Aql^; m. scène V
S. Aclc il, scène vu.
36â RACINE.
S'il parle de Funion conjugale avec des sentiments presque chrétiens, si ailleurs, quand il se plaint des «embarras du trône », sa mélancolie est d'un sage, ne sourions pas d'une éloquence qui fait honneur à notre langue, etnesoyoDS point assez ennemis de notre plaisir pour la condamner comme *une erreur.
Aman, — Aman n'a |)as été moins exposé que son maître aux griefs de la critique. Nous avouerons que son ressentiment serait plus tolérahle s'il s'expliquait par un grave outrage. On s'étonne que le ministre d'un empire voue à la mort toute une nation, parce qu'un inconnu ne s'est pas prosterné devant lui. Mais cette extravagance, comment ne pas la pardonner à ces beaux vers?
Il faut des châtiments dont Tnnivers frémisse : Qu'on tremble en comparant l'offense et le supplice, Que les peuples entiers dans le sang soient noyés 1 Je veux qu'on dise un jour aux siècles effrayés : Il fut des Juifs, il fut une insolente race : Répandus sur la terre, ils en couvroient la face. Un seul osa d'Aman attirer le courroux ; Aussitôt; de la terre ils disparurent tous.
Dans ce délire que suivra bientôt la dernière bassesse, lorsque, dénoncé comme calomniateur et assassin, il se jette aux pieds d'Bsther et lui demande la vie, ne faut-il pas d'ailleurs signaler l'intention de peindre les vertiges du parvenu oriental" renversé par le caprice qui l'avait élevé, couvert hier de pourpre, et aujourd'hui de haillons, passant de l'orgueil le plus cruel à la servitude la plus vile, et des marches du trône à la potence qu'il dressait pour son ennemi"?
Le style. — Du reste, si l'action est défectueuse, le style est enchanteur, et Racine tire ici de l'Écriture le même parti qu'autrefois de Sophocle ou d'Euripide. Disons da-
i. Ce caractère fut Imité par Casimir Delavigne, dans le grand-prêtie iib^ haïf du l^aria,
2. Zarès, la femme d'Aman, est de fort bon conseil, prudente, coaragenxt et zélée poar les intérêts de celui dont elle n'a pas partagé les crimes
RACINE. â63
vantage. Jamais il ne s'est plus rapproché de la scène grecque que dans les deux pièces où il s'était promis d'abandonner les sources antiques. S'il s'en écarte par un esprit tout chrétien, il y revient plus librement qu'ailleurs par le procédé poétique, et surtout par l'heureux emploi de ces chœurs auxquels l'invitait l'inspiration du livre saint. Nul n'a su mieux la faire passer en notre langue, et l'approprier aux délicatesses du goût français. Depuis l'exemple qu'il en a donné, d'autres poètes ont aussi fait entendre les harpes de Sion, quelques-uns avec plus de magnificence, mais jamais avec un accent plus juste , plus suave , plus profond et plus simple. Ge qu'il faut louer surtout dans ces odes, c'est le mouvement des strophes, et la succession si dramatique de ces jeunes voix qui alternent et se répondent, toujours en vue d'une situation interprétée par l'harmonie de leurs chants.
Mais on sent ces beautés beaucoup plus qu'on ne les analyse. Concluons donc en disant avec Sainte-Beuve : « Par ses douceurs charmantes, Esther, qui vise moins haut qu'Athalie, ne laisse rien à désirer. Ce délicieux poëme, si rempli de pudeur, de soupirs et d'onction, me semble > le fruit le plus naturel qu'ait porté le génie de Racine. C'est l'épanchement le plus pur de cette âme tendre qui ne savait assister à la prise d'habit d'une novice sans se noyer de larmes, et dont Mme de Maintenon disait : « Racine, qui veut « pleurer, viendra à la profession de la sœur Lalie. »