LE MÉMORIALISTE
Sujet des « Mémoires » de Conimj nés. — Les Mémoires de Commynes se divisent en deux parties, dont la première, en six livres, allant des débuts de la lutte entre le Téméraire et
1. Cf. Mémoires de Philippe de Commynes, par Mlle Dupont, Paris, Renouard. Notice, p. 118, supplément au t. I.
Louis XI jusqu'à la mort de ce dernier (1464-1483), fut écrite de 1488 à 1494; et dont la seconde, en deux livres, narrant en détail l'expédition de Charles VIII en Italie (1494-1495), avec des considérations sur ses conséquences, en guise d'épilogue, fut écrite de 1497 à 1501. Ces deux parties, publiées, la première en 1524, la seconde en 1528, avaient d'abord circulé l'une et l'autre en manuscrit. D'après leur prologue, Commynes écrivit ses Mémoires à la demande d'Angelo Cato, Italien savant en belles-lettres, mathématiques et même astrologie, qui, ayant quitté, comme lui, le duc pour le roi, et ayant cumulé près de ce dernier les fonctions de médecin de l'àme et du corps, avait gagné à cette volte-face et à cette double besogne l'archevêché de Vienne.
Voici d'ailleurs en quels termes Commynes déclare son dessein au prélat qui avait été son compagnon près de leur maître et bienfaiteur commun : « Pour satisfaire à la requeste qu'il vous a pieu me faire de vous escripre et mettre par mémoire ce que j'ay sceu et congneu des faictz du feu roy Loys unziesme, à qui Dieu face pardon, nostre maistre et bienfaicteur, et prince digne de très excellente mémoire, je l'ay faict le plus près de la vérité que j'ay peu et sceu avoir la souvenance ».
Ses déclarations de véracité et de bonne information. — Notons bien cette déclaration préalable de véracité. Maintes fois d'ailleurs, il nous donne à entendre que son information était vaste et sûre, et c'est un genre de mérite qu'avaient déjà recherché et affiché les continuateurs de Froissart, tels que Monstrelet. Il écrira par exemple : « Car je cuyde avoir veu et congneu la meilleure part d'Europe.... Si ay je eu autant de congnoissance de grans princes, et autant de communication avec eulx, que nul homme qui ait esté en France de mon temps, tant de ceulx qui ont régné en ce royaume de Bretaigne et en ces parties de Flandres, AUemaigne, Angleterre, Espaigne, Portuigal et Italie, tant seigneurs spirituelz que temporelz, que de plusieurs aultres dont je n'ay eu la veue, mais congnoissance par communication de leurs ambassades, par lettres et par leurs instructions, par quoy on peult assez avoir d'informa^ tion de leurs natures et conditions. Je les ay presque tout veu et sceu ce qu'ilz savoient faire. » Et nous pouvons l'en croire
LE MEMORIALISTE : VERACITE ET SAGACITE. 93
là-dessus, puisqu'il eut la confiance et les confidences du plus défiant et du plus politique des rois, qu'il entretint des relations diplomatiques avec tous les princes et hommes d'Etat de l'Europe, et qu'il fut chargé d'ambassades solennelles et de missions secrètes multiples, tantôt à Florence, où il eut peut-être la joie infinie de se mirer et de s'admirer dans les idées du jeune Machiavel, tantôt à la cour des Médicis qui l'estimèrent, ou chez les Vénitiens qui le jouèrent. D'ailleurs il se pique de ne parler le plus souvent qu'en oculaire témoin : « Et de ce je parle de veûe », aime-t-il à dire. Au lieu de narrer la mort du duc de Bourgogne, il se récusera en ces termes : € Et ne veulx point parler de la manière, pour ce que je n'y estoie point. » Aussi quel dédain pour ces chroniqueurs qui « n'escripvent que les choses à louenge de ceulz de qui ilz parlent, et laissent plusieurs choses, pu ne les sçavent pas aucunes fois.... Je me deUbere de ne parler de chose qui ne soit vraie et que je n'aye veue ou sceue de si grans personnaiges qu'ilz ne soient dignes de croire. » Vise-t-il ici Froissart, dès lors si populaire, et ne croit-on pas entendre Thucydide tançant dédaigneusement les logographes, ses prédécesseurs, y compris Hérodote? C'était son droit, car il avait justement à ce nom d'historien qu'il ne réclamait pas, des titres qui avaient manqué à Froissart, alors qu'il s'en parait.
