‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 137 sur 193 · Entretien êur le» tragédiee de ee temps · texte numérisé non relu

Entretien êur le» tragédiee de ee temps

RACINE. 3i5

ëtoit qu'une tragédie ne pouvoît se soutenir sans un violent amour. En effet, tout le monde a été pour cette tragé; diOj et il n'y a que deux ou trois coquettes de profession qui n'ont pas été contentes. C'est sans doute parce que Vamour n'y règne pas, comme dans le Bajazet et la Bérénice. « Ainsi donc, les soupirs d'Achille, d'Iphigénie et d'Ériphile ne suffisaient point aux exigences des raffinés ; car ils regrettaient qu'Iphigénie « se montrât fille plutôt qu'amante. » L'abbé le disait en propres termes, et le passage est assez curieux pour qu'on le cite; le voici : « Les empressements qu'elle témoigne pour être caressée de son père ne sont pas les plus beaux endroits de la. pièce ; et j'ai rencontré bien des gens qui n'approuvaient pas qu'une fille de Tâge d'Iphigénie courût après les caresses de son père. » Us y virent une grave infraction aux bienséances, et reprochèrent à Racine trop de naturel, trop de familiarité! Voilà où en était la critique dans le voisinage des maîtres. . '

C'est avec la même compétence qu'en 1678 Pierre Perrault, receveur général des finances à Paris ^, tenta de démontrer la supériorité de Racine sur Euripide '. Pour opposer plus sûrement à « la suprême élégance » du poète français « le désordre et la diffusion du poète grec», il imagina de traduire l'un et l'autre en prose, sans se douter de l'inconvenance littéraire qu'il y avait à commettre ainsi un double attentat contre les deux Muses ^. C'est que nul de ces juges ne soupçonnait alors les véritables différences qui pouvaient exister entre l'original et son imitation. Racine lui-même, dans sa préface, faisait semblant de ne pas les apercevoir, lorsqu'il se plaisait à dire : « Le goût de Paris s'est trouvé conforme à celui d'Athènes. Mes spectateurs ont été émus par les mêmes choses qui ont mis en larmes le plus savant peuple de la Grèce.» Nous ne

1. C'était le frère aîné de Charles Perrault. II avait été visé par une allusion dans la préface de Racine, et ne lui en garda pas rancune.

2. Dialogue sur VIphigénie d'Euripide et de M. Rctcine. C'est un manuscrit inachevé qui se trouve à la Bibliothèque nationale.

3. L'Agamemnon grec débute ainsi dans sa traduction : « HoU, bonhomme, sortez Qn peu ici devant ce lo^is. »

partagerons point cette illusion qui rappelle le mot de . Voltaire s*écriant de sa loge, à la représentation à'Œdipe: <' Applaudissez, Athéniens, c'est du Sophocle. » Mieux vaut reconnaître qu'un sujet emprunté au théâtre antique ne pouvait s'acclimater sur le nôtre, sans être profondément modifié par le miracle d'une adresse qui allait le rendre presque français.

n. — Étude littéraire.

La lég^Piide d'iplilgénle. Son «araetère rell^enx dans l'antiquité — E^iehyle, Euripide. La irïerge martyre da

patriotisme. — Le sacrifice d'Iphigénie est une de ces légendes dont l'horreur convenait au génie sombre et hiératique d'Eschyle. Aussi devons-nous déplorer la perte du dram^ où il représenta ce sinistre prologue de la guerre Sainte *. Pour comprendre J'effroi mystérieux qu'il inspirait, il nous faut remonter par l'imagination à cet âge primitif où les dieux ne semblaient être que des despotes fantasques, soumis à toutes nos passions, aussi capricieux dans la faveur que dans la haine, jaloux du bonheur des mortels, avides de sang, et tenant les hommes courbés sous l'épouvante. Les prémices des moissons et des troupeaux étaient parfois impuissantes à fléchir leur courroux. Il lui fallait des victimes humaines, et les plus charmantes, les plus pures. Encore ces implacables ne furent-ils pas tou-

1. Nous en retrouvons un souyenir dans cette strophe d'Agamemnon: a Les chefs, avides de combats, n'écoutèrent ni ses prières, ni les douées plaintes qu'elle adressait à son père, et ils ne furent point attendris par sa jeunesse. Et le père luimême, après rinvocation, ordonna aux sacriflcateurs de la saisir comme une chèvre, et de l'étendre sur Tautel, enveloppée de ses vêtements, et la tète pendante, et de comprimer sous un bandeau sa belle bouche, pour étouffer les mots funestes qu'elle aurait pu dire. — Tandis qu'elle versait son sang couleur de safran, d'un trait de ses yeux elle saisit de pitié les sacrificateurs, belle comme dans les peintures; et on voyait qu'elle voulait leur parler, comme au jour où elle charmait par ses douces paroles les riches festins paternels. »

Ij^norée d'Homère, cette légende se trouve dans les Cypriaquea, épopée qui date du huitième siècle avant J.-c:., et dont Tauteur Staainoa racontait les fkits anté- \ rieurs à la guerre de Troie.

