‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 16 sur 193 · Las fnooidades del* Cid · texte numérisé non relu

Las fnooidades del* Cid

2. Dix-huit mois séparent la troisième de la première. Le premier acte dure an jour, le deuxième troiB mois, le troisième un t>eu moins.

gi^ ces apparences, elle est originale par le mérite d'une imitation aussi indépendante que féconde.

Imitation originale ; difTérenee des deux systèmes dramatiques. — Pour le démontrer, il nous faudrait analyser parallèlement les deux œuvres ; mais Tune étant trop compliquée, l'autre trop connue, bornons-nous à indiquer les différences qui transforment les emprunts et en font presque oublier Torigine. Nous sommes ici en présence de deux systèmes dramatiques tout opposés. L'un, qui se joue en toute liberté dans l'espace et le temps, n'obéit à aucune contrainte ; il embrasse une longue période d'histoire nationale, et en déroule toutes les phases dans la biographie d'un héros que le poète peut suivre de près, comme un témoin familier, depuis le jour où on lui chaqsse les éperons jusqu'à celui qui verra ses reliques invincibles reposer en paix à côté de sa Ghimène. Incidents particuliers de sa vie, aspects d'une scène changeante, contrastes solennels ou comiques, accessoires grandioses ou plaisants qui accompagnèrent ses aventures et leur servirent de cadre, tout se groupe, se croise et se heurte dans ce panorama qui nous transporte, sans autre souci que l'unité d'intérêt, d'un palais dans une place publique, d'une ville dans une autre, d'une salle de conseil sur un champ de bataille, de manière à mêler les surprises de l'imprévu à la peinture de toute une société disparue. De l'ampleur, de la variété, le relief du détail réel, l'exactitude du costume, l'expression qui précise, la couleur qui localise, voilà les avantages de cette inspiration toute populaire qui parle aux yeux et amuse la curiosité, mais la dissipe et l'étourdit par le pêle-mêle d'une action diffuse et discursive.

La poétique de Corneille ; analyse psycliologique d'ane erise morale. — L'autre procédé, celui que Corneille inaugure, paraît au premier abord moins vivant ei trop abstrait. Mais ce' qu'il perd en surface, il le gagne en profondeur. Au lieu de faire, comme Guillen, une sorte de voyage de long cours, qui nous promène à travers mille légendes enchevêtrées et entrelacées de manière à fatiguer Tattention, il se réduit à l'étude d'une crise unique, enfor-

KTUDES LITT En AIRES. I. — 2

mée dans des limites étroites qui obligent le poète à con— denser une matière éparse pour faire œuvre d'art, et d*art tout français, c'est-à-dire de réflexion, de choix et de goût. Au mouvement, au tapage, à la succession rapide des décors et des épisodes où s'égayait et se perdait parfois une fantaisie exubérante, il va substituer l'analyse d'une situation morale où il cherche l'homme lui-même plus que l'individu, et la vérité définitive des sentiments plus que la vraisemblance passagère des mœurs ou des caractères. Supprimant donc les longueurs , les accidents particuliers , les dissonances ou les hasards qui ne sont que des arabesques courant sur le canevas de la fable, il la dégage de ces broderies, et tourne en psychologie tout ce qui n'était dans son modèle que caprice pittoresque et combinaison extérieure. Il élimine, il approprie, il condense, il clarifie et solidifie en quelque sorte des éléments trop flottants auxquels manquait un centre d'attraction. Des images, il fait des pensées ; sous un vêtement brillant, mais qui ne recouvrait qu'un fantôme sans substance, il met une âme, une conscience, un cœur. Tout en respectant la physionomie de ces héros castillans qui sont bien ici compatriotes de don Quichotte de la Manche, il vise donc surtout à peindre l'universel, le général, la nature humaine personnifiée en des types accomplis^ qui enchanteront tous les âges.

Comparaison du procédé espagnol et français. — Mais quelques exemples rendront plus manifeste cette intention d'accommoder aux exigences d'un public français tous les motifs dont Corneille s'empare en les modifiant avec une habileté qui les déguise.

