‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 147 sur 193 · ESTHER · texte numérisé non relu

ESTHER

L'oeeaslon d'Esther. —Il y avait douze ans, depuis l'inconcevable chute de Phèdre^ que Racine gardait le silence, lorsque, tout à coup, vers 1688, Mme de Maintenon remua

i. II ayait connu les triâtes amertumes des passions qu'il représentait si fidèlement, par expérience:

2. Disons seulement que Racine aurait eu quelque peine à renouveler ou pousser plus avant la science de la passion : il semblait n'avoir plus qu'à répéter ici des motifs déjà traités. Mais la souplesse de son génie l'eût engagé dans des voies noutelles.

profondément son âme par une lettre où elle lui écrivait : « Nos petites filles viennent de jt)uer votre Àhdtrovnaque^ et si bien, qu'elles ne la joueront de leur vie, ni aucune autre de vos pièces. » Elle le priait en même temps « de lui faire, dans ses loisirs, quelque espèce de poème, moral 6u historique, dont lamour fût entièrement banni..., pour divertir les demoiselles de Saint-Gyr, en les instruisant *. » Cette invitation jeta le poète dans un grand trouble. Il était difficile en effet de décliner cet honneur, et cependant il y voyait un péril pour sa renommée. Boileau, qu'il alla consulter, lui conseillait de refuser ; mais, après réflexion, son génie se ravisa, lorsqu'il rencontra dans le Livre d^Esther tout ce qui devait plaire aux augustes protecteurs de Saint-Cyr. Despréaux lui-même fut si enchanté de ce sujet* qu'il déploya pdur encourager son ami autant de zèle qu'il en avait mis à le détourner de ce qui lui semblait un écueil. Mme de Maintenon, à laquelle fut communiqué le plan de l'ouvrage fait en prose, scène par scène ^, ne pouvait manquer d'être charmée des louanges délicates qui lui allaient droit au cœur; et, l'année suivante, après des répétitions dirigées par Racine lui-même, sous les yeux du roi, la première représentation eut lieu, à Saint-Gyr, le mercredi 26 janvier 1689. /

Le succès fut prodigieux. « On y porta, dit Mme de Lafayette', un degré de chaleur qui passa tout... et ce qui devoit être regardé comme une comédie de couvent devint l'affaire la plus sérieuse de la cour. » — a Je ne puis, écrit Mme de Sévigné, vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce : c'est une chose qui n'est pas aisée à représenter, et qui ne sera jamais imitée; c'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des personnes, si parfait et si complet, qu'on n'y souhaite rien; les filles qui font des rois et des

1. La maison de Saiat-Louis était fondée depuis deux ans. La supéiieore, Mme de Brinon, avait cru devoir composer pour ses élèves de petites pièces, mais si insipides que Mme de Maintenon leur préféra Corneille et Racine malgré le péril dont elle s'aperçut bientôt.

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