La tragédie d'Euripide ne fut jouée qu'après sa mort par les soins de son fils, ou de son neveu.

jours désarmés par de cruelles oblations. Si la piété révoltaate d'Âgamemnon achetait par le meurtre de sa fille le départ de la flotte et la ruine d Ilion, la fatalité l'attendait au retour. L'épouse devait venger la mère; et, sous la hache adultère de Glytemi^estre, un père barbare expier^, le forfait commandé par ces oracles qu'une morne superstition n'adorait qu'en tremblant. Les croyances sacrées restèrent donc longtemps inséparables de ces traditions pleines d'angoisse contre lesquelles, quatre cefnts ans après Eschyle, s'indignait encore la raison do Lucrèce ^

Si le. cœur religieux d'Eschyle avait eu des larmes pour le souvenir d'une affreuse immolation, l'esprit philosophique d'Euripide recula devant l'atrocité de ce drame impie qui eût scandalisé les contemporains de Socrate ; car, outre que l'art, antique répugne aux extrêmes douleurs, les âmes commençaient à s'adoucir, en même temps

i. Quelle ironie tragique dans ce cri de colère lancépar le poète :

r ontemple tout d'abord la pieuse famille, Prenant le 'soin cruel irorner la jeune fille, Pûbr ue des d< ux côtés de ce front Tirginal Tous les rubans sacrés flottent en nombre ésral. Pour ce cœur ingénu, quel coup, quelle lumière, Quand elle yit debout, devant l'autel, un père, Les yeux baissés, l'air morne, et derrière leur dos Des prêtres assassins cachant mal leurs couteaux* Plus loin, ce cercle affreux, toute la foule émue Portant les yeux sur elle, et pleurant à sa vuel Muette de terrenr, et les implorant tous, Cette royale enfant tomba sur les genoux ; Mais rien ne peut sauver celle qui la première Pourtant au roi des rois donna le nom de père. On Tentraine, on la porte effarée à Tautel, Non pour y célébrer, dans le rit solennel, La fête de l'amour, pour être accompagnée Jusqu'au toit de l'époux d'un beau chant d'hyménée; Non : sur ce chaste corps, à l'âge de l'hymen, C'est un ministre vil qui va porter la main ; Il faut qu'elle périsse, et, pour plus de misère, Se sente encor mourir par l'ordre de son père. Et pourquoi ? comprenez leur saint raisonnement, CVst pour sortir du port, au souffle d'un bon vent, Que l'on va t'égori^er, noble et tendre victime, Tant la religion peut enfanter le crime I '

{Le Poème de Lucrbce. Ch. IV^ v. 93, Warlha.)

que les intelligences s'éclairaient d'une lumière nouvelle. Les Athéniens ne pensaient plus être agréables aux dieux, en égorgeant des prisonniers, comme ils avaient fait après la victoire de Salamine. La conscience humaine imposait enfin quelque justice à l'aréopage des immortels. Aussi le plus tragique des poètes grecs crut-il devoir substituer une biche à la vierge plaintive qui suppliait si éloquemment son père de ne point lui ravir les douceurs de la vie. II y fut d'ailleurs encouragé par l'instinct de clémence naturel à un peuple qui refusa toujours d'instituer des combats de gladiateurs dans une cité à l'entrée de laquelle s'élevait un autel consacré à la Pitié*.

