‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 83 sur 337 · TRIOMPHE DE RONSARD. H · texte numérisé non relu

TRIOMPHE DE RONSARD. H

Dorât du phyllre des bonnes lettres » (Binet), passa sept ans (1542 à 1549), sous sa discipline, en compagnie de Baïf, au collège de Coquerel, dont leur maître venait d'être nommé principal.

Aux leçons de Dorât, il ajoute utilement celles de Turnèbe, se fait révéler Homère, Pindare, Eschyle, dont le Prométhêe l'éblouit, Aristophane, dont il a traduit en vers et fait jouer triomphalement le Plutiis, au collège même; lit, s'exalte, rêve, imite et < dans cette contention d'honneur », communique à ses maîtres son enthousiasme, les pénètre d'admiration pour son génie propre et s'entend prédire qu'il sera l'Homère de la France.

Cependant on a fait des recrues, on est en nombre et en forces; on était la Brigade, on sera la Pléiade; on va tenter la sortie, et c'est le dernier venu, Joachim du Bellay, qui sera le plus impatient et sonnera la charge contre les soldats de l'ignorance, comme les appelle Pasquier.

Triomphe de la Pléiade et de Ronsard. — La Défense et illustration de la langue française, lancée par Joachim du Bellay, en février 1549, ouvre la période militante. Les disciples de Marot répliquent, l'un en publiant une réfutation méthodique de la Défense qu'il intitule le Quintil Horatian, — œuvre attribuée à Fontaine et qui est à peu près sûrement de Barthélémy Aneau, poète et principal du collège de la Trinité à Lyon, — en mémoire du critique Quintilius vanté par Horace et déjà invoqué par du Bellay ; l'autre, Mellin, en exerçant à la cour contre Ronsard et ses Odes (1550) une si mordante ironie que la victime se récrie :

Et fay que devant mon prince Désormais plus ne me pince La tenaille de Mellin.

Cependant la propre sœur du roi, la deuxième Marguerite, arrachant à Mellin le volume des Odes, déclame avec enthousiasme les vers mêmes que parodiait le poète courtisan. C'est un triomphe : la paix est scellée plus ou moins sincèrement, mais solennellement, par un sonnet flatteur que le représentant attitré de la vieille école dédie au chef de la nouvelle. Ce dernier l'imprime en 1553 en tête de la deuxième édition de ses Amours.

Désormais on a cause gagnée. On avait fait des recrues, on fait des conversions, qui étaient d'ailleurs faciles à prévoir : les Heroët, les Maurice Scève opèrent leur adhésion. Dans le camp des novateurs se rencontrent Sibilet, qui vient de rimer VArt Poétique de leurs précurseurs et de Marot, et Pelletier du Mans qui va rédiger (1555) celui de la Pléiade même.

Elle règne alors, elle s'empare du théâtre, elle remanie à sa guise tous les genres littéraires, elle impose ses théories et ses œuvres à l'admiration universelle. Son chef est consulté par le Tasse, qui lui soumet les premiers chants de la Jérusalem délivrée ; Brantôme l'entend mettre au-dessus de Pétrarque, à Venise; Elisabeth et Marie Stuart font assaut de magnificences à son adresse; il est le favori de la cour et Pierre Lescot lui décerne l'apothéose, en sculptant sur un fronton du Louvre la Muse du poète prête à emboucher la trompette de la Frandade, en face de la gloire du roi.

Alors, ivre de gloire, Ronsard peut crier à tous les poètes du temps :

Vous êtes mes sujets et je suis votre roi.

Cette royauté littéraire dura jusqu'à Henri III, qui fit mine de préférer Des Portes à Ronsard, tandis que les protestants et une bonne part du public lui opposaient Du Bartas. Il avait survécu à la plupart de ses disciples et il mourut juste à temps (27 décembre 1585) pour ne pas survivre à sa gloire. Le concert de regrets, d'oraisons funèbres, de vers latins et français qui retentit sur sa tombe fut le dernier efibrt d'une admiration que la grandeur des promesses avait lait naitre, mais que la médiocrité des œuvres avait inquiétée.

