‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 151 sur 193 · X* Satire · texte numérisé non relu

X* Satire

Gomment d'anciennes élèves de cette pieuse demeure, alors veuve et déserte, entre autres Mme de Grammont, n'auraient-^lles point applaudi de leur plainte mélancolique le vœu qui semblait se cacher en ce cantitjue des filles de Sion :

Ton Dieu n*est plus irrité; Réjouis-toi, Sion, et sors de la poussière; Quitte les vêtements de ta captivité

Et reprends ta splendeur première.

Ce retour vers des années heureuses, Racine, un cœur si tendre, dut, n'en doutons pas, en éprouver Tamère douceur, surtout depuis que sa conversion le ramenait aux impressions de son adolescence. De là ces arrière-pensées reconnaissantes, et cette commémoration secrète dont nous su^ prenons Taccent' personnel, ne fût-ce que dans ces notes émues :

Que le Seigneur est bon, que son joug est aimable I Heureux qui dès Tenfance en connolt la douceur 1

Il s'apaise, il pardonne; Du cœur ingrat qui l'abandonne

Il attend le retour.

Voilà ce qui s'entendit à demi-mot. Yoilà les soupirs auxquels on ne se trompe pas. Le poète faisait comme ces peintres qui, par religieux souvenir, dérobent un nom chéri dans les plis d'une draperie inaccessible aux regards de la foulé. Mais laissons à ces aveux* la pudeur qui est leur charme ; caries étaler en plein Jour, ou multiplier dessous- j entendus téméraires, serait ne pas comprendre Tintimité de i ces nuances timides et furtives. '

Esther, et la eouTersIon de Raelne. -— De ce qui précède il ressort que Tinspiration à' Esther jaillit de source vive, je veux dire d'une âme et d'une conscience qui venait d'être ressaisie par les sentiments de son éducation première.

Oui, nous pouvons affirmer que, dans cette création, Racine n'engagea pas seulement sentaient, mais son cœur. L'art ne suffirait donc plus à Tintelligence de ces beautés touies neuves. Ici nous apparaît la crise morale dont le si-

gne fut le renoncement au théâtre, ou plutôt au monde même. On sait que, dans la tristesse d'un échec aussi imprévu qu'immérité, Fauteur de Phèdre avait voulu se réfugier en un monastère. Mais un ecclésiastique sensé lui persuada qu'un foyer domestique lui valait mieux qu'un cloître. Époux et père*, tout entier à des devoirs qui remplissaient sa vie, chrétien fervent jusqu'à se repentir de sa gloire, Racine entra dès lors dans cette période de recueillement, de pénitence et d'onction où il écrivait à l'un de ses fils : « Je n'ai osé demander à M. de Bonnac si vous pensez un peu au bon Dieu, et j'ai eu peur que la réponse . ne fût pas telle que je l'aurois souhaitée.... Plus je vais en avant, plus je trouve qu'il n'y a rien de si doux au monde que.... de regarder Dieu comme un père qui ne nous manquera pas dans tous nos besoins. » Il avait donc enfin retrouvé la paix et comme la primitive innocence, celle de ces années lointaines où, promenant ses rêveries dans les bois et les prairies de Port-Royal, il paraphrasait les Matines et les Laudes. Lui aussi, comme Lamartine, il aurait pu dire de sa muse :

J'ai couronné son front d'étoiles immortelles, J'ai parfumé mon cœur pour lui faire un séjour, Et je n'ai rien laissé s'cbriter sous ses ailes Que la prière et que l'amour.

Telle est l'influence sous laquelle son génie conçut le type d'une tragédie religieuse qui, pour la première' fois, étrangère à la passion purement humaine, toute voisine du sanctuaire, et mêlée à la croyance populaire, devait rappeler la sévérité de la scène antique et intéresser les imaginations au pathétique d'une légende sacrée.

Sourees bibliques. Le sujet. Jug^emeiit IrréTérent de Voltaire. L'action. — La Providence venant au secours de la faiblesse pour assurer sur la terre le triomphe du droit, et pour sauver son peuple par la main d'une captive devenue reine ; voilà l'idée qui domine ce poème où le dévouement d'Esther accomplit, par miracle, la disgrâce d'Aman et la déli-

<• Racine fit an choix où la fortune ne fut pas consultée.