Pourtant, malgré ce scrupule, les couleurs de la légende n'ont pas été faussées. L'expédient même qui les tempère •atteste le respect de la foi mythologique ; car la pièce est dominée par l'invisible puissance de la déesse offensée qui exige une expiation. Pour qu'elle s'accomplisse, il sera nécessaire que Glytemnestre elle-même ne résiste plus à l'arrêt fatidique, et surtout que la victime consente au dénouement dont Achille, lui aussi, finii^a par devenir le témoin résigné. En effet, après le frisson d'un premier saisissement, et la surprise d'une défaillance involontaire, Iphjgénie se transfigure tout d'un coup. Si le mot ne semblait détonner en plein paganisme, je dirais que la Grâce a parlé. L'enfant qui tout à l'heure embrassait en pleurant les genoux d'Agamemnon se relève héroïne et sainte. L'idée de sauver la Grèce par son trépas exalte son enthousiasme: « Je me dévoue, s'écrie- 1- elle, immolezmoi, guerriers; et, couverts de mon sang, courez renverser Troie I Ses ruines seront les monuments éternels de ma gloire ; ce seront mes enfants, mon hymen, mon triomphe ! Il est dans Tordre que les Grecs commandent aux barbares, et non les barbares aux Grecs : ceux-là sont nés pour l'esclavage, ceux-ci pour la liberté. »

1. Il faut Toîr dans la vie de Pélopidas par Plutarque quelle fut Tanxiété des chefs thébains auxquels un oracle' ordonnait d'immoler une vierge blonde sur la tombe d(s filles de Scédasos. Ils Unirent par oiïrir aux dieux une jeune cavale aux pdils blondBi qui s'était échappée dans le camp.

Dès lors, plus de faiblesse. A sa mère qui lui demande ses Yolontés dernières, elle dicte un testament triomphal. Quelle sérénité dans ce dialogue I « Tu ne me perds point, je vis toujours, et ma gloire rejaillira sur toi. — Que dirai-je de ta part à tes sœurs? — Ne les couvre pas de noirs vêtements. — Quelle parole amie leur rapporterai-je de toi? — Fais-leur mes adieux; et Oreste, que je vois, élève-le pour être un homme. — Ést-il quelque chose que ' je puisse faire pour toi, de retour à Argos ?» A cette question où grondent des menaces de vengeance elle ne répond que par ce mot de pardon : « N'aie point de haine pour mon père, ton époux, à cause de moi. » Puis, restée seule avec le chœur, elle ordonne lés apprêts de sa mort, comme ceux d'une fête. Aux transports de l'hymne qu'elle entonne, on dirait que la procession funèbre est un allègre cortège, et le supplice une apothéose. Devant la statue de sa chère déesse, elle a de mystiques élans : « Qu'on apporte les corbeilles! qu'on allume le feu sacré!.... Voici ma chevelure à couronner; donnez-moi l'eau lustrale, formez des danses autour du temple, autour de l'autel, en invoquant Diane souveraine, Diane bienheureuse.... 0 ma mère vénérable, je t'offre maintenant mes larmes : car, pendant les sacrifices, cela n'est pas permis. » On voit qu'en dépit de son scepticisme Euripide demeura fidèle à l'esprit même de la fable. Il voulut peindre ici le martyre de la vierge qui expire, comme une autre Jeanne d'Arc, dans les bras de la Patrie délivrée.

Raeine me peut aeclimater ce sujet. Il substitue des impressions ifomanesques au sentiment relif^leux; li' action. — Revenons maintenant à Racine. Pour juger la différence qui le sépare de son antique modèle, il suffit de dire que le merveilleux païen n'avait plus sa raison d'être pour la société chrétienne du dix-septième siècle. Malgré toute son adresse, le poète ne pouvait passionner les ima-* ginations en faveur d'une guerre idéailisée par la Grèce comme la revanche de son honneur outragé. A quel spectateur français pouvait-on persuader que le sang d'une jeune fille était le prix indispensable de la victoire? Il fal-

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lait donc accommoder à un autre milieu ce drame auquel faisait défaut le soutien de la foi populaire et de l'intérêt nationale Tout en constatant je ne sais quoi de factice ou de faux dans les. situations et les mœurs, on pardonne à Racine d'avoir substitué des impressions romanesques au sentiment religieux. Quoi qu'en dise Lesage, qui prétend plaisamment que « le vent », c'est-à-dire les dieux et leurs oracles, joue le principal rôle dans cette tragédie* », il s'agit pour nous de savoir^ non si la flotte pourra mettre à la voile, mais si la iiile d'Agamemnon épousera son amant.

Aussi se résigne-t-on à un dénouement cruel qui nous laisse regretter la biche d'Euripide; et, si injuste qu'elle'soit, la mort d'Eriphile se fait accepter comme un expédient nécessaire : outre que le sang n'est pas versé sous nos yeux, on ne plaint guère une aventurière ingrate et perfide qui, opposant un obstacle à l'union de deux cœurs, inquiétait nos sympathies. C'est dire que les personnages flottent dans une région un peu vague, entre Versailles et la tente d'Agamemnon Mais, s'ils n'ont rien, d'antique, ils représentent du moins des traits permanents de la nature humaine. Nous voyons en eux les types du héros, du politique, de la mère, de la fille, de Tamant; et le poète reprend ses avantages quand il exprime des sentiments qui, appartenant à tous les temps, ne cesseront jamais d'intéresser la curiosité psychologique.

