ÉTUDES LITTÉRAIRES. I
tîe juive', dans le foyer de la vie nationale et religieuse.
On devine aussi quelle est l'unité d'intérêt, et sur quel personnage se concentre la lumière. Serait-ce sur Athalie qui donne son nom au monument? A ce titre on pourrait le supposer, et pourtant ce serait méprise ; car elle est l'obstaclô, mais nullement le centre de Faction. Joas non plus, malgré sa candeur et sa grâce, n'est pas sur le premier plan;<îar n'étant rien par lui-môme, il ne vaut que par l'onction sacrée dont la vertu signale en lui le sang de David, la race qui porte en soi non - seulement les destinées d'Israël, mais la Jérusalem nouvelle promise à toutes les nations.
Le grand, Tunique acteur partout senti , partout et toujours présent, quoique invisible, c'est ce Dieu même auquel Abner rend bommage dès le premier vers :
Ouij je viens dans son temple adorer rËternel.
L'Éternel ! n'estrce pas lui qui va fortifier les faibles, envoyer l'épouvante à l'usurpatrice, troubler ses nuits par Teffroi d'un songe propbétique, faire reculer éperdue l'insolence de Mathan, et répandre sur ses ennemis
cet esprit d'ignorance et d'erreur
De la chute des rois funeste avant-coureur?
Le souffle de Jéhova passe donc ici sur les uns pour les terrasser, sur les autres pour les inspirer. Il est la lumière et la force. Il joue dans la conduite des événements un rôle analogue à celui de la fatalité dans le théâtre antique ; mais sa puissance mystérieuse n'est plus^ cette fois, aveugle et
1. c On a fait des objections au temple d^ÀthaliB, On lai a opposé les mesures colossales de celai de Salomon, la colonne de droite nommée JoocAtn, et celle de gauche nommée BooZt les deux chérabins de dix coudées de hantt en bois d'olivier revèto d'or, le cèdre de rintérieur rehaussé de sculptures, de moulures, la mer d'airain, les bœufs d'airain, ouvrage d^iram.... Le temple de Racine n'a que des festons tiuignifiqvetf et encore on ne les voit pas. * Sainte-Beuve, Port-Royal^ VI, 145. On peut défendre Racine et sa sobriété de couleur locale, en rappelant que Pompée, entrant dans le Saint des Sain's, observa avec étonnement, dit Tacite, l'absence de toute image. Le sanctaaira était vide :
Nil prœter nubes et cxli lumen adorant^
disait^on^ en parlant des Juifs. Leur Dieu remplit touL
sourde comme le Hasard; elle s'appelle la Providence, la Justice et le Salut.
BieD loin d'anéantir le drame et de le réduire à n'être qu'un hymne continu, elle lui communique Télan, elle en est Tâme; elle le pénètre intimement d'une influence qui se manifeste surtout dans la personne de Joad, dont la parole est l'oracle infaillible du Très-Haut. Quoique le verbe du grand-prêtre retentisse avec une majesté toujours agissante, il n'est pourtant qu'un instrument dans la main du Seigneur, et l'on sent bien qu'ici l'homme n'est rien.
Gela est si vrai que Joas lui-même, à l'heure décisive du ùiiracle, au moment où le rayon divin l'illumine, n'en est pas moins, aussi lui, brisé dans la fleur de ses espérances. Le prophète qui le consacre ne s'écrie-t-il pas :
dominent en an plomb vil l'or pur s'est-il changé?
Alors que notre sympathie la plus tendre s'émeut pour cette tête inviolable, le poëte n'a pas craint de nous faire pressentir l'indignité lointaine de l'élu sur lequel reposent toutes les promesses. A nos joies il mêle un frisson de crainte. C'est que dans cette tragédie biblique et chréjdenne, la tige de David et son frêle rejeton doivent tout leur prix à l'épanouissement futur du Rédempteur entrevu dans cette vision :
Quelle Jérusalem nouvelle
Sort du fond du désert, brillante de clartés,
Et porte sur le front une marque immortelle? Peuples de la terre, chantez :
Jérusalem renaît plus charmante et plus belle. D'où lui viennent de tous côtés
Ces enfants qu'en son sein elle n'a point portés?