Ce parti pris se révèle dès les premières scènes. Dans le drame espagnol, tout le début est en tableaux. On y voit Hodrigue qui vient faire la veille des armes; c'est le roi lui-même qui le reçoit chevalier, selon la formule, en grande cérémonie, devant l'autel de saint Jacques, en présence de la reine, de Ghimène et de l'Infante*, dont la rivalité commence dès cette heure, et va se rattacher pour

1. Par ordre du roi, elle chausse les éperon» qui vont la piquer an cœur.

nous au souvenir d'un spectacle qui a saisi les regards. Chez Corneille, rien de tel : tout se passe en préparation logique, en confidences destinées à nous exposer au plus vite les préliminaires d'une action qui n'a pas de temps à perdre, et couPt droit au nécessaire.

Après l'insulte*, Guillen nous montre don Dîègue rentrant dans sa demeure : il commence par dire à ses fils de sortir; puis là, seul en sa salle d'armes, pour essayer s'il pourra tenir tète au comte, il détache une de ses épées d'autrefois; mais, en la voulant manier et en s'escrimant, il s'aperçoit qii'à chaque coup de fendant ou de revers, le fer trop pesant entraine son bras. C'est une épreuve toute naturelle, et qui parle aux yeux. Mais Corneille a craint l'ironie; et, pressé parÂristote, il n'a gardé de. son modèle que le monologue où la chose se traduit ainsi en idée:

Et toi, de mes exploits glorieux instrument, Mais d'un corps tout de glace inutile ornement, Fer, jadis tant à craindre, et qui, dans cette offense, M^as servi de parade, et non pas de défense, Va, quitte désormais le dernier des humains. Passe, pour me venger, en de meilleures mains.

Citons un autre indice non moins frappant de la même préoccupation. Lorsque le vieillard est convaincu de son impuissance, il fait appeler ses trois fils ; et, pour tenter le courage de chacun d'eux, il leur serre successivement le poignet'. Les deux premiers en crient de douleur, comme des femmes; aussi les chassa-t-il de sa présence avec colère et mépris : « Infâme ! dit-il à l'un, mes mains sontelles les griffes d'un lion , et, quand elles le seraient, devrais-tu faire entendre de si/indignes plaintes? Tu te dis homme! Ya-t-en, honte de mon sang! « — Mais, quand vient le tour de Rodrigue, qu'il mord au doigt jusqu'au sang, voyant le rouge lui monter au front, et la menace aux lèvres, alors il reconnaît en lui « le fils de son

1. Chez Guillen, elle s'accomplit dans la salle même da palais, en présence da roi. Les anciennes romances le voulaient ainsi. Mais en France, Pinçon* ▼enance eût paru trop grande. L'offense a lieu dans an vestihale.

s. Gomme dans les Romancciii

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âme », et lui confiant sa vengeance : « Si je ne t*ai pas appelé le premier, ajoute-t-U, c'est que je t'aime le mieux. Je voulais conserver en toi l'illustre avenir de ma race. »

Une telle scène, qui sentait si terriblement la rudesse du. moyen âge*, Corneille ne pouvait la reproduire devant des spectateurs étrangers à des traditions toutes locales, et qu'eût révoltés la crudité d'un si grossier spectacle. Aussi n'a-t-il gardé que Tâme enveloppée par ce symbole tout matériel. Répudiant donc la lettre brutale qui lui gâtait de beaux sentiments, il en a sauvé l'esprit; et, ne donnant plus à don Diègue qu'un fils unique, il débute par ce trait décisif : « Rodrigue^ as-tu du cœur?» N'est-ce point entrer, de prime saut, et d'un bond, à la française, dans le sublime d'une situation qui serait devenue comique si elle s'était servilement assujettie à la donnée primitive * ?

Ces rapprochements, nous pourrions les multiplier. Ainsi dans la Jeunesse du Cid, lorsque don Diègue vient défendre son fils, il raconte que devant son ennemi étendu sans vie à ses pieds, il a porté la main à sa blessure, et lavé (littéralement] avec le sang du mort la place du soufflet dont il fallait effacer la trace. Puis il montre sur son visage l'empreinte encore sanglante. Voilà bien l'Espagne à demi barbare, avec cette dureté de mœurs qu'attestent encore ses combats de taureaux*. Mais notre délicatesse n'eût pas souffert pareille sauvagerie, et Corneille, qui le savait, ne fit de te détail qu'une fière métaphore.