Trance iles Juifs renvoyés de la Perse dans leir patrie. Ge sujet emprunté à la Bible, pour être la récréation déjeunes pensionnairea, il ne faut pas le juger au point de vue des exigeances scéniques. Dans le privilège accordé aux dames de Saint-Cyr, on ne lisait pas même le titre de tragédie, mais seulement à^ouvrage de poésie tiré de V Écriture sainte^ propre à être récité et chanté.

De là vient que, se méprenant sur une œuvre faite pour des conditions exceptionnelles, ses admirateurs mêmes ont jugé sévèrement un canevas dont la simplicité dut être res* pectée par Racine*. Voltaire n*a-t-il pas dit avec une prévention regrettable :

« Le public impartial ne vit dans cette pièce qu'une aventure sans intérêt et sans vraisemblance. Un roi insensé qui a passé six mois avec sa femme, sans s'informer même qui elle est ; un ministre assez ridiculement barbare pour demander au roi qu'il extermine toute une nation, vieillards, femmes, enfants, parce qu'on ne lui a pas fait la révérence; ce même ministre assez bête pour signifier l'ordre de tuer tous les Juifs dans onze mois, afin de leur donner apparemment le temps d'échapper ou de se défendre ; un roi imbécile qui, sans prétexte, signe cet ordre ridicule : tout cela, sans intrigue, sans action, déplaît beaucoup à quiconque a du sens et du goût. »

A voir cette ironie malséante, il est manifeste qu'il faisait porter à Esther le poids de ses rancunes contre la Bible. Luimême, il se sent injuste : car un remords de conscience littéraire lui âdt ajouter : « Malgré le vice du sujet, trente vers d'Esther valent mieux que beaucoup de tragédies qui ont eu beaucoup de succès. »

Sans pécher, comme lui, par irrévérence, La Harpe critique aussi les défauts d'un plan qui lui paraît manquer abso< lument d'intérêt. La cause en est surtout que les principaui personnages ne courent pas un sérieux péril. Car il nous garantit qu'Âssuérus ne fera mourir ni sa femme qu'il aime.

1. ■ Altérer des circonstances tant soit peu considérables de l'Ecritare sa roit, k mon avis, un sacrilège. > (Préface d'£«<Aer.)

ni Mardochée auquel il doit la vie, et qu*il comble d'honneurs. Par conséquent il ne s*agit ici que de cent mille Israélites. Or. La Harpe en fait bon marché, vu « qu'on ne s'attache pas à une nation comme à un individu », à moins qu'à son sort ne soit lié celui d'un héros pour lequel on craint.

Il y a là des objections graves, et nous avouerons volontiers c[ue ces événements, transportés sur la scène, ne sont pas acceptés sans résistance. Reconnaissons môme qu'un danger collectif et anonyme nous émeut moins vivement que celui de personnes présentes, et dont on partage immédiatement toutes les angoisses. Mais, ces concessions faites, pourquoi refuser à Racine ce qu'on accorde aux tragiques anciens, c'est-à-dire un peu de complaisante illusion pour les légendes sacrées dont Ûs ne sont pas responsables? A la rigueur, est-il donc si difficile de croire qu'un roi de Perse soit indifférent à l'origine de sa principale épouse qui, malgré toutes ses vertus, n'est qu'une esclave titrée, dont le lendemain reste bien précaire ? Est-il contraire à toute raison que, dans ces temps reculés, un despote asiatique, engourdi par les voluptés, ordonne, sur la parole d'un &vori, un de ces massacres de captifs dont plus d'un exemple se lit dans les histoires? Ne peut-on supposer que, par une de ces brusques fantaisies ordinaires à l'omnipotence de ces souverains adorés comme des idoles, il retourne contre an ministre indigne l'arme dont celui-ci voulait frapper des innocents ?

Est-il juste d'affirmelr qu'un personnage ait besoin, pour nous intéresser, d'être menacé de mort? comme si la mort était le plus grand des malheurs. Étant donnés le patriotisme et la foi d'Esther, ne jugerait-elle pas plus cruel de survivre à son peuple que de périr avec lui? Cette destruction prochaîne de toute sa race n'est-elle point à ses yeux la plus redoutable des catastrophes ?

Il nous est même permis de n'être pas aussi rassurés que La Harpe sur le salut d'Esther et de Mardochée. L'une ne risque-t-elle pas sa vie, lorsqu'elle paraît devant son seigneur sans avoir été mandée ? Si sa grâce la protège encore,

n'a-t-elle donc à craindre la jalousie d'aucune rivale dans ce palais plein d'embûches? Quant à l'autre, ses honneurs mêmes l'exposent d'autant plus à l'envie, dans une cour où la calomnie est si perfide, et où d'im mot, d^un signe, toute grandeur peut être tout à coup précipitée si bas.