Quant au cadre où ils se jouent, c'est à Euripide qu'il le doit. Les combats de la nature contre l'ambition annoncés dans une première scène qui prépare toutes les autres,

1. Avant que Lekain eût introduit au théâtre la Térité du costume, on voyait Agamemnon, dans le camp des Grecs, t enveloppé d'une espèce de baril à franges, étant galamment son chapeau aux dames, et conduisant au bûcher sa fille Ipbigéoie en robe de cour. » Achille paraissait « en petit chapeau surmonté d'une aigrette blanche, avec des gants et des bcu blancs. » Ces anachronismes de la mise en scène expliquent ceux des mœurs et du langage.

2. Dans GU Bios de SantiUan% il prête ie paradoxe spirituel au bachelier Melehior de Villegas. « Un maudit vent retient les Grecs en Aulide semble les clouer au port ; s'il ne change point, ils ne pourront assiéger la ville de Priara. C'est donc le vent qui fait l'intérêt de cette tragédie, et je vois d'un oeil indifférent le péril dlphigénie, puisque sa mort est un moyeu d'obtenir des dieux un vent favorable. »

Tariiyée de Glytemnestre et d'Iphigénie, dont la joie est déchirante pour le cœur* d'Agamemnon, la foudroyante nouvelle du sacrifice succédant aux explosions de tendresse filiale, Thymen d'Achille servant de prétexte à une perfidie, l'indignation du héros compromis à son insu par cette ruse indigne, le désespoir d'une mère, les reprochos d'une épouse, les larmes d'une victime d'ailleurs ohéissajite : tels sont les motifs où nous admirons l'industrie d'une imitation originale ^

lies caractères. L'iphlffénie de Racine se souTient de son ranip. Bienséances que lui impose sa seconde

patrie. — Le rôle d'Iphigénie étant la principale beauté de cette œuvre, éludions d'abord cette sœur cadette d'Andromaque et de Monime, de Pauline et de Chimène.

Il faut nous attendre à ne plus retrouver ici les détails ingénus qui nous charment dans ces tableaux familiers où !^uripide est tout voisin de la nature. Nous regrettons par exemple les accents de cette prière où tressaille une éloquence si mélodieuse qu'on pourrait l'appeler le chant du cygne : « Ne me fais pas mourir avant le temps, il est doux de regarder la lumière ; ne me force pas de voir les abîmes souterrains. La première je t*ai nommé mon père, et tu m'appelas ta hlle; la première, penchée sur tes genoux, je t'ai donné de douces caresses et j'en ai reçu de toi. Tu me disais alors : — 0 ma fille, te verrai-je quelque jour dans la maison d'un puissant époux, heureuse et florissante comme il est digne de moi? — Et moi, .>e te disais, suspendue à ton cou, et pressant ta barbe que 1Q touche encore : Te recevrai-je vieillissant, ô mon père, dans la douce hospitalité de. ma maison , pour te rendre les soins qui m'ont nourrie dans mon enfance? —

1. Racine emprunte à Euripide l'ouverture ^e soq drame, mais en raffaibiissant pour l'accommoder à notre délicatesse* Les mesures prises afln d empêcher Glytemnestre et Iphigénie d'arriver en Aulide ne sont plus les mêmes chez les deux poètes. Racine suppose qu'elles se sont égarées: ce qui est peu naturel. Dans Euripide, c'est Ménélas qui arrête l'esclave chargé des ordres du roi, et lui arrache la lettre d'Agamemnon. Cette violence produit entre les deux ûls d'Atréo une scène de reproches très chaude, très théâtrale. Outre qu'elle peint les caractères, c'est au milieu de celte querelle qu'on vient annoncer l'arrivée de Glytemnestre, événement qui fait tomber leur colère: la nature triomphe alors Je l'ambition.