La tyrannie des trois anites. — Mais c'en est assez

1. Nous regrettons en revanche que Ctomeille n'ait pn reproduire Padmirable scène du léprejz secouru par la charité de Rodrigue qui le couvre def^on manteau, le fait manger au même plat que lui, et dormir sous sa garde. Après ce sommeil, le mendiant, transfiguré tout à coup, apparaît sous les traits de Lazare^ pour bénir le grand Cid, et lui promettre, au nom de Dieu, la victoire sur tous, et toujours, même après sa mort.

2. a Ce n'est que dans le sang qu'on lave un tel affront; — meurs gu tue. > — Voilà le seul mot que pouvait supporter une oreille française. Le nom de rinsulteur, du père de Chimène est lancé à la fin comme une flèche, et don Diègue s'éclipse ens^écriant : « Fa,coiir«, vole^ et nous venge J » C'est sans réplique.

3. C'est ainsi que chaque peuple se montre dans ses œuvres: chez Shakspearc, on retrouve l'Anglais, et ses combats de boxa.

pour prouver qu'en toute rencontre il corrige, abrège, redresse, élague et simplifie*. Il y était d'ailleurs forcé par les servitudes rigoureuses que la poétique de Tabbé d'Aubignac* faisait peser sur lui. M. Fauriel a même pu dire que tous ses personnages ont Tair de travailler à Vheure^ tant ils sont pressés d'agir ]e plus possible dans le moins de temps possible. Parmi les précautions qu'infligeait au poète la règle des trois unités, on doit remarquer Partifîce dont il use pour expliquer la soudaine invasion des Maures et leur brusque déroute. Supposant que le souverain de Gastille régnait à Séville, sur le Gruadalquivir', il a placé son épisode à l'embouchure d un fleuve imaginaire, et boule- ' versé de fond en comble la topographie de k pièce espagnole, afin d'avoir à son service la ressource d'unç marée complaisante pour la loi des vingtrquatre heures. Ne soyons donc pas trop sévères pour certaines invraisemblances qui subsistent encore, et surtout pour celle que Ghimène accuse en disant au V* acte :

Sire^ quelle apparence à ce triste hyménée, Qu'un môme jour commence et finisse mon deuil, Mette en mon lit Rodrigue^ et mon père au cercueil ?

Outre que le roi répond avec bon sens :

Prends un an, si tu veux, pour essuyer ces larmes,

et console Rodrigue en ajoutant :

Pour vaincre un point d'honneur qui combat contre toij Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi ;

«1. Les scènes empruntées à Gaillen de Castro sont :

Acte /. — La querelle du comte et de don Diègae, se. IIL — Le monologue d5 don Diëgae. se. IV. •— L'entretien de don Diègue et de Rodrigue, se. V et VL

Acte II. — Le refus du comte qui ne veut pas donner satisfaction A don Diègue, se. I. — Le défi de Rodrigue, se. II. — La démarche de Chimène implorant la justice du roi, se. XX.

Acte IIL — Le dialogue entre Rodrigue et la suivante de Chimène, se. L — L'entrsvue de Rodrigue et de Chimène après la mort du comte, se. IIL

Acte F. — Le stratagème dont s'avise le roi pour forcer Chimène à l'aveu de son amour, ,sc. V.

3. Ce prétendu commentaire d'Aristote faisait alors autorité.

S. Deux cents ans avant que celte ville fût reprise sur les infidèles.

il convient plutôt de plaindre Corneille que les régents du théâtre conaamnaient à marcher toujours montre en main, . pour en finir séance tenante, et dans le temps voulu. Rappelons-nouo qu'on ne lui eût pas fait grâce d'une lenteur. Il fallait que du matin au soir, et du soir au matin, il trouvât moyen de peindre et de justifier les plus incroyables, revirements de colère ou d'amour , sans une minute d'arrêt, sans une seconde pour respirer*. Combien ne dut-il pas envier Guillen de Castro, prenant si libéralement ses aises, et pouvait se mouvoir, sans entraves, dans le vaet-vient des circonstances qu'il lui était permis d'aborder par le détail naïf et tout familier * ! Mais en faire autant, c'eût été révolter l'hôtel de Rambouillet. Il se résigna donc aux sacrificesL névitables^ et ce fut peut-être un mal pour un bien ; car cette nécessité nous a valu la nouveauté d'une tragédie fortement liée par une logique si pressante que le spectateur, lui non plus, n'a pas le temps de se reconnaître et de se refroidir.

