‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 85 sur 337 · CONCLUSION SUR RONSARD · texte numérisé non relu

CONCLUSION SUR RONSARD

Dans sa seconde manière, il a souvent rencontré la perlection. Il s'y montre, à son insu, le continuateur ingénieux et délicat de Marot, ayant par surcroît, au plus haut degré, ce sentiment de la nature dont nous avons constaté la médiocrité chez son prédécesseur. Il a moins d"élégance sans doute, moins d'esprit peut-être, mais plus de nerf, de sensibilité et d'éclat.

Dans sa troisième manière, ce qui domine, c'est l'éloquence. Sa prolixité ordinaire y est rattachée par la vigueur de la satire, par la noblesse de la morale, et aussi, çà et là, par la grâce mélancolique d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint.

C'est alors, loin de la cour et de ses prôneurs — dans l'isolement de son prieuré de Saint-Cosme ou sous le mîirier de son jardin de la rue des Morfondus, où ne bourdonnait plus l'essaim de la Pléiade — qu'il sentit ce qui lui avait le plus manqué, la seule chose qu'il n'eût pas songé à emprunter à Horace, à savoir te travail et les lenteurs de Jla lime. Aussi entreprit-il de corriger ses œuvres. La besogne était au-dessus de son âge, peut-être n'avait-elle pas toujours été au-dessus de ses forces ; on en peut regarder comme une preuve ce fait qu'il a rencontré la perfection précisément dans les genres qui, tels que le sonnet et l'odelette, le forçaient à se borner.

11 y a donc, en dernière analyse, trois poètes dans Ronsard : un disciple diligent des anciens, rénovateur de la poésie française, qui a droit à la reconnaissance de tous les admirateurs de nos classiques ; un poète de cour, continuateur de Marot, à sa manière, et qui vivra dans toutes les mémoires par quelques petits chefs-d'œuvre; enfin, un orateur en vers, qui porta l'art confus des rhétoriqueurs et de leurs continuateurs jusqu'à l'éloquence la plus haute et la plus flexible. Le premier fut l'idole de la Pléiade et des savants, et expia cruellement leur adulation par les ingrats dédains de l'âge suivant; le second, découvert de nos jours, est désormais inoubliable et presque populaire; le troisième, qui mériterait d'être mieux connu, apparaît comme le plus grand des trois à ceux qui savent lire.

Enfin, tous trois donnent raison au jugement de Balzac : « Ce n'est pas un poète bien entier, c'est le commencement et la matière d'un poète », et d'un grand poète, ajouterons-nous, pour être

tout à fait juste envers celui qui eut, une fois au moins, la modestie de se définir un demy-poète *.

Ronsard et la Postérité. — La curiosité publique fut ramenée sur Ronsard en 1826 par l'Académie française, qui mit au concours un Discours sur Vhistoire de la langue et de la littérature française depuis le commencement du XVI^ siècle jusqu'en 1610. A cette occasion Sainte-Beuve écrivit en 1828 son Tableau historique et critique de la poésie française au XVI^ siècle et fit sonner bruyamment l'heure de la réhabilitation. Elle s'est poursuivie depuis avec des fortunes diverses. M. Désiré Nisard a déclaré que Ronsard était un poète équivoque, c II ne sera jamais, dit-il, un auteur qu'on fréquente. Mais comme représentant d'une époque, il y aura toujours justice à l'estimer et quelque profit à l'étudier. » Nous avons vu comment cette estime, même pour ses œuvres les plus décriées, vint à M. Candar. qui pourtant « n'était allé à lui d'abord que par une curiosité mêlée de compassion ». (Cf. Ronsard considéré comme imitateur d' Homère et de Pindare, p. 3 et 170.)

On trouvera en tête du tome VIII de l'édition Blanchemain la couronne poétique qu'on lui a tressée de nos jours, et dont le joyau est ce beau sonnet où Sainte-Beuve s'est montré aussi poète que critique, par lequel nous conclurons, — en attendant les nouveaux lauriers que tresseront au chef de la Pléiade les concurrents pour le prix d'éloquence dont l'Académie vient de décider qu'il serait le sujet — :

A toi, Ronsard, à toi qu'un sort injurieux Depuis deux siècles livre au mépris de l'histoire, J'élève de mes mains l'autel expiatoire Qui te purifiera d'un arrêt odieux,

Non que jamais j'espère au trône radieux D'où jadis tu régnas replacer ta mémoire; On ne peut de si bas remonter à la gloire, Yulcain impunément ne tomba pas des cieux.

1. « Mais me voyant sans plus icy demy poète », dit-il par comparaison avec les meilleurs de la troupe de Callioppe. {Discours à Jacques Grévin.)

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