‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 41 sur 337 · SARRASINS ET CHRETIENS · texte numérisé non relu

SARRASINS ET CHRETIENS

.;i victoire de Chailema^ne, ses soldais brisent des statues d'Apollon, de ^lahomet et de Tervagant (idole germaine ou gauloise). Ces illusions du fanatisme se firent d'autant plus facilement accepter, que le sombre enthousiasme de la guerre sacrée travaillait alors toute l'Europe, et animait les cœurs au drame d'outre-mer.

L'approche de la première Croisade semble se révéler en effet dans l'intensité des sentiments qui inspirent ces purs soldats de la Croix. Ce sont bien des contemporains de Grégoire VII : on les reconnaît à une ferveur sereine, qui n'éprouve ni la crainte, ni le doute. L'idée du sacrifice, et nous ne savons quel accent de mélancolie résignée, est l'âme de ce poème austère où le merveilleux n'a rien d'artificiel et qui trahisse le procédé. Point de fées, d'enchanteurs, de magiciens, de mythologie amusante, et de fantaisie frivole, comme dans les romans prochains du cycle breton. Au lieu de paraître un jeu d'imagination, les miracles n'y sont que des actes de foi ingénue, dont le christianisme est aussi étranger aux superstitions romaines, celtiques ou orientales, qu'aux subtilités des doctrines théologiques. En résumé, nous avons sous les yeux l'image d'une société croyante, mais avant tout guerrière, où les hommes vivent en armes et dans les camps, mais non dans l'ombre du cloître et de l'école, sous une tutelle ecclésiastique.

Cette chanson mérite-t-elle le titre d'épopée? oui et non. — Rudesse de la forme. — Est-ce à dii'e que tous ces mérites nous autorisent à ériger en épopée la Chanson de holand, et à l'appeler notre Iliade gauloise? Si la question s'adresse à des érudits et à des romanistes, la réponse pourra bien être affirmative. Quelques-uns même, en comparant Chariemagne et Agamemnon, Roland et Achille, Olivier et Patrocle, le duc Naymes et Nestor, croient voir entre les deux poèmes des rapports si curieux qu'ils les expliquent par des réminiscences. Il leur a semblé que notre antique rapsode avait entendu parler de son ancêtre grec; et, à l'appui de cette hasardeuse nypothèse, ils citent ce vers où se rencontre le nom d'Homère :

A Babylone il mande vers Baligant,

C'était l"Émir, le vieux d'antiquité;

Tout survivant à Virgile et Homère. (V. 2614 sqq.)

Ils rappellent combien étaient classiques, dès le haut moj-en âge, rÉiiéide et les traductions latines des informes abrégés de riliade attribués à Dictys de Crète et à Darès le Phrygien d'où Benoit de Sainte-More tirera, un siècle plus lard, son Roman de Troie. II ne serait donc pas impossible que certaines traditions de l'époque antique eussent passé dans les chansons de geste. Ne retrouvons-nous pas dans celle de Roland bien des formules qui rappellent les habitudes d'Homère? C'est ainsi que Charlemagne est toujours « l'Empereur à la Barbe fleurie », comme Achille « le Héros aux pieds légers >. Les chevaliers de Roncevaux ne cessent pas d'avoir « la chière (mmft) hardie », et les femmes « un clair visage ». Tous les palais sont « marbrins », toutes les villes « de forts cités vaillans ». L"épithète homérique dite de nature, par opposition à l'épithète plus savante, dite de circonstance, fleurit donc ici en pleine terre. Nous n'y contredirons pas. Mais il serait téméraire d'exagérer la portée de ces simiUtudes fortuites, qui sont familières à tous les monuments des âges primitifs. C'est ainsi encore que, dans la Chanson de Roland, comme dans l'Iliade, tous les combattants se lancent des injures, avant d'en venir aux mains. Accordons seulement à des admirateurs trop complaisants que l'auteur de cette œuvre appartient à la vieille souche des grands aèdes, comme certains gentilshommes pauvres à qui la noblesse de leur sang donne le pas sur des parvenus flers de leur vulgaire opulence. Par sa simplicité pathétique, et la franchise de son sublime, l'auteur anonyme du Roland, Théroulde ou tout autre, e^^t donc moins éloigné d'Homère que tant de fastidieux versificateurs latins ou modernes, dont l'ambition usurpa le titre de poètes, et singea l'épopée.

Mais, s'il fait figure près de ses confrères du moyen âge, nous estimons que, vis-à-vis d'Homère ou de Dante, il redevient un simple ménestrel. Car, pour qu'une nation a^t le privilège de produire un de ces chants immortels dont on ne cite que trois ou quatre apparitions victorieuses durant trois mille ans et plus, il faut un concours de circonstances qui firent défaut à la France du onzième siècle. La condition première de cette bienheureuse fortune est que ce peuple sache parler comme un homme, avant d'avoir perdu son cœur d'enfant. Or ne cher-

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