Le véritable sujet de la pléee. La lutte morale. Action, nœud, péripétie, dénoùment. — Cette tragédie est tout intérieure, comme elle devait l'être, dans le voisinage dci Descartes, sous l'influence de sa formule : « Je pense^ donc je suis. » Si notre théâtre ménage des plaisirs à la raison, l'honneur en revient à Corneille qui, le premier, suscita l'admiration et la pitié par un spectacle noble et touchant dont l'intérêt progressif sut varier, entre la crainte et l'espérance, une situation unique et pourtant toujours nouvelle.

Voilà ce que ne comprit point l'Académie, dont l'erreur fut de croire que le véritable sujet du Cid était son mariage avec Chimène, et non pas la crise où la passion et le devoir

1. Ceci n'est point exagération. Poar expliquer tous les exploits de son héros, Cormeille ne dit-il pas ingénieusement :

Rodrigue a pris haleine en vous les racontant.

2. U y a là des scènes qui font penser au rôle de Sâncho près de don Quichotte. Au moment où les Maures ravagent la plaine, Guillen montre un berger qui s'enfuit dans la montagne , au plus haut des rochers. Le combat terminé, après avoir assisté à la victoire de Rodrigue, et à ses grands coupi d'épée, il s'écrie : c Par ma fol! U y a plaisir à les voir comme cela du dehors. Ces spectacles, il faut toujours les regarder de haut. »

se combattent à armes égales, sans que l'un faiblisse au profit de Fautre*. Pour produire cette lutte, il fallait Tinjure violente qui oblige Rodrigue à tuer le père de son amante, et Ghimène à se venger de celui qu'elle aime, jusqu'à demander sa mort qu'elle traint d'obtenir. Le soufflet donné par le comte est donc le nœud de la pièce. Après le duel et ses suites sanglantes se pose le problème moral. Quant à la péripétie qui en prépare la solution, nous la trouvons dans la double victoire que remporte le Cid d'abord sur les Maures (ce qui met le libérateur de l'État à Tabri de tout châtiment), puis sur don Sanche (ce qui, selon les règles de la chevalerie, satisfait l'honneur de Ghimène). L ne restait plus qu'à précipiter le dénoûment^. Or on peut dire que Gorneille accorde l'intérêt sympathique excité par ses héros avec tout ce que réclamait la bienséance. Un des ressorts qu'il emploie est la méprise de Ghimène persistant à croire que Rodrigue est mort, lorsque don Sanche lui apporte son épée. On a blâmé ce moyen, mais à tort, selon nous : car il a l'avantage de forcer le désespoir d'une amante à l'aveu public qui trahit ça passion. Pour ce qui est de l'union qu'elle désire, tout en s'y refusant provisoirement, elle nous semble légitimée par les vœux que forme chacun de nous ; et d'ailleurs elle ne s'accomplira que plus tard, puisque le poète la subordonne aux périls nouveaux que Rodrigue va courir dans une expéditioti d'outre- mer contre ces Maures qu'il a chassés du continent.

On voit par là que toutes les difficultés sont éludées ou sauvées. Pleine, soutenue et rapide, l'action est conduite avec une singulière adresse. A peine pourrait-on relever quelques défauts de contexture, du reste très-légers ', dans certaines

1. < Ils se suivent, dit M. Nisard, comme l'ombre sait le corps. »

2. Dans un poëme épique, dramatique on romanesque, le ncBud est l'endroit où se manifestent soit des obstacles qui s'opposent à l'accomplissement d'un dessein, soit des difficultés qui compliquent les perplexités d'un ou de plu* sieurs personnages. — La péripétie est un changement subit de fortune éprouvé par les acteurs principaux ; elle doit être la conséquence logique de leurs passions, ou des incidents antérieurs. — Le dénoûment est l'événement final qui tranche le fil de l'action et fixe les incertitudes.