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Je garde la mémoire de ces paroles; mais tu les as oubliées et tu veux me faire mourir*.» Ces épanchements vont être tempérés par Tétiquette et par des bienséances que ne connaissait pas la simplicité du monde naissant. Fille du roi des rois, l'Iphigénie de Racine se souvient en effet de son rang : elle craindrait de déchoir, en disant trop ouvertement que les clartés du jour lui sont précieuses, et qu'elle redoute les ténèbres de la mort. Elle se respecte trop pour démentir par une faiblesse le sang d'Âgamemnpn. Si elle iipplore son père, -elle s'adresse moins à sa pitié qu'à son orguçil. Elle rappelle sa naissance, ses honneurs reçuç, et Téclat d'une alliance promise. Elle voudrait surtout épargner des larmes à sa mère et au fiancé dont elle parle avec la même réserve que de son attachement à la vie. Il y a parfois comme des nuances chrétiennes dans sa soumission filiale lorsqu'elle dit, non sans de muettes supplications :

Cessez de vons troubler ; vous n'êtes point trahi : Quand vous commanderez, vous serez obéi. Ma vie est votre bien : vous voulez la reprendre; Vc3 ordres sans détour pou voient se faire entendre. D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis Que j.'acceptois le prix que vous m'aviez promis, Je saurai, s'il le faut^ victime obéissante, Tendre au fer de Galchas une tête innocente, Et, respectant le coup par vous-même ordonné, Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné ^.

Elle finit même par se résigner au point de résister à son amant qui veut la défendre; et, pour désarmer sa. cplère, elle s'écrie d'un cœur passionné :

1. Dans Euripide, d'autres scènes d'intérieur sont prises sur le vif. Telle est l'arrivée de Clytemnestre; elle recommande à ses serviteurs d'enlever av«c précaution les objets déposés dans le char, elle prie les femmes du chœur de recevoir Iphigenie dans leurs bras, elle fait maintenir les chevaux, lorsque elTrayée de leurs mouvements elle va descendre elle-même; elle serre contre son sein le petit Oresle, et, suivie de sa fille, s'avance avec l'orgueil d'une heureuse mère.

2. Acte IV, scène iv. V Andromède de Corneille, condamnée à devenir la. proie d'un «monstre marin, pleure aussi sur son sort, mais ne manque pas à la magnanimilé qui s'imposait alors à lou:es les héroïnes de théâtre.

Allez, et, dans ces murs vides de citoyens, Faites pleurer ma mort aux veuves des Troyens. Je meurs dans cet espoir, satisfaite et tranquille. Si je n'ai pas vécu Ja compagne d'Achille , J'espère que du moins un heureux avenir A vos faits immortels joindra mon souvenir Et qu'un jour mon trépas, source de votre gloire, - Ouvrira le récit d'une si belle histoire ^

Elle n'est pas moins généreuse quand, résolue à se dévouer, elle console sa mère, et apaise ainsi ses ressentiments :

Surtout, si vous m*aimez, par cet amour de mè re, Ne 'reprochez jamais mon trépas à mon père.

La magnanimité, voilà le trait qui la distingue. On l'admire plus encore qu'on ne la plaint^. Sans la préférer à riphigénie grecque qui lui est supérieure par la naïveté comme par l'enthousiasme, nous pouvons louer en elle un parfait exemplaire de convenance virginale, associant la grâce à la fierté, la passion à la pudeur, et un héroïsme modeste à une douceur exquise. Elle fait donc honneur à sa seconde patrie.

Aipamemnoa et Louis Xl¥. — Dans le Caractère d'Agamemnon se trahit aussi l'infériorité à laquelle Racine était condamné par la faute du sujet. Chez Euripide, le père se livre davantage au premier mouvement. Il s'abandonne, il s'oublie, il pleure; et on est tenté de lui pardonner , son

1. Acte V, scène ii. Ici, la vertu devient dévouement: il y entre de la passion, de l'eathousiasme.

2. Elle est généreuse même pour sa rivale, et implore en sa faveur le patronage d'Achille:

Je viens vous présenter une jeune princesse : Le ciel a sur son front imprimé la noblesse ; De larmes tous les jours ses yeux sont arrosés; Vous savez ses malheurs, vous les avez causés. Moi-même (où m'emportait une aveugle colère?) J'ai tantôt, sans respect, affligé sa misère. Que ne puis-jo aussi bien, par d'utiles secours. Réparer promploment mes injustes discours? Je lui prête ma voi^, je ne puis davantage. Vous seul pouvez, Seigneur, détruire votre ouvrage.

(Acte ni, srène iv.

