RÉSERVES SUR SON ORIGINALITL:, NOTRE HERODOTE
l'écho? Ne va-t-il pas jusqu'à nous confier qu'il écrit sous la dictée, à l'occasion, quand le narrateur, comme messire Fcrnand Pacheco, conte « si doucement et atlempreement que je prendoie, nous dit-il, grant plaisir à le oyr et à Yescripre »? Ne marque-t-il pas lui-même les haltes de ses narrateurs avec celles de la route qu'ils suivent ensemble, tout en devisant? Enfin ne pouvons-nous pas noter nous-mêmes leur accent personnel, comme dans cette confidence sur la mort du fils de Gaston Phœbus, que lui a refusée messire Espang et qu'il arrache à un écuyer, lequel, entraîné sans doute par le plaisir d'être si bien écouté, s'écrie : « Et je vous diray comment i] morut, puisque je vous ay parlé de la matière »? Certes il faut beaucoup rabattre des éloges qu'on adresse d'ordinaire à son imagination créatrice, et en reporter une bonne part sur ses narrateurs, acteurs et témoins oculaires de tous ces drames que l'émotion avait gravés tout vifs dans leurs mémoires. Mais prendra-t-on à la lettre ce mot du dernier en date de ses critiques, qui en est d'ailleurs l'un des plus sagaces : « La plupart du temps il n'a pas fait œuvre d'auteur ^ »? Se serait- il borné à une vaste interview des principaux acteurs? N'aurait-il d'autre mérite que celui de montrer la lanterne magique? Ce serait aller peut-être trop loin, Et d'abord, il a éclairé sa lanterne, puis il a retouché nombre de ses peintures, et l'on peut suivre d'un manuscrit à l'autre le bonheur de ces repeints. Un autre de ses critiques, et des plus ingénieux, écrit : « Il semble quil ait tout vu, tout ouï ^ ,. Or il n'a rien vu ou presque rien, sauf ceux qui avaient vu, et il a tout ouï dire. Donc, son mérite ici est encore appréciable. Au fond, le dosage exact de son originalité est impossible; mais ne lui marchandons pas notre reconnaissance, dût-elle s'appeler la gloire, pour ne pas s'être interposé davantage entre nous et les témoins de ce vaste drame, pour avoir laissé et quelque peu fait revivre sous nos yeux, pendant trois quarts de siècle, les hommes du temps jadis; en un mot, pour avoir eu le génie de la curiosité; et continuons à l'appeler notre Hérodote.
1. M. Jeanroy. Cf. Extraits des cAront^i/eurs (Hachette, op. cit.), p. 185. 1. M. Debidour. Les chroniqueurs (Lecène et Oudin, op. cit.), p. 120.
L'HOMME
Origines de Commynes. — Philippe de Commines — ou plus exactement Commynes, d'après les archives déchiffrées par son sagace éditeur Mlle Dupont — naquit vers 1445, probablement au château de Renescure, près d'Aire (Pas-de-Calais), propriété de sa famille. Notre futur chroniqueur, qui fera un grief de sa roture à Olivier le Daim, < un homme de petit estât », ne descendait pourtant lui-même que de bourgeois d'Ypres, les Va7i den Clyte. Ceux-ci s'étaient poussés depuis un siècle près des comtes de Flandre par des intrigues où ils ne paraissent avoir brillé ni par le libéralisme, ni par l'honnêteté, témoin le père même de notre auteur, Colart de Commynes, bailli de Gand, qui, six ans après avoir présidé à nombre de confiscations dans Bruges révoltée, mourut sans avoir rendu ses comptes. Ainsi certaines rapines de notre auteur auront pour excuse une tradition de famille. Le nom de Commynns avait été pris par les Van den Chte à la suite dune alliance avec la famille noble qui le portait.
Son éducation. — Conin»yues écuyer et conseiller da Téméraire. — Il se vend à Louis XI. — Commynes fut orphelin de bonne heure, et eut, par suite, une éducation négligée; mais, à défaut du latin qu'il regretta toujours de ne pas savoir, il apprit TaUemand et l'espagnol, lut beaucoup d'h'is-
l'homme : SES ORIGINES ET SES INTRIGUES. 89
toriens de tous les temps, cl étudia encore plus les hommes du sisn. Il se mit à bonne école. Attaché, dès 1464, comme écuyer au comte de Charolais, il le suivit sur les champs de bataille, où le chef de la Ligue du Bien public donnait carrière à son humeur chevaleresque. Si Commynes ne fit pas assaut de prouesses avec son maître, du moins se comporta-t-il avec un sang-froid remarquable à Montlhéry et ailleurs. Puis il devint, dès l'âge de vingt-trois ans, le conseiller et le chambellan du grand duc d'Occident (1468), pour le compte duquel il négocia, achetant les consciences et prenant un tel goût à ce trafic qu'il vendit la sienne à Louis XI. A vrai dire et en bon français, il avait trahi, sinon sa patrie, le duc était vassal du roi, mais au moins son mailre (1472). Il avait même préparé cette lucrative volte-face dès l'entrevue de Péronne, ayant été probablement le quelqu'un dont il parle, qui avertit le roi du danger qu'il courait. Ses excuses sont ici que son premier maitre lui avait assené un coup de botte, voire même d'éperon à la tête ; que le second était un séducteur habile ; qu'il parlait d'or, et que le conseiller et chambellan du duc de Bourgogne ne touchait que dix-huit sous par jour — somme assez rondelette pourtant, vu qu'il la faut multiplier par quarante au moins, pour avoir le taux de nos jours, mais qui ne lui paraissait pas payer ses talents — : il avait trouvé meilleur preneur. Une pension de six mille livres, la principauté de Talmont, avec ses dix-sept cents fiefs et arrière-fiefs, la seigneurie d'Argenton, la main d'Hélène de Chambes, dotée par le roi, plus tard une part dans la curée des biens du duc de Nemours, tel fut le prix. Il était gros, mais le roi, ce bon marchand, comme il l'appelle quelque part, avait fait un excellent marché, et jusqu'à sa mort il eut dans Com mynes un homme à tout conseiller et à tout faire.
