‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 42 sur 337 · SA COULEUR EPIQUE. — FRANCE LA DOUCE · texte numérisé non relu

SA COULEUR EPIQUE. — FRANCE LA DOUCE

chons point ici les nuances d'un vocabulaire sonore, délicat, énergique, souple et varié, qui puisse donner aux idées le relief et la vie. Au lieu d'être une caresse et une volupté, le bégayement du trouvère est aussi rude à la gorge que blessant pour l'oreille, et sa langue, fort éloignée encore des qualités de limpidité et de grâce naissante qu'elle acquerra au douzième siècle, eût été réfractaire même au génie par son indigence, sa monotonie et sa rudesse. Sans nier les effets grandioses qu'une main hardie a parfois tirés d'un instrument si rauque ou si discordant, sachons donc juger les choses avec mesure; et ne comparons pas au Panthéon cette construction cyclopéenne dont les instinctives beautés ne sont que l'enfance de l'art, c'est-à-dire l'art de l'enfance.

Ici, les héros, les idées, les mots, tout semble de fer. La 1 aideur de ce dialecte emprisonne, la poésie ainsi que le chevalier sous sa pesante armure. La lettre morte étouffe la pensée vivante sous la pierre d'un tombeau. Pour atténuer cette impression, quelques-uns diront qu'il existe une convenance naturelle entre le sujet, les personnages et ce glossaire forgé dans le même métal que les épées des preux. On pourrait dire encore que ces hésitations de la parole ont le charnue des choses qui commencent. Mais avouons .plutôt qu'il faut un certain effort pour oublier ces gênes de la forme, et que les artiflces des traducteurs les plus habiles ne les dissimulent qu'en s'écartant du texte outre mesure.

Idée de la patrie, et de son unité. — La douce France. — Toutefois, si rien ne compense la perfection du style, tout lettré français doit un fidèle souvenir à un poète qui, le premier, entrevit l'unité de la patrie sous le chaos des luttes féodales et dans le morcellement de ces provinces alors si distinctes de race, de langage, de mœurs et d'intérêts. La plupart des autres chansons de geste sont inspirées soit par un esprit tout local où s'exagère l'isolement du régime féodal, soit par des tendances cosmopolites qui correspondent à la vie aventureuse de la chevalerie errante. Tantôt la scène se circonscrit dans l'étroit horizon d'une seigneurie, entre les tourelles du château où le trouvère recevait l'hospitalité. Tantôt l'action se disperse et vagabonde dans le monde entier : alors

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elle a pour théâtre tout l'espace compris entre Babylone el les Colonnes d'Hercule. Dans l'un et l'autre cas, le mot de France n'a jamais qu'une acception géographique. Or, ici, la légende est vraiment nationale : les acteurs ne sont ni Lorrains, ni Gascons, ni Provençaux, mais Français. On sent battre un cœur sympathique aux joies et aux deuils d'une mère commune à laquelle tous ses tils doivent leur sang. 11 convient donc de vénérer, comme une précieuse relique, un poème qui, pour être plus voisin d'Ennius que d'Homère, n'en eut pas moins la gloire d'éveiller la conscience d'un peuple, et de lui apprendre la solidarité qui existe entre les membres d'une lamille.

Seul poènîe inspiré par un désastre national. — Remarquons aussi, en terminant notre étude, que la Chanson de Roland est jusqu'ici le seul poème épique dont l'unique inspiration soit un désastre célébré du même accent qu'une victoire. Homère exalte Achille, et non Hector qui fut pourtant un plus grand cœur. Virgile sacrifie Turnus à Enée, bien que l'un délendit son pays, et que l'autre fût un agresseur injuste. Eschyle a célébré Salamine; mais les morts des Thermopyles n'ont pas été loués par la Muse épique : car, même parmi les poètes, la défaite a peu d'amis. C'est donc un honneur pour la France du xi'= siècle d'avoir préféré Roncevaux à Tolbiac et à Poitiers, Roland à Clovis et à Charles Martel. Il fallait la générosité de l'âge chevaleresque pour immorlaliser ainsi l'obscur défilé où les vaillants, écrasés par le nombre, donnèrent l'exemple du sacrifice. Dans cette pitié si tendre pour des vaincus se reconnaît l'exaltation de la foi militante qui allait bientôt courir à la mort comme au salut, et mériter les palmes du martyre sous le fer des infidèles. Assez d'autres ont fêté le succès pour que nous accordions la faveur d'une attention exceptionnelle à cette unique apologie du courage malheureux. Ce dernier litre suffirait, au besoin, à recommander le poème de Roncevaux, surtout aujourd'hui : car il y a des tristesses qui conseillent l'espérance, et des colères qui inspirent les vertus capables de mériter la revanche.

YILLEHARDOUIN

(ilo0?-1213?)

Avènement de la prose. L.a chronique an XII^ et an Xlir siècle. Ce genre est tout national. — Dans toutes les littératures, la poésie apparaît d'abord; car elle est le langage naturel de l'imagination, faculté qui prédomine chez les peuples adolescents. La prose ne se manifeste qu'à l'âge de raison, quand s'éveille la réflexion et, avec elle, le goût de la vérité. Alors pâlissent les fictions : peu à peu les héros légendaires s'évanouissent comme un rêve, et ce déclin de la Fable est signalé par l'avènement de l'Histoire qui, sous le nom de Chronique, tient encore à l'épopée, mais la réduit à des proportions humaines, et remplace le merveilleux par le sentiment de la réalité. Ce fut au xii« et au xiii« siècle que s'accomplit chez nous cette évolution. Jusqu'alors le clergé s'était comme réservé le privilège d'écrire l'histoire; mais il n'usait pas du langage vulgaire, et rédigeait ses chroniques en latin. L'évolution naturelle de l'esprit public qui le porte à faire succéder aux brillantes fictions de l'épopée la vérité relative des chroniques s'effectua chez nous d'autant plus sûrement qu'elle répondait aux instincts de notre génie; car, de tout temps, les hommes de race gauloise eurent le coup d'œil rapide, le jugement aiguisé, le propos alerte. De là vient qu'ils se plaisent à laconter, à se mettre en scène et à dire : « J'étais là; telle chose m'advint ». Même au fort de l'action, un Français songe d'avance au beau récit qu'il fera de l'événement où il figure. Comme le comte de Soissons, serré de près par les Sarrasins, avec Join ville, au ponceau de Mansourah, et s'égayant avec son compa-

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