3. Au Premier acte^ Ghimène s'éclipse biep brusquement devant llnfante, à l'instant même où celle-ci envoie un page à sa recherche. — L'Infante, elle

entrées ou sorties. Encore ce9 petits accidents ne sont-ils imputables qu'au souci trop inquiet d'observer l'unité de temps et de lieu*. En résumé, la dextérité de construction est digne du maître qui excellait à mêler ou démêler les fils d'une intrigue ». . •

Les caractères. — Le Cid de l'histoire et de la légende; les dironiques et les romanceros. — Puisque le développement des caractères est ici tout le drame, esquissons la physionomie des personnages qui le dominent.

Le Gid (pour commencer par le principal rôle) n'est point une figure imaginaire; car il a son histoire et sa légende. La chronique nous apprend que Rodrigue Diaz de Bivar, qui mourut en 1099, fut d'aljord au service de don Sanche, roi de Gastille, lequel avait guerre contre son frère Alphonse, roi de Léon et des Asturies. Or, bien loin d'être le type de toutes les vertus chevaleresques, il paraît n'avoir été qu'une sorte de terrible condottiere, vendant indifféremment sa protection à tous les seigneurs qui pouvaient payer largement ses services. Il débuta par une perfidie et un parjure, qui valut à son premier maître et seigneur la possession des deux royaumes disputés à son frère. Puis, après la mort de don Sanche, ce fut* lui qui fit serment au prince Alphonse, à celui-là même qu'avait dépouillé sa déloyauté, et dont il épousa la cousine, Chimène,

aussi, va disparaître sans raison apparente pour laisser la place au comte et à don Diègue qui sortent du conseil.

Au Deuxième ac(e, Tapparition du roi et de ses trois courtisans (après la se. v) est inattendue.

Au Troisième acte^ la sortie de Chimène et de Rodrigue laisse un instant la scène ride an Tieux don Diègue qui vient chercher ton fils. Celui-ci n'arrive que par nm effet du hasard.

1. si ^meifie s'est tenu dans les limites des vingt-quatre henrei, il n'a pas observé «usai etrictement l'unité de lieu. U habite bien dans la même ville, mais tour à tour dans la maison de Ghimène ou de don Diègue, dans le palais du roi, ou dans la rue. Le premier et le deuxième acte offrent chacun trois changements, le troisième et le quatrième chacun deux, le cinquième quatre.

3. On lui reprocha même l'excès de cette qualité dans Héraclius,

8. Il avait été stipulé entre les deux frères que celui qui serait vaincu céderait son royaume à l'autre. Sanche et les Castillans ayant eu le dessous, Alphonse crut à l'exécution de la parole jurée, et défendit de poursuivre les vaincus. Ce fut alors que Kodrigue, relevant le courage de son roi, lui dit :

• Voilà que les Léonais reposent sous nos tentes, comme s'ils n'avaient rien à

fille de Diego, comte d'Oviedo*. Mais, après une expédition victorieuse contre un roi maure, il fut accusé par un ennemi, le comte Garcia Ordonez, d'avoir retenu une partie des présents qu'il devait remettre à son souverain; et, banni des Gastilles, il devint chef de bande, s'enrôlant à la solde des roitelets chrétiens ou musulmans qu'il rançonnait ou servait tour à tour. Ce fut ainsi qu'il aida successivement Moctadir, Moutamin et Mostaïn, souverains de Saragosse, non sans jouer avec eux au plus fin, et pousser habilement ses affaires; car, chargé par eux de mettre à la raison Gâdir, roi de Valence, il en fit son propre tributaire; et, s' établissant dans la province, il répandit Teffroi tout à Tentour.