Mais ne plaidons pas davantage une cause gagnée d'avance par le triomphe d'un art qui, sous la beauté des sentiments, l'élévation des pensées, et le charme de l'harmonie, dissimule l'étrangeté d'une fable dont l'apparente invraisemblance est de la vérité locale.

Oui, nous aussi, comme Assuérus, nous sommes pris au doux piège; et dès la première scène le regard d'Esther exerce sur nous la même fascination que sur le souverain qu'il désarme.

Les «araetéres. -— Esther; la Bible et Haèine. — Le rôle d'Esther n'a pas besoin d'être soutenu par une action tragique ; car il nous enchante par une convenance qui va jusqu'au sublime. Ge n'est pas que sa physionomie comporte une expression individuelle, où se trahisse la vivacité d'un caractère particulier. Il en est d'elle comme des vierges ae Raphaël ; sa beauté n'a pour ainsi dire rien de personnel ; mais on y voit briller une pureté parfaite et toute morale. Elle idéalise sa religion, les vertus qu'elle inspire, la modestie , la pudeur, l'innocence, et surtout la candeur d'une foi courageuse, à laquelle sied bien la timidité d'une captive étonnée de sa subite grandeur, mais s'y résignant par soumission à la Providence, pour devenir l'instrument de ses desseins*.

De mes foibles attraits le roi panit frappé : Il m'observa longtemps dans un sombre silence; Et le ciel qui pour moi fit pencher la balance, Dans ce temps-là, sans doute, agissoit sur son cœur.

1. Elle aussi, Mme de^Maintenon ne disait-elle pas: t Quand je commençai à être convaincue qu'il ne me seroit pas impossible d'être utile au salut da roi, je commençai à être convaincue que Dieu ne m'avoit amenée à la cour que ponr cela, i Quand elle vit la cour à ses pieds, elle consacra son crédit à des vues d'édification qu'elle appelait ■ sa mission d'en haut. »

— Comme Esther, mais avec moins de simplicité, elle semblait aussi regretter le passé : • Je voudrois bien ne plus me souvenir de ce que j'ai lais*

Tout en restant fidèle au texte sacré, Racine adoucit certains traits où s'accusait trop Tâpreté de l'ancienne loi. Ce n'est plus ici la favorite vindicative qui exterminait ses ennemis ^ Cette rigueur qui pouvait offenser un auditoire chrétien s'est tournée en mansuétude. Car l'aimable reine n'a qu'un éclair de courroux ; c'est lorsqu'elle dit :

Va, traître, laisse-moi....

Bientôt ton juste arrêt te sera prononcé '.

On nous dérobe donc la vue du sang versé ; mais cette clémence ne dégénère pas en fadeur, comme dans la tragédie où Du Ryer nous montre Esther demandant grâce pour Aman lui-même.

Mardoehée. — Près d'elle, Mardochée, bien que secondaire, tient dignement sa place : par les conseils qu'il donne, le zèle qui l'anime, et la solennité patriarcale de son langage, il symbolise le peuple juif écrasé sous la servitude et l'opprobre, mais obstiné dans sa foi comme dans ses espéranceSj et jetant sur Aman un regard implacable dont la fixité vengeresse menace et défie une insolente grandeur.

AsBoérns. — Dans le voisinage d'Esther, Assuérus ne pouvait demeurer tel que l'imagination se le représente d'après les mœurs de l'ancien Orient. S'il conserve la déraison d'un despote barbare, ce type qu'il fallait accommoder au théâtre de Saint-Gyr est pourtant modifié par des anachronismes dont on ne saurait se plaindre sans ingratitude. N'est-il pas naturel qu'il ressente la bienfaisante influence de la compagne dont il dit :

Tout respire en Esther Tinnocence et la paix;

Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres^

Et &it des jours sereins de mes jours les plus sombres*.

té. > Ailleurs, regardant des petits poissons qai nageaient toat effarés dans un bassin d'eau claire, elle s'écriait: « Us sont comme moi, ils regrettent leur bonrbe. t

1. Elle demande, dans la Bible, que les dix ûls d'Amas loient pendus. (Cbap. VIII, v; 11.— Chap. ix, v; 10, 13, 13.)

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