm, pour mieux pétrir cette argile et l'animer, il eut « le don que saint Louis demande et n'obtient pas, < le don des larmes ». Quelles larmes brûlantes et qui ont « percé la page », comme il dit, coulèrent de ses yeux devant la grande et muette misère de Jacques Bonhomme et devant le bûcher de Jeanne d'Arc ! « Nul (ami, ennemi) n'y passa sans pleurer n, a'écrie-t-il, et cela reste vrai.
Récits et portraits. — Mais ces larmes ne troublent pas la netteté de sa vision, témoin ses récits et ses portraits. Il apporte dans les uns une brièveté expressive et dans les autres une sobriété de touche qui n'excluent ni le détail curieux ni le trait anecdotique, ni le coloris ni Vhumour, bien au contraire! Nous renverrons par exemple * aux récits et descriptions du premier coup de folie de Charles VI, du meurtre du duc d'Orléans, des batailles de Courtrai, de Roosebeke, d'Azincourt, de Granson, du sacre de Louis XI, de la cathédrale gothique, t la chose morte » dont il ressuscitera l'âme; aux portraits de Clovis, de Charlemagne, du Téméraire, de Louis XI, « ce bon roi » et e l'universelle araignée », comme dit le chroniqueur Chastellain; et aussi et surtout à ses portraits collectifs, à la Thucydide, tels que ceux de Liège, de Dinant, du roi d'Angleterre en soi, « quel qu'il soit, en face du roi de France », dès le fin du xi« siècle, des diverses provinces de la France, son chef-d'œuvre 2, après cette histoire de Jeanne d'Arc qui rempUt cent pages du tome V, la perle de l'écrin, où tous ses mérites brillent dans leur plus harmonieux éclat.
Style de l'histoire du moyen âge. — Les réserves que nous avons faites plus haut sur son style ne sont presque jamais de mise à propos de l'histoire du moyen âge. Elle est écrite en général, et surtout l'histoire de Jeanne, avec une sobriété et une fluidité qui contrastent avec l'allure torrentielle ou capricante qui lui est familière ailleurs. Ni le nerf, ni le pittoresque, ni les
1. Cf. Extraits historique» de J. Miehelet, par M. Seignobos (Armand Colin).
2. Ces description» des diverses provinces de la France qui ouvrent le deuxième volume ont été imprimées à part, sous le titre do 'Votre France, par la vigilante gardienne de sa mémoire, Mme Miehelet.
si curieuses et si suggestives inventions de style, ni même les brusques fierté-s dont il a le don ne lui font défaut du reste. Ainsi on y lira : «... les iles fuyant parmi les lies; en montant des têtes rondes d'arbres qui s'en vont moutonnant doucement les uns sur les autres.... Cettp terre, gercée de précipices.... Comminges, Foix, ces villes qu'on dirait jetées là par les fées... le Puy-de-Dôme, ce joli dé à coudre de sept cents toises.... Ce Rhône, emporté comme un taureau qui a vu du rouge,... perce un lac de dix-huit lieues et vole à la mer en mordant ses rivages.... L'orbite amaigri et profond de la croisée gothique, de cet œil ogival, quand il fait effort pour s'ouvrir, au xn« siècle.... Le moyen âge, triste enfant arraché des entrailles mêmes du christianisme, etc. > A lui comme à Virgile Fénelon eût fait dire par son Horace : < Vous animez et passionnez toute la nature », et c'est bien là le talisman de son style, comme de son génie. Mais Voltaire eût ajouté pour lui, comme pour Pascal, qu'il est un homme très éloquent, mais un mauvais modèle d'éloquence, et qu'il ne faut pas se piquer d'écrire de son style, à moins qu'on n'ait un génie de la même trempe. Conclusion. En quoi Hlichelet est classique. — Bornonsnous donc à ne demander à son style que la secousse virile qu'il donne à notre esprit pour nous jeter au cœur des choses qu'il dit, à travers son histoire du moyen âge. Demandons-lui des leçons de patriotisme éclairé et aussi les leçons morales qui abondent dans son œuvre. Écoutons-le dans ses hymnes à notre grande patrie, en qui « nous trouvons à la fois le représentant des libertés du monde et le pays sympathique entre tous, l'initialion à l'amour universel ». Tirons avec lui cette moralité de son éloquente élégie sur Jeanne : « Puisse la nouvelle France ne pas oublier le mot de l'ancienne : « I) n'y a que les grands « cœurs qui sachent combien il y a de gloire à être bon! » Garder la douceur et la bienveillance, parmi tant d'aigres disputes, traverser l'expérience sans lui permettre de toucher à ce trésor intérieur, cela est divin. » Mais écoutons-le encore, ce vaillant fds de ses œuvres, quand il flagelle le choléra qui suivit de si jirès Juillet, le désillusionne ineiit, la perte des hautes espérances. < On se rua en bas. Le roman, le théâtre éclatèrent en laideurs hardies. Le talent abondait, mais la brutalité grossière; non pas
l'orgie féconde des vieux cultes qui a eu sa grandeur, mais un emportement voulu de matérialité stérile. Beaucoup d'enflure et peu dessous. »
Certes, pour de pareilles leçons, toujours de circonstance, tout autant que pour son inimitable génie d'écrivain, celui qui s'intitulait un « ouvrier de la pensée » a mérité l'honneur qu'il eût mis au-dessus de tous, d'être placé officiellement sous les yeux des adolescents de nos lycées afin de leur « apprendre la France », suivant un de ses mots et de ses vœux.