Retenu par une IndUpoàltion, Racine n'y assistait pas
comme étouffée dans l'ombre ; et il slSleva même contre elle des pr/^jugés si tenaces, (pi'en 1702 la duchesse de Bourgogne écrivait : « Athalie est bien froide ; Racine lui-même s'en est repenti*. »
C'est que les beautés de ce drame biblique exigeaient d'autres acteurs que des enfants, et une autre scène que la classe bleue d'un couvent. Entraîné par son génie, le poète avait trop oublié le milieu pour lequel son œuvre était faite. L'énergie des caractères et la grandeur des situations ne comportaient point des interprètes adolescents. Les rôles de Joas ou de Josabeth, et les chants des chœurs convenaient seuls à leur taille et à leurs voix. Mais à ce temple du Seigneur devenu le champ de bataille où s'accomplit une révolution, à ces troupes de lévites armés, à tout cet appareil guerrier, à cette pompe sacerdotale qui rappelle avec plus de mouvement les dernières scènes des Et^ ménides d'Eschyle, il aurait fallu la solennité du théâtre antique, et la présence d'un peuple nombreux prêt à se laisser émouvoir par les plus imposants souvenirs de son histoire nationale et religieuse. Or, si nulle scène française ne suffisait alors au libre développement d'une action si grandiose, que dire de ces représentations timides dont on se cachait comme d'un scandale? Dans la petite chambre où, devant quelques rares élus, des pensionnaires jouaient, sans costumes ni décors, cette tragédie majestueuse, ses hardiesses mêmes devaient tourner contre elle; car elles semblaient offenser les lois de la convenance, de la proportion et de la perspective.
Il fut donc établi, sans jugement, comme incontestable, . qu'on ne pouvait s'intéresser à une pièce dont les principaux personnages étaient « iine vieille femme, un enfant et un prêtre. » Aussi, lorsqu'elle fut imprimée, au mois de mars 1691, trouva-t-elle des lecteurs prévenus et déroutés. Leur
1. n y eut des exceptions. Arnauld, tont en préférant EtthêTy féliôita Racine BvrÂthalie. En 1691, Fénelon faisait étudier cette pièce an duc de Bourgogne': « J'ai vu, écrivait-il, un jeune prince, à huit ans, saisi de douleur à la vue du péril du jeune Joas ; je l'ai vu impatient sur ce que le grand prêtre cachai* & Jipas son nom et sa naissance. » /
indifférence était du reste entretenue par nne cabale enne« mie, témoin ce quatrain qui parut alors :
Racine, de ton Athalie Le public fait bien peu de cas ; Ta famille en est anoblie*, • Mais ton nom ne le sera pas.
Trop prompt à perdre confiance, Racitfe lui-même s'imaginait ce avoir manqué son sujet », comme nous l'apprennent les Mémoires de son £ls. Boileau eut beau le téconforter, et soutenir qu'il (AaZie resterait son chef-d'œuvre, sa tristesse n'osait y croire, et il ne vécut pas ^ assez pour jouir de sa revanche. Trois ans après sa mort, Mme de Maintenon tenta pourtant une reprise devant Louis XIY et quarante spectateurs choisis. Des dames et seigneurs se chargèrent des rôles, avec le concours de Baron, qui représenta le grand-prêtre'. Les chœurs avaient été mis en musique par Mdreau, comme ceux à'Esther. On applaudit Pensemble; mais ce tardif hommage fut suivi d'un oubli qu'aggravait <K la défense faite à tous acteurs de jouer cette pièce. »
Reprise d' Athalie. — Il fallut attendre les premiers jours de la Régence pour voir cette interdiction levée par Philippe d'Orléans, qui eut l'heureuse idée de produire Athalie à la Comédie-Française, le mardi 3 mars 1716*. On l'y reçut avec transport ; et, à la fin du même mois , on la donnait en spectacle, à Versailles, devant LouisXY, roi de six ans, que l'on regardait comme un autre Joas, échappé miraculeusement au désastre de sa race. Aussi l'attendrissement des cœurs se complut-il à saluer une allusion dans ces vers :
Voilà donc votre roi*, votre unique espérance.... Songez qu'en cet enfant tout Israël réside....
