‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 35 sur 337 · L ARRIERE-GARDE. — LA RATAILLE · texte numérisé non relu

L ARRIERE-GARDE. — LA RATAILLE

mais voici que quatre cent mille Sarrasins, cheminant à la dérobée, gravissent silencieusement les pentes espagnoles, pour se précipiter comme une trombe sur Roland et les siens. C'est la bataille qui s'approche : le tableau va s'agrandir, le ton s'élever, l'expression prendre force et chaleur. Olivier, de la cime d'un pic, voit venir l'ennemi. Au murmure lointain de l'orage qui grossit, en face de ces masses serrées et profondes qui inondent vallons, montagnes, landes et plaines, à la vue de tant de blancs hauberts, de heaumes flamboyants, de ces gonfanons, de ces lances qui brillent par milliers sous le soleil, le soldat aussi prudent que valeureux s'écrie par trois fois : « Ami Roland , sonnez de votre cor ; Charles l'entendra , et fera retourner son armée ». Mais Roland reste sourd à ce conseil. 11 se jugerait digne d'être honni, s'il appelait à l'aide avant d'avoir combattu. Avouer qu'il a besoin d'une autre épée que de la sienne ! fi donc !

« A Dieu ne plaise, répond Roland,

Qu'il soit jamais dit par nul homme vivant

Que j'ai sonné du cor à cause des paiensî

Non, je ne ferai pas aux miens ce déslionneur;

Mais, quand je serai dans la grande bataille,

Je frapperai mille et sept cents coups,

Et de Durendal vous verrez le fer tout sanglant. »

Impatient de signaler son bras, il lance donc son cri de guerre. Cependant s'avancent les Maures, cent contre un, mille contre dix. Il n'est plus temps de parler, mais d'agir. L'archevêque Turpin l'a compris; et, à cheval, du haut d'un tertre, il s'empresse d'absoudre tous ces braves. « Si vous mourez, leur crie-t-il, vous serez de saints martyrs : vous aurez vos places dans le grand Paradis », et, pour seule pénitence, il leur commande de férir. Roland, de son côté, monté sur Veillanlif, « son beau destrier courant », se retourne vers ses compagnons, et leur tient une harangue où respire l'âme d'un Godcfroy de Bouillon.

Nous ne décrirons pas tous les épisodes de la lutte qui >'engage au cri de Montjoie. Il y a là, comme dans l'Iliade, une série de défis, d'injures, de bravades et de combats singuliers, entre autres celui de douze Sarrasins choisis qui provoquent

les douze pairs. Mais c'est Roland qui donne le signal de ' l'action, en perçant de son épieu la poitrine d'Aelroth, le neveu de Marsile. Ils sont d'ordinaire monotones ces tableaux où se déploient les prouesses de la force physique; mais ici cetécueil est le plus souvent éludé par la verve martiale d'un peintre qui semble à la fête, lorsqu'il raconte les incidents de cette gigantesque mêlée : écus rompus, hauberts démaillés, arçons vidés, casques fracassés, armures fendues jusqu'à la chair vive, estocs el haches d'armes retentissant comme des marteaux qui battent des enclumes humaines. « Roland est rouge de sang, rouge est son haubert, rouges sont ses bras, rouges sont ses épaules et le cou de son cheval. » L'intérêt se renouvelle donc par une pi'ogression formidable.

Aux clameurs des mourants se mêlent aussi des rires héro'iques et bien français dont la mâle gaieté rappelle certaines saillies de Patrocle dans la tuerie du xvi"^ chant de riliadc. « Gente est notre bataille », dit Olivier à Gérer qui vient d'abattre un émir. « Voilà un coup de baron! » s'e.vclame Turpin applaudissant au duc Sanche qui a percé le cœur, le foie et le poumon d"un pa'ien. « Vous êtes tous perdus », s'écrie Engelier, le Gascon de Bordeaux, enlevant Esciemoz de sa selle, à la pointe de sa lance. « Vous n'aurez plus de garant », crie Othon à Estorgant en lui plantant au corps son épieu.

Toutes ces scènes de carnage sont dominées par les chevauchées de Roland qui va et vient, partout présent, baigné de sang, sur son cheval sanglant : car il ne perd pas courage ; et, à défaut de son épieu brisé, l'infatigable Durandal fauche les rangs serrés, taille les membres, abat les têtes, tranche en deux du même coup cavaliers et chevaux, « jetant mort sur mort ». Mais, hélas! il a beau faire miracle, en vain c la bataille est merveilleuse », elle est « pesante », le flot déborde toujours plus pressant. Tandis que celte moisson d'ennemis semble renaître et se multiplier sous le fer, il ne reste plus à Roland que soixante compagnons, mais « avant qu'ils ne meurent, ceux-là se vendront moult cher ». Néanmoins des cris de détresse succèdent à la confiance et à l'entrain du premier élan. « Ah! quel déchet des nôtres ! » s'écrie l'un de ces preux. Turpin ne dit plus : « Si vous mourez, vous serez saints martyrs », mais

bien : « Il est très sûr que nous allons mourir ». En effet, voici que Marsile dévale de sa montagne avec dix bataillons tout ■ frais; et, devant cette avalanche, Roland qui voit gisante la fleur de ses preux, en est réduit à regretter enfin son imprudence.