Cette Jérusalem impérissable, voilà ce qui importe. Le Messie, voilà le vrai Joas près duquel Vautre n'est qu'un roseau, voilà le flambeau rallumé de David éteint, voilà' le Sauveur échappé au glaive. Ce que perdÉliacin à cette ombre projetée sur l'avenir, Dieu le gagne. Or l'intention du poète exige qu'ici tout procède de lui, que tout remonte vers lui.
De là vient la certitude avec laquelle le décret divin mar-*
cLe vers un dénouement que Ton prévoit sans que rémotion en souffre. De là cette transe religieuse qui ne cesse de nous tenir jusqu'à la fin muets et sans haleine, comme ces lévites armés qui attendent immobiles, sous le regard du Seigneur, que le signal leur soit doïiné par Joad s'écriant à rapproche de sa victime :
Grand pieu l voici ton heure^ on t'amène ta proie.
L'évidence en est telle, qu'Athalie n'y peut elle-même résister, témoin ce cri de désespoir :
Impitoyable Dieul toi seul as tout conduit....
Cet aveu que lui arrache sa défaite contient l'idée-mère que nous voulions dégager; en lui se résume l'impression définitive qui enveloppe toutes les autres.
Où l'action est si forte et si vive, les acteurs sont nécessairement aussi vrais que nature.
Les eaFactères. — Joad. La Théoeratle Jiiiire. Bossaet. — Entre tous domine Joad, dans lequel tout est grand, sauf une réserve qu'il convient de faire. Jamais le génie du sacerdoce hébraïque n'a paru sous des traits plus augustes. Jamais n'a brillé foi plus sereine ni plus ardente à aider le ciel. Son premier mot n'est-il point :
Je crains Dien^ cher Abner, et n'ai point d'autre crainte.
Aussi de quel accent ne rassure-t-il pas ceux qui tremblent! Quand Josabeth, désespérant de l'avenir, voit déjà son cher Joas tomber sous les coups de ses ennemis *, de quel ton il répond :
Eh 1 comptez-vous pour rien Dieu qui combat pour nous? Dieu, qui de l'orphelin protège l'innocence, Et fait dans la foiblesse éclater sa puissance....
Lorsque sa craintive épouse le presse de recourir à Jéhu, écoutez comme il écarte cette pensée pusillanime :
Jéhu sur les hauts monts eîifln osant offrir Un téméraire encens que Dieu ne peut souffrir,
i. Peut-ètro dans lears bras Joas percé de coups.... (Ac'.e I, sc6aû n»)
N*a pour servir sa caase, et venger ses injures, Ni le cœur assez droit, ni les mains assez pures ^
Si des lévites proposent de dérober Tarche Sainte « en un lieu souterrain », n'est-ce pas avec horreur qu'il re pousse ces précautions injurieuses :
L'arche qui fit tomber tant de superbes tours, Et força le Jourdain de rebrousser son cours, Des dieux des nations tant de fois triomphante, Fuiroit donc à Taspect d'une femme insolente' I
Sa théocratie altière n'exclut pourtant pas les sentiments d'humanité ; car elle s'attendrit de clémence chrétienne danë l'admirable discours qu'il adresse à Joas *, et que termine ce trait :
Entre le pauvre et vous,vous prendrez Dieu pour juge, Vous souvenant, mon fils, que, caché sous ce lin, Gomme eux vous fûtes pauvre, et comme eux orphelin.
L*enthousiasme auquel il doit l'inspiration des prophètes ne l'empêche pas non plus d'associer à Tesprit de Dieu les calculs humains d'un politique. Sous son dévouement paternel, sous l'émotion d'un intérêt si tendre pour l'enfant qui est tout ensemble son neveu et son roi, nous serat-il permis d'entrevoir l'ambition de la tutelle, et la rivalité possible du pontificat et de la royauté ?
Nous ajouterons que ce type du prêtre israélite rappelle aussi le prélat du dix-septième siècle, de ce temps où l'autorité n'a pas encore fléchi. Il y a des moments où il semble que Racine ait eu Bossuet sous les yeux. Nous reconnaissons dans Joad la même sécurité de croyance, le même sang-froid devant l'adversaire, la même hauteur d'infaillibi i lité ; lui aussi, il sait interpréter les conseils de la Providence, prononcer des arrêts, et, quand il le faut, lancer la foudre.
Une seule ombre nous voile l'éclat de cette figure. On regrette que Joad use d'une équivoque, pour attirer Athali<>
t. Acte ni, scène vi. '