Communes en procès et en prison. — Ses mémoires com« menées à la Conciergerie. — Mais cette mort gâta tout. Par une rouerie que notre historien érigera lui-même en moyen de gouvernement à l'usage des princes, Louis XI ne lui avait rien donné dont la possession pût lui être assurée par d'autres que par le roi. Le roi mort, adieu la principauté de Talmont, que les La Trémoille, héritiers légitimes, lui arrachent après huit ans de procès, au cours desquels il se révèle, comme on pouvait s'y
attendre, avoué retors et avocat subtil; adieu même la seigneurie d'Argenton qui est revendiquée par les de Chabot; et s'il habite jusqu'à sa mort le château, mis en saisie, c'est à titre de locataire.
Mais il ne s'est pas borné à plaider. Son ressentiment contre Anne de Beaujeu l'avait poussé à conspirer. Il ne s'agissait de rien moins que d'enlever le jeune roi pour le compte du duc d'Orléans. Il fut pris, i tasta huict mois » (1487), comme il dit, de ces « caiges de fer », qu'il maudit et décrit si bien et avait vu élaborer jadis à d'autres fins par son seigneur et maître; fut enfermé pendant près de deux ans « en la haute chambre de la tour carrée de la Conciergerie » (1487-1489) ; eut tout loisir d'y songer à ses méinoires, dont il commença la rédaction dès 1488, et aussi de noter les fluctuations de la fortune, en regardant couler l'eau et monter les bateaux « contremont la rivière de Seine, du costé de Normandie ». Mais il se défendit avec éloquence et s'en tira avec un arrêt qui le condamnait à dix ans d'exil dans un de ses châteaux, une amende de 10 000 écus d'or et à la confiscation du quart de ses biens.
Commynes rentre aux affaires. — Dernières intrignes et mort. — L'arrêt ne fut pas exécuté : trois ans après, grâce à une clause du traité de Francfort, insérée en sa faveur par Maximilien d'Autriche, pour prix de services louches, il siégeait de nouveau dans les conseils du roi, dont il recouvrait les bonnes grâces, y compris ses pensions, ses titres et un gros cadeau de bonne amitié. Voilà de nouveau le seigneur d'Argenton dans les grandes affaires, ambassadeur à Venise et témoin diplomatique de cette première guerre d'Italie qu'il avait déconseillée, bien moins par une prévoyance patriotique que pour éviter malheur auxMédicis, ses banquiers. Il la raconte — après en avoir atténué de son mieux l'insuccès, en amusant l'ennemi par sa diplomatie avant et après Fornoue, — et croit la conclure par le traité de Verceil en armant Ludovic Sforza, reconnu duc de Milan, contre Venise. Mais les Vénitiens eurent là le dernier mot, et l'ambassadeur rejoignit assez penaud ses maîtres qui lui « lavèrent bien la teste, comme on a accoutumé de faire aux courlz des princes, en semblables cas ». Pour comble de malechance, il s'était aliéné, par le traité de Verceil, ce duc
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d'Orléans, prétendant au trône de Milan, avec lequel il avait lié partie si malheureusement, dans les complots de la Guerrefolle, et qui, devenu roi de France, allait perdre, comme l'a dit spirituellement un biographe de Commynes, « la mémoire des services aussi bien que celle des injures ' ». Néanmoins le seigneur d'Argenton put continuer à faire quelque figure à la cour, par intermittence; réussit encore à devenir, en 1503, chambellan de Louis XII, qu'il accompagna en Italie; et vécut jusqu'au 18 octobre 1511, assez bien, en somme, auprès des maitres, léger de remords, chargé de procès et de millions, et ayant fait souche de nobles hommes, voire même de princes, par sa fille unique, mariée à René de Brosse, comte de Penthièvre, qui lui fit élever sur son tombeau une fort belle statue, visible au musée de 'V^ersailles, avec celle de sa femme.
CoDiiiiynes, personnage peu sympathique. — Il n'avait pas mérité ce magnifique monument par ses vertus, comme il ressort du simple exposé des faits, de l'historique sommaire de cette haute fortune commencée par une trahison, défendue par une conspiration, et toujours soutenue par des habiletés machiavéliques dont l'intérêt personnel était le principal mobile, avidement accrue enfin par des spoliations suivies de procès dont le bruit scandaleux durera sur sa tombe près d'un demi-siècle. Aussi, sans même attendre l'examen de ses doctrines, on peut décider déjà que Commynes n'a pas droit à nos sympathies, et que son honnêteté fut immédiatement au-dessus de rien. Il reste à se demander s'il a droit à notre admiration, à défaut de notre estime, et en quoi il fut un grand homme, sinon un honnête homme. Interrogeons donc ses Mémoires.