1. Louis XIV Tenait de nommer Racine gentilhomme de sa chambre.
3. La duchesse de Boargogne tint le rôle de Josabeth, le duc d'Orléans, d'Abner, la présidente Chailly, d'Athalie. Baron était retiré du théâtre depuis dix ans. ' ,
3. On raconte qa'en certains cercles régnait l'usage d'imposer pour pénitence la lecture a'Athalie. Un jeune officier condamné à lire la première scèn(: lut et relut toute la pièce, puis remercia ceux qui lui avaient valu ce plaisir auquel il ne s'attendait p.as. Ce petit événement fit du bruit; et, la voix d^s connaisseurs étant parvenue jusqu'au régent, ordre fui donné de jouer U pièce.
Nous ne suivrons pas plus loin la fortune de cet ouvrage que le temps devait mettre à son rang, c'est-à-dire au-dessus de toutes les tragédies de Racine. Terminons en répé-r tant avec Voltaire qui cette fois parla comme la postérité : «La France se glorifie à'Athalie. C'est le chef-d'œuvre de notre théâtre ; c'est celui qui approche le plus de la perfection*. »
n. — Étude littéraire.
Rapide analyse. De l'aetion; anité loc^iqne de son ordonnance. — La reconnaissance et l'avènement de Joas, voilà le sujet que Racine emprunte au quatrième livre des Rois. L'historien sacré lui offrait, dans l'enceinte de la même ville, deux familles de race royale, séparées par la haine et le meurtre*; l'une, victorieuse et sur le trône, l'autre vaincue, mais qui, restée fidèle au Dieu de ses pères, et tolérée par Athalie parce qu'on croyait sa faiblesse impuissante, gardait au fond du sanctuaire le souverain légitime, un enfant de neuf à dix ans, échappé miraculeusement au massacre des sieps, sauvé par Josabeth , sœur d'Ochosias, et destiné, sous le nom d'Eliacin, à devenir le vengeur du vrai culte, en même temps que le ministre de la colère divine contre l'impiété triomphante. Dans ce contact pressant de l'usurpation et du droit, de l'idolâtrie et de la religion, le poète reconnut une tragédie toute faite, et d'autant mieux appropriée à son dessein qu'elle devait se passer de toute intrigue amoureuse, de tout épisode' profane. Cette simplicité même en est la beauté. Un soupçon d' Athalie irritée par un songe que rendent vraisemblable de sanglants sou-
1. Athalie n'a pas ea d'ancêtres, n'eat pas de postérité. On ne cite qa'ane tragédie latine Athaliat représentée en 1658 au collège de Clermont, et on Joa9 de Métastase, joaé à Vienne en 1735.
2. Joas est le plus jeune des enfants d'Ochosias, massacrés par ordre d'Âthalie. Âlhaliej fille d'Achab, roi d'Israël, et de Jézabel, épousa Joram, roi de . Juda, et en eut Ochosias. Après ayoir perdu son époux et son fils, assassiné par Jéhu, elle extermina la race de David. ~» Mais Joas, sauvé par Josabeth, et Joad, fut proclamé roi, six ans après, par les prêtres et les lévites, qui tuèrent l'usurpatrice.