Sagacité de Commynes. — En effet son information a autant de sagacité que d'ampleur, et combien attentive, même aux détails extérieurs, s'ils sont caractéristiques! Par exemple, sa vénération pour la sainte ampoule de Reims qu'avait fait venir Louis XI, et qui « estoit sur son buiTet à l'heure de sa mort », ne l'empêche pas de constater qu'il « n'y a pas grant matière dedans », et que le roi ne pourra guère « s'en oindre tout le corps ». Sa critique historique est rebelle au merveilleux. Il constate bien, mais en passant vite, que son ami frère Hieronyme (Savonarole) « a dict beaucoup de choses avant qu'elles fussent advenues », mais lorsqu'on crie au miracle, parce qu'à l'entrevue de Picquigny, un pigeon blanc s'était tenu sur la tente du roi d'Angleterre et n'en avait pas bougé malgré le bruit, notre historiographe, soufflé par e un gentilhomme de Gascogne », insinue : « mais l'opinion d'aucuns estoit qu'il
iivoit un peu plu, et puis il vint un grand soleil, et ce pigeon se vint mettre sur cette tente qui estoit la plus haute pour s'essuyer ».
Impartialité relative de Cominyiies. — Mais est-il aussi impartial qu'il est sagace? 11 déclaie formellement qu'il juge les grands de ce monde « sans avoir égard aux louenges; car il est bon à penser qu'il n'est nul prince si saige qui ne faille aucunes foys ». Il trouvera donc des défauts à Louis XI, le roi selon son cœur, ou plutôt selon sa tête, et quelques vertus au Téméraire qu'il déteste. Il sera impartial pour son héros principal, à quelques réticences près sur ses moins excusables peccadilles, telles que sa complicité dans les assassinats des ducs de Guyenne, de Bourgogne, etc. Mais celles-ci relevaient peut-être du secret professionnel à ses yeux, de sorte qu'il aurait ici la même excuse que Villehardouin, en un cas analogue. Si d'autre part on veut bien tenir peu de compte, ainsi qu'il convient, de quelques accents aigres à l'endroit de ses ennemis personnels, comme Jacques Coiclier, Olivier le Daim, Etienne de Yesc et Briçonnet, ou de quelques dédains ironiques à l'adresse des gens de petit estât, qu'il ne confond pas avec ceux de moyen estât, on peut conclure qu'au demeurant il a été fidèle à sa déclaration : « Je ne vouldroye point mentir »
Sa philosophie de l'histoire. — Un autre dessein, aussi avoué par Gommynes que celui de ne pas mentir, est celui de philosopher sur les hommes et sur les choses, et il l'e-^écute pendant des chapitres entiers. C'est par là, par une recherche diligente des causes, qu'il fait œuvre historique, qu'il se distingue le plus des chroniqueurs qui l'ont précédé, et qu'il se place immédiatement au-dessous de nos grands historiens. Cette recherche vise déjà à être d'une rigueur scientifique. C'est ainsi qu'il ne fait aucune place au hasard dans les grands événements de ce monde, et il n'est pas exact de compter, comme on le fait souvent, la défiance de la fortune parmi ses sagesses, car « pour mieulx dire, il fault respondre que telz grans mystères ne viennent point de Fortune et que Fortune n'est riens, fors seullement une fiction poétique ». Les événements de l'histoire procèdent à ses yeux d'une multitude de causes secondes, ei d'une seule cause première qui font leur part aux hommes
SA PHILOSOPHIE ET SA POLITIQUE. 9n
et à Dieu, comme nous allons voir, et de là il tire une politique et une morale.
