‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 146 sur 193 · Act« I. scène m · texte numérisé non relu

Act« I. scène m

Jamais épouvante n'égale le désespoir M la honte de ces aveux :

Mes crifiies désormais ont comblé la mesure : Je respire à la fois l'inceste et Timposture ; Mes homicides mains, promptes à me venger, Dans 1» sang innocent brûlent de se plonger. Misérable l et je vis! et je soutiens la vue De ce sacré soleil dont je suis descendue. J'ai pour aïeux le père et le maître des Dieux, Le cielj tout l'univers est plein de mes aïeux. Ob me cacher t Fuyons dans la nuit infernale. Mais que dis-je ? mon père y tient l'urne fatale.

Ah I combien frémira son âme épouvantée Lorsqu'il verra sa fille, à ses yeux présentée, Contrainte d'avouer tant de forfaits divers, Et des crimes peut-être inconnus aux enfers *■ 1

En face de ces angoisses, M. Sainte-Beuve avait-il tort d'écrire : « Jamais Tentraînement de notre misérable nature n'a été plus mis à nu. Ici, la vérité humaine est si profonde qu'elle devient un commencement de vérité religieuse. y>

Aussi Racine était-il de bonne foi, quand il écrivait: « Je n'ai point fait de tragédie où la vertu soit plus mise au jour que dans celle-ci. Les moindres fautes y sont sévèrement punies. La seule pensée du crime y est regardée avec autant d'horreur que le crime même. Les foiblesses de l'amour y passent pour de vraies foiblesses. Les passions n'y sont présentées aux yeux que pour montrer tout le désordre dont elles sont cause ; et le vice y est peint partout avec des couleurs qui en font connoître et hair les difformités. » Ce fut le sentiment du plus sévère théolpgitn,

1. Acte IV, scène vi. On ne niera pas du moins qu'elle a lutté contre sa pasaioa:

C'est peu de l'avoir fui, cruel : je t'ai chassé, J'ai voulu te paroitre odieuse, inhumaine ; Pour mieux te résister, j'ai recherché ta haine. De quoi m'ont profité mes inutiles soins? Tu me haïssois plus; je ne t'aimois^pas moins.

En lisant Plùidre^ n'oublions pas que le repentir fut la grande verta du dii-8«ptième siècle. On pardonnait beaucoup aux pécheresses pénitentes.

d'Arnaùld même : lui qui ne pardonnait au disciple de Port-Royal aucune de ses œuvres dramatiques, ir regarda Phèdre comme leur expiation. « U n'y a, dit-il, rien à reprendreà son caractère, puisqu'elle nous donne cette grande leçon que, si Dieu, en punition de fautes précédentes, nous abandonne à nous-mêmes et à la perversité de notre cœur, il n'est point d'excès où nous ne puissions nous por- , ter, même en les détestant. » Nous ne serons pas plus rigoureux que ce juge qui reconnaissait ici sa doctrine de la Prédestination et de la Grâce^. En nous réduisant au point de vue purement humain, nous dirons que la poésie devient alors clairvoyante comme la science, et que la fiction

est la vérité même*.

l^'Hippolyte d'Enripide. — Nous n'avons plus le droit de nous plaindre si les autres caractères ont été sacrifiés à celui-là, et si entre les deux Hippolytes,le grec et le français, il n'y a de commun que le nom.

I/a sculpture antique n'a pas créé de plus noble figure que cet adorateur de Diane, ce chasseur libre comme elle, fait à son image, invulnérable à l'amour, et dont toute la joie est de converser dans la profondeur des forêts avec la Déesse « dont il entend la voix sans avoir jamais vu son visage. » Il vit avec elle en communion sainte, il respire son haleine éparse dans les souffles et les arômes des feuil- Jat^es. Quelle mâle candeur, quelle pure fierté lorsqu'au début du drame, la tête couronnée, il entonne, comme une fanfare religieuse, ce chant d'où semble s'exhaler le parfum des fleurs sauvages déposées par sa piété sur l'autel d*Artémis ! « Salut, la plus belle des vierges qui habitemt

1. n voit en elle une âme en péril, secourue dans le combat par une grâce suffisante pour lui faire éprouver des remords, mais non assez efficace pour le repentir.