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fanatisme, parce qu'il est sincère comme son obéissance aux dieux. Mais, chez Racine^ la morgue^et Tambition prédominent : nous sommes en face d'un souvei ain absolu qui ne doute pas de son droit, et craint de déroger en lais-sant battre son cœur. En pleine crise, il paraît trop soucieux de Sa Majesté. Quand il annonce à sa iille qu'il faut mourir, il lui dit solennellement:

Allez, et que les Grecs qui vont vous immoler Reconnoissent mon sang en le voyant couler.

Voilà bien un contemporain de Louis XFV. Sa toute-puissance est pour lui un dogme; il se croit possesseur de bon peuple et de sa famille, comme un particulier de sa terre. Clytemoestre et ¥ersailles. — La Clytemnestre grecaiiA devait subir une métamorphose analogue; car le public du dix-septième siècle n'eut pas supporté la violence de ses invectives*. Irascible et altière, celle de Racine conserve pourtant sa dignité de reine; et, si l'on sent fermenter sous les plaintes de la mère les représailles terribles d'une trahison domestique, les éclats de cette haine sont amortis par les bienséances d'une haute fortune. On lui a même reproché de plaider la cause de sa fille avec une éloquence trop académique pour une situation extrême qui exige des cris, des ^larmes, et le morne silence du désespoir plus qu'un exorde habile, des arguments bien ordonnés, des transitions adroites, et une péroraison étudiée. Mais nous n'aurons garde d>e prendre la responsabilité de ces griefs; car ce serait de l'ingratitude pour d'incomparables beautés', et, si le théâtre a ses conventions, celles-là méritent d'être acceptées.

1. Elle reproche à son mari de l'avoir enlevée à Tantale, et d'avoir écrasé contre terre son premier enfant. Elle devient ensuite presque bourgeoise, quand elle se pique d'être fidèle, attentive au ménage, modérée, discrète, d'être mère de quatre enfants, et termine en disant qu'une femme comme elle est rare en tout pays. Elle se Constitue en rébellion ouverte contre l'autorité conjugale. Elle fiiit des menaces si I astres.

2. Ajoutons, avec M. Taine, qu'au dix-septième siècle « l'homme de eoiir et l'homme d'Etat ont toujours la parole prête et parfaite. Son orgueil, son rang, son éducation et son emploi lui interdisent de s'abandonner. Il est toujours en scène. Louis XIV, au lit de mort, comme après les désastres de 1709; gardait sa justesse et

\4l^«hille et les petits-maitrea de la eour. — Pour pe

qui est d'Achille, penser à Homère serait ici la plus étrange méprise. Il n'a pas en effet la moindre ressemblance avec le héros qui voudrait manger le cœur d'Hector, qui égorge par monceaux des victimes humaines sur le bûcher de Patrocle, et, les bras rouges de sang, menace le ciel de sa vengeance, avec des hurlements de rage. Non, ce sauvage n'est point l'ancêtre du cavalier que Racine met en scène, tout iier de sa race, et tout bouillant de jeunesse, mais disert, poli, respectueux envers les captives, s 'attendrissant sur leur sort, n'osant se présenter devant elles sans leur permission, et finissant par leur offrir galamment le bras, pour les mettre en liberté, chapeau bas^. U faut oublier aussi l'Achille d'Euripide ; car il ne préfère point la vie d'Iphigénie au succès de l'expédition, et à sa propre gloire. C'est par orgueil et générosité pure qu'il se résout à défendre une jeune fille, sans l'aimer, sans même l'avoir vue. Yoilà ce que n*auraient pas compris les petits-maîtres de Versailles; et, pour leur plaire, Racine a dû prêter au fils de Thétis une physionomie chevaleresque dont l'expression rappelle le moyen âge plus que la Grèce fabuleuse. L'amour devient donc ici le ressort de son courroux. C'est un Don Quichotte qui, pour délivrer sa Dulcinée, est prêt à braver les dieux comme les hommes. Si sa jactance paraît trop présomptueuse, s'il s'emporte à la moindre contradiction, si, non content de menacer Agamemnon, il cherche à intimider Iphigénie même pour l'empêcher d'obéir à son père, ces fanfaronnades et ces témérités attestent que le poète, tout en modifiant la tradition,

sa grandeur de style. Le roi arait transformé Tbomme, et nous ne deyoos. point juger un monde aristocratique et oratoire d'après les cris de nos poètes lyriques et Û08 habitudes de plébéiens. »

Nous ne reprocherons à Clytemnestre que de refroidir ses reproches en racontant une anecdote domestique, l'enlèvement d'Hélène par Thésée, et la naissance d'Eriphile. Mais Racine jetait ainsi les semences de son dénouement.

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