L.a politiqne de Commynes. — Sa politique est la science des causes secondes de l'histoire, et son grand secret est d'en savoir manier les principaux acteurs suivant « leurs complexions différentes >, comme s'y essayait le connétable de Saint-Pol entre le duc de Bourgogne et le roi. Quant aux acteurs secondaires, l'art souverain consiste à les corrompre, à « pratiquer à gaigner », Dieu aidant, suivant la recelte de Louis XI. Aussi notre auteur eût-il pu se vanter, à meilleur titre encore que Robert Walpole, de connaître le tarit de toutes les consciences de l'Europe, en commençant par la sienne. Enfin, pour tous et en tout, le commencement et la fin de l'entreprise, c'est de « besongner en dissimulation ». Aussi de quel prix sont les diplomates dont la mission évidente est de tromper par « quelque bonne couleur et ung peu apparente » ! Ce n'est pas lui, on le voit, qui eût protesté contre cette définition moderne des ambassadeurs, qu'ils sont d'honnêtes gens chargés de mentir à l'étranger pour leur pays. De cette nécessité universelle de ruser, découlent ses conseils sur le choix des ministres, sur l'humilité dans les succès comme dans les revers, sur la modération dans l'enjeu des parties qui se jouent sur les champs de bataille, enfin tous ces préceptes sur l'art de conduire les hommes qui classent son li\Te parmi ces histoires dont il recommande la lecture à la jeunesse des princes en ces termes : « Es quelles se voyent de grans frauldes, tromperies et parjurements, que aucuns des anciens ont faict les ungz vers les aultres, et prins et tuez ceulx qui en telles seuretez s'estoient fiez. Il n'est pas dict que tous en ayent usé; mais l'exemple d'ung est assez pour en faire saiges plusieurs et leur donner vouloir de se garder ». Aussi a-t-il eu Thonneur d'être médité par Charles-Quint, Henri IV et Richelieu, et est-il vraiment le bréviaire des rois : « Et croyez que Dieu n'a point estably l'office de roy ne d'aultre prince pour estre exercé par les bestes ! »
Ce chroniqueur du xv® siècle a compris que les États et les princes de l'Europe, placés en opposite, étaient les uns pour les autres des aiguillons, et la portée plus que morale de cette observation peut passer pour une certaine conception de l'équi-
libre européen ; de même qu'à travers son étonnement devant les grandeurs et la puissance des Allemagne?, perce un vague pressentiment de leur expansion future. Il a défini les avantages de la concentration monarchique, et loué les libertés nécessaires du régime représentatif, notamment le libre consentement de l'impôt. Il raillait déjà l'avidité des Français, plus grande qu'c?? nul lieu du monde^ pour les offices ou estatz, c'està-dire, en style moderne, notre goût national pour le fonctionnarisme. Avant Jean Bodin et Montesquieu, il formulait la théorie de l'influence du climat sur le caractère des nations, et intitulait un de ses chapitres (liv. V, chap. xix) : Caractères du peuple français et du gouvernement de ses rois. Il a su tirer la philosophie des grands et des menus faits. Il a senti toute l'importance de l'histoire pour suppléer au défaut d'expérience, « car nostre vie est si briefve », tandis qu'on en a grand besoin pour se garder, car « nous sommes affaiblis de toute foy et loyaulté les ungz envers les aultres ». Enfin nul ne fait mieux goûter ce plaisir dont Montaigne était si friand et qui consiste « à reveoir les choses escriptes par ceulx qui ont essayé comme il les fault conduire ».
Dieu dans l'histoire, et la morale de Commynes. — Mais on n'aurait pas toute la pensée de Commynes, si l'on se bornait à dire qu'il considère la politique comme une science à part, se suffisant à elle-même. Ici il diffère profondément de Machiavel qui, tout en dogmatisant cyniquement les théories que notre Commynes exprime par fragments, au courant des faits, a eu du moins la pudeur d'exclure Dieu de son système. C'est que Commynes n'avait garde de se faire illusion sur l'infaillibilité des spéculations de cabinet, et de croire qu'à la guerre, comme ailleurs, « les choses tinssent aux champs comme elles sont ordonnées en chambre ». Il a reconnu dans les « petites mouvetez et occasions » les moyens dont Dieu se sert pour les « accomplissemens des œuvi-es ». 11 a vu que « les batailles sont en sa main » et que la prospérité ou l'adversité des princes « procède de sa divine ordonnance ».
Mais comment concilier cette croyance, évidemment très sin cère, à l'intervention décisive de la Providence dans le train des choses de ce monde, avec les étranges préceptes de corrup-