2. Dans son traité de la Connoissance de Dieu et de soi-même^ Bossuet en-, seigne que toutes les passions sont de V amour transformé. Dans un article de la rsevue des Deux Mondes^ M. Janet confirme cette doctrine par l'exemple de Phèdre. Il démontre par des citations que son amour devient successivement la tristesse, quand il est séparé de son objet, la honte en sa présence, le remords après l'aveu, le désir et Vespoir quand on annonce la mort de Thésée, la prière devant l'indifférence d'Hippolyte, la jalousie en face d'Aricie» la haine et la vengeance, par suite de son impuissance, la terreur lorsque arrive Thésée, puis le regret, la colère, f indignation , enfin le désespoir, dont l'issue nécessaire est le suicide. Bref, le poète fait ici de la science pure. ,

rOlympe! 0 ma souveraine, je t'offre cette couronne tressé^e de mes mains dans une prairie intacte que jamais le pied des troupeaux ni le tranchant du fer n'ont osé violer, où Tabeille seule voltige au printemps, et que la Pudeur arrose d'une eau pure. Ceux qui ne doivent rien à l'étude, et à qui la nature inspire la sagesse ont seul droit d'en cueillir les fleurs: les méchants en sont bannis.... fais que ma vie finisse comme elle a commencé ^. » A cette ferveur ingénue répond le mysticisme du dénouement. ^Quand on le rapporte mutilé, sa mort est consolée parla foi à laquelle il s'est voué.' Diane vient charmer sa souffrance. A son approche invisible, toute douleur s'apaise. Plus de gémissements; son corps brisé se ranime, et son cœur se rassérène. Au lieu d'accuser Jupiter, il semble déjà goûter la paix des bienheureux. U absout la faute de son père, il expire tendrement entre ses bras, tout radieux de l'innocence reconnue, oubliant ses malheurs, pardonnant les offenses, confiant dans la divine promesse, transfiguré déjà par Timmortaiité. N'aura-t-il pas, lui aussi, ses autels à Trézène? « Avant de subir le joug de l'hymen, les vierges couperont leur chevelure en son honneur. Elles lui payeront, pendant une longue suite de siècles, un tribut de larmes et de deuil. Toujours leurs poétiques regrets garderont sa mémoire. »

l^'Hlppolyte de Racine. — A ce fils de l'Amazone, à ce frère de Méléagre, à ce fidèle de la religion orphique ne ressemble guère l'Hippolyte que Racine apprivoise et façonne aux sentiments, aux manières, au langage de la civilisation la plus raffinée. Quoi qu'il en dise, Diane ne possède plus son cœur ; il appartient tout entier à la tendre Aricie, qu'il adore, il est vrai, comme une Madone, avec l'innocence de Télémaque soupirant pour Eucharis. On dirait que Thésée lui a donné pour Mentor un autre

1. Geoffroy, un critique du premier empire, ose dire de cette entrée en scène: a On le prendrait pour un gentiltiomme anglais revenant de la chasse au renard, si ce n'est qu'il n'est ni galant, ni libertin. » Il faut avouer pourtant que certains traits déparent un peu son caractère. C'est un sophiste qui lui souffle la réponse faite à la nourrice de Phèdre, lorsqu'elle lui rappelle son serment: ■ Ma bouche Ta juré, mais non pas mon cœur. >

Fénelon; car sa sensibilité, ses scrxipules (l'Ëliacin, sa doaceur, ses généreux mouvements, et sa timidité rougissante rappellent un peu le duc de Bourgogne métamorphosé en bon jeune homme par Tarchevêque de Cambrai. On sent que la fleur de sa pureté native a été conservée par une éducation vigilante et pieuse. Il a beau parler des forêts où il vit ; il est visible qu'il a fréquenté surtout les grandes allées de Versailles. Lorsque, dans sa déclaration d'amoureux novice, il excuse galamment l'a rudesse de son langage champêtre, nous n'en croyons pas cet excès de modestie : car l'élégance de son style témoigne qu'il a reçu les leçons du plus raffiné des maîtres ; son précepteur lui a même appris à tourner des madrigaux.

Quand on lui annonce la mort de son père, la petite oraison funèbre qu'il prononce est d'une pompe et d'une' CtHivenance accomplies. La noblesse de ses discours n'est égalée que par sa délicatesse nH>rale. Bien loin de songer un instant à dénoncer le crime de Phèdre, il voudrait se le cacher à lui-même : il n'ose y penser ; ce souvenir seul lui fait horreur comme une souillure. Lors même que le soin de sa défense l'obligerait à révéler cet affreux secret, la parole manquerait à ses lèvres ; il aimerait mieux mourir que faillir ainsi au respect de son père, et de son roi :

Devois-je, en lui faisant un récit trop sincère, D*nne indigne rougeur couvrir le froiit d'un père? Voa8 seule avez percé ce mystère odieux : Mon cœur pour s'épancher n'a que vous et les Dieux.