Le cor de fKoland. — Appel désespéré. — Pris de remords, c'est lui maintenant qui va demander à son frère d'armes s'il ne faudrait pas sonner du cor. Mais Olivier l'en dissuade avec une tragique ironie : « Non, non! ce serait grande vergogne pour tous vos parents qui en porteraient l'affront toute leur vie, ce ne serait point là du courage ». C'est dire qu'il n'est plus temps de réparer une faute. Roland sent la piqûre du reproche, et la querelle risquerait de s'envenimer, si Turpin, qui l'entend, n'intervenait pour réconcilier les deux amis. Alors, sur son conseil (car il faut du moins que Charles venge les morts, emporte leur corps, que ne mangeront ni chiens, ni loups, ni sangliers), Roland sonne de sa trompe. Il y souffle d'un si furieux effort que de sa bouche « jaillit le sang vermeil », et que sa tempe est rompue : appel désespéré, longtemps prolongé, qui franchit les montagnes, et, à trente lieues de là, frappe les oreilles de l'empereur.

^Daas l'écho lointain il reconnaît l'âme du héros, et s'arrête inquiet : « C'est le cor de Roland, dit-il; certes il ne sonnerait pas, s'il n'était en bataille. — Non, reprend le traître Ganelon qui veut lui donner le change, de bataille il ne s'agit point. Pour un seul lièvre, Roland ne va-t-il pas cornant toute une journée avec ses pairs? Sans doute il est en train de rire, » Cependant, Roland continue de plus fort à « sonner l'olifant, à grande douleur, à grande angoisse ». Au râle éperdu de sa fanfare, le doute n'est plus possible. « Ce cor a longue haleine », s'écrie pathétiquement l'empereur. « Roland est en peine là-bas », réplique le duc de Naimes.... « Vous entendez que Roland se lamente. » Hélas! oui; mais, si rapide que soit la course de l'armée qui fait volte-face, en toute hâte, « hélas! que sert? Ils ont trop tardé » ; car cinquante mille païens, « qui n'ont de blanc dans le visage que les dents », viennent d'assaillir cette poignée de survivants trois fois vainqueurs, et toujours vaincus. La mort d'Olivier et de Tnrpin. — Rien de navrant comme

cette fin de bataille. Pourtant, Durandal ne cesse de flamboyer, et de foudroyer, à droite, à gauche. Mais contre une forêt, que peut la hache d'un seul bûcheron? Olivier est le premier qui va succomber. Blessé à mort, livide, aveuglé par son sang, mais rôdant sur le champ funèbre, Hauteclaire à la main, pour frapper encore à tâtons, le voilà qui, sans le savoir, rencontre son ami et, le prenant pour un païen, assène sur son heaume orné de gemmes et d'or un coup d'épée qui « le tranche jusqu'au nasal », mais sans atteindre la tête. Roland le regarde, et « doucement, suavement », lui adresse cette question : < Sire compagnon, l'avez-vous fait exprès? Je suis Roland, qui tant a coutume de vous aimer. Vous ne m'avez point défié, que je sache. » Et Olivier de répondre : « Je vous entends parler, mais point ne vous vois; Dieu vous voie, ami! Si je vous frappai, pardonnez-moi. — Je n'ai aucun mal, reprit Roland; je vous pardonne ici et devant Dieu. » Puis les deux frères d'armes s'inclinent l'un en face de l'autre, et se séparent pour aller mourir. Est-il adieu plus mélancolique et plus éloquent? Achille , a-t-il pour Patrocle des larmes plus tendre, que celles de Roland pleurant ainsi son ami :

Bien des années, bien des jours, nous avons été ensemble. Jamais tu ne me fis de mal; jamais je ne t'en fis : Quand tu n'es plus, c'est douleur que je vive '.

Olivier mort, l'agonie commence pour les deux survivants, Turpin et Roland. Navré de quatre épieux, l'archevêque perd tout son sang; mais il ne rendra l'âme qu'après avoir béni les douze pairs que Roland, à pied, ayant eu Veillantif tué sous lui, navré de trente coups, va chercher sur le champ de bataille, afin que leurs corps soient consacrés par la prière. Olivier est de ce nombre, et Roland pleure en le portant serré contre sa poitrine, puis se pâme.

La mort de Roland. — Adieux à Durandal. — Revenu de sa pâmoison, mais épuisé par ce dernier elTort, il sent bien que son tour est venu; mais, avant d'expirer, le héros se redresse; car, pour que Durandal ne tombe pas aux mains des barbares,

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