‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 34 sur 337 · LES PRÉLUDES. — RANCUNE DE GANELON. H · texte numérisé non relu

LES PRÉLUDES. — RANCUNE DE GANELON. H

Mil le parti qu'il doit prendre. Faut-il accepter ou refuser les conditions offertes? Là s'échangent et se croisent des discours, comme sous les murs d'Ilion. L'impétueux Roland proteste contre la paix. « Conduisez, dit-il, votre armée sur Saragosse, dût le siège durer toute votre vie. » — « Non, sire, n'en croyez pas les fous, mais n'écoutez que votre avantage », riposte une autre voix : c'est celle de Ganelon, que tourmentent la haine et l'envie. Tandis que s'échauffent les têtes, et que grondent les apostrophes violentes, un Nestor, le vieux due Naymes, tempère ces colères et fait prévaloir la conciliation. On convient donc de traiter avec Marsile. Mais qui s'acquittera de cet office? — « Eh! s'écrie Roland, que Ganelon s'en charge ! On n'en^ saurait trouver un plus sage. > A cet appel frémit Ganelon : car, outre qu'il y voit une injure, il soupçonne le piège d'un ennemi qui veut l'exposer à une mission périlleuse; aussi se promet-il d'en tirer vengeance. Pourtant, Charles ayant ratifié ce choix, Ganelon fait mine de se résigner; et, le cœur plein d'amertume, il part sur son destrier Tachebrun, non sans avoir recommandé à ses compagnons sa femme et ses enfants. Tout en caracolant près des chevaliers maures qu'il a rejoints, il engage avec eux l'entretien, gémit sur la longueur d'une guerre si rude aux deux partis, et accuse Roland des maux qu'elle entraîne. Bref, ils ne tardent pas à tramer de concert la perte du héros : car, tant qu'il vivra, nul accord n'çst possible. « Il veut mettre à merci tous les roiâ, il serait homme à conquérir le monde! » Le pacte est déjà presque à moitié conclu, lorsque Ganelon est reçu par Marsile, « assis au pied d'un if, sur un siège couvert de soie d'Alexandrie ». Cependant, le traître ne se démasque pas dès l'abord, et l'entrevue s'ouvre par une scène où il se souvient. qu'il est l'envoyé de Charlemagne. Le poète a compris qu'une âme ne s'avilit pas tout d'un coup, sans un retour instinctif d'honneur. Ganelon fait 'même une si fière figure que Marsile, furieux, indigné, brandit un trait et menace l'insolent. Tout cela, remarquons-le, est conforme aux mœurs du temps. Aux siècles féodaux, il était de convenance que le vainqueur traitât de haut le vaincu. Si Marsile refuse les conditions imposées, il sera, dit Ganelon, € pris, garrotté, emmené de force et conduit à Aix où il mourra

dans la vilenie et la honte ». Il n'était pas non plus contraire au droit des gens qu'un messager fût tué par rennemi. Cependant, devant la menace de Marsile, le preux se réveille chez Ganelon : s'adossant à un arbre, seul, debout, la tète haute, l'épée à la main, prêt à vendre chèrement sa vie, il tient le Sarrasin en respect par sa mâle attitude. '

Mais BlancarJin glisse un mot à l'oreille du roi, qui se ravise, devient câlin, caressant, offre réparation, tente par des largesses, par l'offre des fourrures de martre, parure de son manteau royal, la convoitise de son futur complice, et réussit à s'entendre avec lui pour le crime. Ils n'en débattent plus que les conditions, et finissent par décider que des otages seront envoyés à l'empereur avec de nouveaux présents. Aus|itôt que les Français auront passé la frontière, Ganelon fera tomber Roland dans l'embuscade où il doit périr, avec son arrière garde, qu'écraseront cent mille Sarrasins. Un baiser de Judas scelle cet infâme marché; des serments mutuels le consacrent; des gages le cimentent : l'un donne son épée, l'autre son heaume; la reine apporte ses bracelets d'or, d'améthyste et de jacinthe, « qui valent plus, à eux seuls, que toutes les lichesses d'un roi ». Ganelon les « serre dans sa botte »; sept cents chameaux chargés d'or se dirigent vers le camp français; et, le lendemain, dès l'aube, l'œuvre de la trahison sera consommée : car Charles est persuadé que Marsile devient son vassal. Ne lui cnvoie-t-il pas les clefs de Saragosse?

L'arrîère-garde. Roland refuse de sonner du cop. — La bataille. — Les clairons peuvent donc enfin sonner la retraite, et les preux tourner bride vers « France la douce ». Pour y arriver, la passe est dangereuse. Mais l'intrépide Roland n'est-il pas là pour surveiller les roches, les ravins et les cirques, avec ses vingt mille vaillants chevaliers? Bien que celui-ci soupçonne Ganelon de perfidie, il accepte ce poste, d'un C(Dur joyeux : car c'est celui de Thonneur. Aussi l'armée se met-elle en marche avec sécurité : les Francs atteignent allègrement les sommets d'où se découvre la grande terre, et ils la contemplent, les yeux mouillés de larmes : « Alors le souvenir les prit, de leurs fiefs et domaines, — des jeunes filles et de leurs nobles femmes, — et il n'en est pas un qui ne pleure de tendresse » :

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