On a le chiffre des sommes qu'il levait à main armée sur les comtes de Barcelone, d'Alpuente, de Murviédo et autres seigneuries, jusqu'au jour où, Gâdir ayant succombé de mort tragique, il vint, sous prétexte de le venger, assiéger la ville de Valence. « Il s'y cramponna, dit un témoin oculaire, une de ses victimes, comme le créancier au débiteur.... Gombien de jeunes filles épousèrent les pointes de ses lancer, et furent écrasées sous les pieds de ses insolents mercenaires ! » Bref,» lil la serra de si près, qu'une horrible famine la réduisit à se rendre le 15 juin 1094 ; et dès lors, parvenu à ses fins, maître de la proie qu'il ne lâcha pas, il ne songea plus qu'à exterminer les Maures. Il en fut bientôt Tépouvante, mais sans pouvoir achever son dessein. Car il mourut de colère en 1099, à la suite d'un échec éprouvé dans une expédition contre la cité de Xativa. Il avait environ soixante-treize ans. Les infidèles prire»t alors leur revanche; et en mai 1102 ils forcèrent les chrétiens à s'exiler de leur ville, après l'avoir brûlée. Ghimène emporta le corps de son époux qu'elle fit ensevelir dans 1« cloître de Saint-Pierre de Gardègne, près de Burgos. Elle. lui survécut cinq années

Tel est l'aventurier que l'histoire nous montre soldat du

craindre : raons-nous sur eax à la pointe du jour, et nous serons vainqueurs, s Ainsi fut fait, et, après un massacre, Alphonse se vit pris, et jeté dans un cloître, d'où il ne se sauva que pour l'exil.

1. On a une charte de donation authentique faite à cette occasion.

Christ et de Mahomet, recrutant ses bandes dans la lie de la société musulmane, manquant aux serments les plus solennels, et brûlant ses prisonniers à petit feu, ou les donnant à déchirer à ses dogues. Ce démon, qui finit par conquérir une espèce de couronne, est pourtant celui qui sera représenté par la poésie comme la fleur d*amour et de courtoisie. Déjà manifeste dans la chronique rimée du douzième siècle, cette épuration s'accomplira si définitivement dans les romanceros que, sous Philippe II, on songera à canoniser le Cid comme un saint.

Le Cid de Corneille, idéal ehevaleresque ; la religion da point d'honneari la passion; Bayard et Taneréde. — Pour faire de lui Tidéal de la chevalerie, Corneille n'eut donc qu'à recueillir l'héritage des vieilles légendes. Sachons lui gré d'avoir introduit le premier le moyen âge sur notre scène, et ouvert ainsi des sources qu'allait trop brusquement tarir l'imitation des Grecs et des Romains. Nul n'était plus propre à ressusciter ces époques primitives où se déployait librement la grandeur des caractères. Car sa fierté native lui en offrait l'image dans ses instincts mêmes ^ ; et d'ailleurs, il avait entrevu les puissantes figures qui venaient de jouer leur dernier rôle dans les guerres religieuses, ou les luttes de la féodalité mourante. Il en gardait la mémoire récente, et la tradition distincte. Or, si les préjugés littéraires qu'il subissait en murmurant l'empêchèrent d'être l'artiste minutieux qui pousse jusqu'au scrupule le respect de la couleur locale, s'il altère la conception du Cid par certains traits qui rappellent trop la subtilité contemporaine et la métaphysique d'une galanterie mise à la mode par les salons, il n'en est pas moins resté fidèle à l'esprit général du type qu'il fait revivre; et Rodrigue est vraiment inspiré par Tâme des preux.

Le point d'honneur, voilà sa religion. Il est bien d'un temps où un outrage était moins un fait qu'une idée, où Ton serait mort de douleur et de honte, si l'on n'avait ob-

|. Corneille pouvait dire, aussi lui, comme son héros : ie ne dois qu'à moi seul toute ma -renommée»

tenu satisfaction dhine offense. Ces délicatesses ne pouvaient manqiier de plaire à tant de gentilshommes dont répée ne demandait qu'à se signaler. Rodrigue était de plus transporté par un feu de jeunesse qui devait séduire toute une génération ardente, qu'on pourrait appeler Tavant-garde d'un siècle ambitieux de faire parler de lui. D y eut donc dès l'abord entente cordiale entre le héros et ceux qui l'applaudirent.