Quelques-uns peuvent en sourire ; mais nous n'aurons pas cette irrévérence ; car, à tout prendre, l'excuse de ce rôle est dans les mœurs contemporaines qui l'imposèrent au poète comme une nécessité de bienséance. Ne fallait-il pas agréer non seulement aux honnêtes gens de la cour la plus polie, mais au public galant, à ceux dont Racine craignait les railleries, s'il faut en croire ce mot qu'on lui prête : « Mais qu'aui'oient dit nos petits-maîtres, si je n'avois point fait mon Hippoly te amoureux * ? » Allons plus

1. Cette réponse aurait été provoquée par les grieCs d'Aruauld qui blâmait Tamour d'Hippolyta

loin; et, au lieu de blâmer cette concession exigée par le goû^ du temps, soyons assez justes pour reconnaître que l'élégie d'Aricie et de son malheureux amant est indispensable au mécanisme du drame. Ne lui devons-nous pas la jalousie de Phèdre*, la calomnie qu'elle lui inspire, et par conséquent les péripéties qui préparent la catastrophe? Donc, sans cet épisode, l'étude de la passion demeurait inachevée. Or, Racine n'est pas de ceux qui se contentent d'une ébauche. Ajoutons que les traits gracieux d'Aricie opposent un heureux contraste à la physionomie fiévreuse de sa rivale, et que ces fraîches peintures récréent nos regards assombris par les plus détestables noirceurs.

Thésée. — Pour ce qui est de Thésée, nous avouerons que ce personnage a des parties contestables. D'abord, il est fâcheux qu'il revienne d'une expédition qui n'a rien d'héroïque. N'avait-il pas quitté ses foyers pour aller, avec Pirithoûs, ravir la femme Mu tyran deî'Épire? Aussi n'estil que médiocrement sympathique. Lorsqu'on annonce sa mort, les siens ne mènent pas grand deuil. A cette nouvelle, Phèdre ressuscite, et sa nourrice ose lui dire :

Vivez; vous n'avez plus de reproche à vous faire, Votre flamme devient une flamme ordinaire.

Aricie se félicite d'être délivrée d'un tyran qui l'empêche de se marier. Hippolyte lui-même, quoique fils excellent, essuie bientôt ses larmes, et prélude à son avènenient par des paroles qui prouvent sa résignation *. Jamais père de

1. C'est la jalousie qui pousse Phèdre aux plus scélérates extrémités. Lorsqu'Œnone avaiidit:

Il a pour tout le sexe une haine fatale ;

elle avait répondu

Je ne me verrai point préférer de rivale.

Cette consolation va lui manquer. De là sa fureur.

2. Il est même très hahile à évincer poliment le fils de Phèdre, en y mettant l^ formes:

Trézène m*obéit. Les campagnes de Crète Offrent au' fils de Phèdre une riche retraite.

(Acte II, scène it.)

RACINE. 3^i7

famille ne fut donc moins regretté. En revanche, lorsqu'il reparaît^ quel trouhle-fête ! Tous sont consternés. Pour Phèdre, c'est un coup de foudre. Aricie est confondue, désespérée ; Hippolyte fait bon visage, mais n'a pas lieu de s'en applaudir : car son péril commence. Thésée est si faible, si crédule^ ! Il va condamner son fils plus légèrement qu'un despote d'Asie ne jugerait son esclave ; ce qui ne Tempêche pas de plaisanter avec Aricie. A l'heure même où l'innocent, dont la défense avait un tel accent de vérité^ péritvictimedi9 ses malédictions tropprécipitées, ne s'amuset-il pas à piquer par de petites ironies l'amante éplorée d'Hippolyte, et à lui dire :

Ne vous assurez point sur ce cœur inconstant ; Car à d'autres qu'à vous il en juroit autant

Vraiment, ce ton ne convient guère à la situation, pas plus que la patience avec laquelle il écoute le récit de Thé« ramène ' : l'ironie a donc parfois raison contre ce mari trop débonnaire et ce père trop rigoureux; mais ses détracteurs mêmes doivent, s'ils sont justes, accorder qu'en dépit de leurs censures il se fait pardonner ses erreurs par l'éloquence des colères ou des regrets dont elles sont la cause ou l'occasion.