SES CHEFS-DŒUVRE POETIQUES

Énumération de ses œuvres. — Ronsard a composé cinq livres d'Orfes, dont les quatre premiers parurent en 1550, le cinquième en 1552 ; — les Amours (recueil de sonnets principalement adressés à Cassandre, à Marie, et aussi de stances, dia-

SA PREMIERE MANIERE. tl9

logues, épitaphes, etc.); — les Hynmes, dont Y Hymne de France parut dès 1549 et fut la première publication de Ronsard; — des églogues ou bergeries, des mascarades et des élégies; — les quatre premiers livres de la Franciade, 1572; — le Bocage royal (où Bocage signifie Mélanges et traduit littéralement le latin Silvse); — les Discours, au nombre de onze, publiés à partir de 1563; — les Sonnets à divers, et deux livres de Sonnets pour Hélène; — un recueil, intitulé d'abord Poèmes, d'où se détachèrent, outre les églogues, élégies et mascarades, les Gayetez, épigrammes et épitaphes; — et enfin divers opuscules en prose, parmi lesquels l'Abrégé d'art poétique cité plus haut, ses préfaces et les Discours moraux prononcés dans l'Académie de Henri III qui avait succédé à VAcadémie de poésie et de musique fondée par Baïf, sous la patronage de Charles IX.

Sa première manière : l'imitation de Pindare et d'Horace, d'Homère et de Virgile. — Trois inspirations différentes prédominent tour à tour dans les poésies de Ronsard et correspondent assez exactement à trois périodes de sa vie. D'abord au sortir de sa docte retraite, il rivalise avec Pindare et Homère; puis, favori de la cour, il s'en tient à l'imitation badine d'Anacréon, d'Horace et des petits lyriques; enfin ses débats avec les calvinistes, le déclin de l'âge et la faveur dictent au poète olympien des accents tout personnels.

L'érudition et le goût nous ont appris aujourd'hui que Pindare est inimitable; mais Ronsard a une excuse pour avoir tenté de l'imiter, c'est qu'il ne l'entendait pas et ne pouvait pas l'entendre. Médiocre helléniste, selon le témoignage de Binet, il ne put entrevoir les cimes de la poésie pindarique qu'à travers les brouillards de la traduction latine; et certes, ni Dorât ni Baïf n'étaient capables de les lui dissiper. Pour se convaincre qu'il ne sent bien ni le mouvement ni la couleur du texte, il suffira de comparer le début de sa vingt-deuxième ode du livre premier et celui de la première Pythique de Pindare. Dans ses quatorze odes pindariques, il a beau distribuer ses couplets en strophes, antistrophes et épodes, s'imposer des difficultés rjthmiques considérables, et les vaincre, il ne rend pas sensible à notre oreille le mérite de la difficulté vaincue et nous fait sourire par la puérilité de cette imitation, si ignorante au fond

des lois secrètes et de la flexibilité harmonieuse du modèle.

Comme on l'eût puni en lui prouvant que les alexandrins cliétifs de Marot sur Cerisoles valaient mieux, à tout prendre, que ses laborieuses et immodestes strophes, antistrophes et cpodes sur le même sujet! De ses odes pindariques, il en est une pourtant — la dixième du premier livre, celle à Michel de L'Hôpital, dite Ode sur les Muses — que les contemporains portaient aux nues et qui reste la plus lisible.

Il est juste de faire remarquer d'ailleurs et contrairement à l'opinion commune, qu'après cette tentative pour imiter les vers repliez de Pindare, Ronsard s'en tint le plus souvent, dans ses odes, à l'imitation d'Horace, bien qu'il eût commencé par mépriser à la fois ses conseils et les railleries de Rabelais contre ceux qui, pareils à l'écolier limousin, cuidentpindariser. Il avait déclaré fièrement que Vabeille de Mâtine

Estant fils d'un libertin (affranchi) Basse et lente avait l'audace

c'est pourtant à une prudence analogue qu'il dut ses meilleures inspirations, et non, comme il le crut,

Pour avoir joint es deux harpeurs divins.

Il n'a pas joint davantage Virgile à Homère pour réaliser la prophétie de Dorât et devenir VEomère de la France, selon l'ambition de toute sa vie. Quelques imitations de VIliade et de l'Odyssée, relevées par M. Gandar, ne sauraient prévaloir contre ce fait que le plan, les détails mêmes et quelques-uns des défauts de la Franciade, comme la multiplicité des épisodes, sont calqués sur VÉnéide. Ici encore, tout en sachant gré à Ronsard d'un respect pour Homère qui n'était pas commun de son temps, nous soupçonnons fort qu'il ne l'a vu, comme son précurseur Le Maire de Belges, qu'à travers le latin de Valla. Néanmoins il y a de beaux vers dans la Franciade, et même un passage du second livre, le duel de Francion et de Phovère, a quelques mâles beautés.

En somme, tout lecteur lettré des essais homériques et pindariques de Ronsard sera frappé de leur importance pour l'his-

Page 1