La passioù qui chez lui s'alliait à la valeur aidait encore au charme sympathique. Car l'amour et la gloire s'associaient en son cœur, comme dans les romans d'alors. Aussi intrépide que Bayard, il avait la flamme de Tancrède pour dorinde, mais sans fadeur, et avec une intensité qui défiait les sourires. Depuis Le Tasse, on n'avait pas vu si parfait accord de vaillance et de tendresse. En dépit de certains raf-v finements,qui d'ailleurs flattaient le goût des mondains, on fut donc ravi par la candeur de son accent, par ses élans d'enthousiasme, par sa noblesse d'attitude, par l'éclair d'une parole épique et lyrique*, dont la verve faisait tout passer, depuis le bel esprit et ses traits les plus déliés', jusqu^à ces vanteries castillanes* qui, sur ses lèvres, semblaient avoir la grâce d'un premier mouvement involontaire.

Chiméne. La lllle et ramante. La bienséanee et la passion. — Mais Corneille eut, si je ne me trompe, plus de mérite encore à conquérir en faveur de Chimène les suffrages qui la protégèrent contre une cabale aveugle ou injuste. Car, outre que son génie le portait de préférence vers l'expression des vertus viriles ou altières, il est certain que des casuistes pouvaient se récrier, en face d'une héroïne qui s'entretient deux fois, dans sa propre maison,

1. Les stances, malgré lears concetlij sont toujoars attendrissantes. La musique seale serait capable de bien rendre les orages de son âme.

2. Il abuse de l'antithèse, il s'analyse trop ; mais la situation le vent. 8. Quand Chimène lui laisse entendre qu'elle l'aime encore, il s'écrie :

Paroissez, Navarrois, Maures et Castillans, Et tout ce que l'Espagne a nourri de vaillants, Unissez-vous ensemble et faites une armée, Pour combattre une main de la sorte animée ; Joignez tous vos efforts contre un espoir si doux ; Pour en venir à bout, c'est trop peu que de vous.

avec le meurtner de son père, et lui déclare des bentiments qu'elle devrait se dissimuler à elle-même. Corneille dans sa candeur ne convient-il point qu'elle fait « des faux pas et des glissades», dont elle se relève sans doute, mais susceptibles pourtant de scandaliser ceux qui la jugeaient au nom de la morale abstraite, et de ses principes généraux? Ce fut le tort de l'Académie. Elle ne comprit pas qu'au théâtre a le principal, comme dit Voltaire, est de parler aux passions, et non à la froide raison ». Aussi ces docteurs de sens trop rassis s'en prirent-ils précisément à ce qui touchait le plus les spectateurs, à ces faiblesses que chacun de nous protège par sa pitié contre le triste et rigoureux devoir qui les combat.

Oui, ce qui nous intéresse aux douleurs de Ghimène, c'est que nous retrouvons en elle l'amante de Rodrigue plus encore que la fille de don Gomez. Ce n'est pas que sa piété filiale soit jamais en faute : car venger son père est aussi son point d'honneur, et elle poursuit le cher coupable avec une âpreté vindicative qu'on a même pu regarder comme l'ostentation d'une vertu fastueuse. Mais ce procès criminel qu'elle intente obstinément, on sent qu'au fond elle désirerait le perdre. Bien que son deuil soit cruel, comment aurait-il la puissance de tourner sa tendresse en haine contre celui qu'elle mépriserait, si par lâcheté de cœur il eût laissé impuni l'outrage paternel? Ne s'écrie-t-elle pas :

Les accommodements ne font rien en ce point. Les affronts à l'honneur ne se réparent point*.

Son désespoir ne l'empêche donc nullement de reconnaître qu'il y eut de l'inévitable dans ce duel funeste dont elle serait fière pour le vainqueur si la voix du sang lui permettait de se l'avouer. Sans aller jusqu'à dire avec l'auteur espagnol : «c Ghimène et lui s'aimaient; depuis la mort du comte, ils s'adorent», nous soupçonnons pourtant que tout ne procède pas du cœur dans l'explosion de ses ressentiments. Parfois ils viennent de la tête : ce qui le prouve, comme le

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