OSaoae. — Il n'est pas jusqu'au rôle d'Œnone qui ne se fasse accepter, malgré l'odieux de ses séductions insinuantes et perfides comme le serpent de la légende sacrée. Cette confidente a du moins une physionomie propre. Elle est un digne pendant de Narcisse. Mais, si elle pousse la reine au crime, ce n'est plus, comme le favori de Néron, pour assurer son pouvoir sur un maître perverti. Elle a plutôt l'affection aveugle d'une nourrice qui veut à tout prix le bonheur de Phèdre. Dans sa fausse bonté entre la hassesse d'une âme servile,mais dévouée jusqu'à l'infamie.

1. Sa seule excuse est dans le trouble de Phèdre, les paroles accusatrices d'Œnone, lepéc qui reste aux mains de la reine. S'il ne croyait pas ces indices, il lui faudrait supposer un crime encore plus odieux.

'2. On sait que Fénelon lui reproche sa langueur, et le luxe de ses descriptions. C'est un défaut, si l'on veut, mais magnidque. Dans une épopée, ce tableau serait parfait.

348 PACINÇ.

C'est ce qui éclate surtout lorsque, préoccupée de sauver celle qu'ont perdue ses complaisances, elle outre la mesure des plus hypocrites suggestions. Par là même se produit un effet contraire à celui qu'elle cherche. L'excitation a dépassé la susceptibilité du patient, et détermine une réaction subite, qui lui inspire cette célèbre apostrophe : « Va t'en, monstre exécrable ! » Tandis que Néron cède à Narcisse, parce que sa lâcheté ne demande qu'à être entraînée, Phèdre chez laquelle vit encore une conscience se révolté soudain, et, prise de honte, fait retomber son indignation sur une complice qu'elle commence à désavouer. Il y a là un coup de théâtre incomparable qui sauve de l'ignominie le caractère principal, et, en provoquant la pitié, donne à la pièce la vertu d'un enseignement salutaire comme l'exemple du remords.

La retraite de Racine. Ses eanses morales. — En face de pareilles beautés relevées par la poésie d'un style dont le rythme ou l'accent défie toute critique, ou surpasse toute louange, on s'explique le découragement d'un génie qui ne se consola pas de voir d'indignes platitudes préférées à la merveille d'un art accompli. Mais, si Pradon peut être accusé de ces douze années de silence dont la Muse tragique a porté le deuil, si la fierté littéraire d'un Maître qui savait sa valeur s'est vengée d'une ingratitude publique en refusant à la France cette Iphigénie en Tawride^ et cette A Iceste dont le plan déjà tracé devait tenter une verve jeune encore, nous croyons pourtant que d'autres motifs, et ceux-là plus intimes, contribuèrent à cette brusque résolution. Car l'envie ne produit pas toujours tout le mal qu'elle veut faire ; et, ci Racine âgé de trente-huit ans quitta le théâtre, nous ne pouvons l'attribuer seulement aux clameurs des ennemis qu*il avait bravés assez longtemps pour être aguerri. Parmi les raisons plus profondes qui le détachèrent de la gloire, il faut donc compter la crise morale qui se préparait dans le secret de son cœur. On s'en aperçoit à l'accent solennel et presque religieux de sa préface où se manifeste le souci « de réconcilier la tragédie avec quantité de personnes célèbres par leur doc

trine et leur piété. » Sa préoccupation de « songer à instruire les spectateurs autant qu'à les divertir » n'est-elle pas le symptôme des graves pensées qui annonçaient une conversion prochaine? Oui, la Grrâce avait touché cette âme passionnée qui souffrait de trahisons douloureuses ^ Elle avait besoin, au milieu de ses tristesses, d'un appui plus solide encore que l'amitié de Boileau. Dans cette tragédie même où l'épouvante religieuse se mêle au délire des sens, le chrétien se révélait par des lueurs rapides projetées jusqu'au fond d*une conscience coupable et voisine du repentir. Il y avait là comme des aveux dont la confidence se trahissait involontairement. Le disciple de Port-Royal se reprochait ces peintures profanes que le rigorisme de ses maîtres accusait d'être périlleuses et contraires aux voies du salut. Il ne demandait qu'à se réconcilier avec tous les souv'enirs de sa première jeunesse ; e^ sa disgrâce imméritée fut peut-être pour ses scrupules un avertissement de la Providence qui semblait le sauver malgré lui. Faut-il ajouter qu'après le miracle de Phèdre, des calculs de prudence conseillèrent au poète de renoncer à la scène, pour éviter le risque de ne plus s'égaler lui-même ? On l'a dit; mais Esther et Athalie nous défendent de partager ce sentiment *.

Page 1