▼emrs, et les tendeurs ordinaires ,aux excès de la tyrannie : Toilà tout le drame. L'enfant que la reine a vu, dans son rêve, armé contre elle d'un poignard, elle le reconnaît au temple dans Joas. Il faut donc qu'il périsse. C'est autour de cet incident que vont graviter tous les caractères et tous les cœurs, avec leurs intérêts et leurs passions, s'exaltant d'un trouble toujours croissant depuis la première scène jusqu'à la dernière. Or, si les personnages concourent tous à la même action, dans le même lieu, à la même heure, ce n'est point par Teffet d'une combinaison artificielle , mais par une sorte de fatalité logique. Ainsi le veut la vérité des mœurs et. la nature des situations. Ici donc toutes les entrées et toutes les sorties sont vraiment une merveille de convenance et d'à-propos. Tous les événements se précipitent sur une pente irrésistible; chaque démarche se produit au moment précis où elle est attendue; chaque péripétie est pressentie comme la conséquence des faits qui précèdent, et le principe de ceux qui suivent. Toutes les parties de cette composition solide et délicate se correspondent et se supposent si étroitement, que l'art ne saurait être plus voisin de la réalité. Aussi pourrait-on dire(^ue l'étude de cette pièce serait, à elle seule, la meilleure poétique du théâtre. Si le secret de ses règles définitives se perdait un jour, on les retrouverait là dans toute leur pureté. C'est peut-être le seul ouvrage classique où la raison n'ait point à souffrir de la contrainte imposée par la loi despotique des trois unités. Pour la tragédie, Athalie est un modèle aussi accompli que l'Apollon du Belvédère, et la Vénus de Médicis pour la sculpture,
BifilcaUés da sujet. — Cette ordonnance, où l'on ne surprendrait pas la moindre, la plus légère indécision, mérite d'autant plus d'être admirée, qu'un sujet si austère et si nu semblait se prêter malaisément à des effets gradués de manière à exciter les surprises d'une curiosité sans cesse renouvelée par des moyens de plus en plus pathétiques.
Une des difficultés venait de ce que la naissance de Joas devait être un secret cach^ jusqu'au dénouement. Le dan-
ger n'étant plus aussi direct et aussi prochain que le fut, par exemple, celui d'Astyanax dans Andromaque, comment réussir à le rendre plus, émouvant d'acte en acte? Gomment suspendre la crise jusqu'à la dernière scène, sans que Tactioh renfermée dans Tintérieur d'un temple permette une de ces résolutions violentes qui peuvent varier ou animer l'intrigue ? Eh bien ! Racine s'est joué de tous ces pièges par une adresse qui nous tient constamment en éveil, et sans lé ressort puissant qu'offre la nature dans le cœur d'une mère, sans les mouvements que comporte la fable touchante d'Iphigénie ou de Mérope. Nous ajouterons que le défenseur de l'orphelin, sur le sort duquel nous tremblons, n'est point un de ces personnages toujours avantageux à montrer sur la scène, un guerrier, un héros, un vengeur de sa patrie et de ses rois, un politique habile qui médite un coup d'État. Non ; c'est un pontife pour ainsi dire captif dans- le sanctuaire, et il faudra qu'il triomphe de la force sans blesser la vraisemblance, qu'il accomplisse une œuvre impitoyable sans compromettre le caractère du sacerdoce:, car il y a des convenances pour chaque condition; or on courrait plus d'un risque dans le spectacle d'un prêtre qui répand le sang d'une reine, même criminelle.
Le principal acteuF devait être le Bieo d'israei. -^ Pièce biblique et chrétienne. — Pour surmonter ou tourner ces écueils, Racine n'avait qu'une ressource, l'intervention divine. Mais ce moyen est de ceux qu'il est périlleux de manier ; car il impose l'obligation d'atteindre le sublime, BOUS peine d'échouer misérablement.
On comprend maintenant pourquoi , dès cette ouverture solennelle où nous voyons le grand-prêtre a' entretenir avec Abner, on sent que l'aube d'un jour sacré se lève pour Israël, qu'il ne s'agit plus de chétifs intérêts, mais 'bien de l'indépendance et de la foi de tout un peuple. Si cette exposition ne se déroule point dans un milieu vague, sous ces vestibules ou ces portiques fréquentés parles ombres pâles des confidents, mais dans le Saint des Saints^ au pied du tabernacle, c'est qu'un miracle se prépare. Or il ne peut s'opérer que dans le temple, au cœur même de la théocra-