Ah ! Rodrigue, il est vrai, quoique ton ennemie
Je ne te puis blâmer d'avoir fui llnfamie.
remarque finement M. Nisard, c'est que chez elle « le devoir a plus d'esprit que là passion». On voit qu'elle s'excite, qu'elle se monte, qu'il entre un peu d'illusion dans cette colère qui souvent pourrait bien être encore une forme de l'amour.
Au contraire, que de naturel, que de douceur', quelle bonne foi naïve, quand elle cède à son entraînement irrésistible! C'est ce que témoignent les deux scènes' dont Corneille disait : « Dès que ce malheureux amant se présentoit devant elle, il s'élevoit un certain frémissement dans l'assemblée, qui marquoit une curiosité merveilleuse. » Dans la première entrevue, ne se découvre-t-elle pas par ce mot : « Va^ je ne te hais point? » Dans la seconde, n'ose*t-elle pas dire plus clairement encore :
Sors vainqueur d'un combat dont Chimène esl le prix?
Quand le roi, pour l'éprouver, annonce brusquement la mort de Rodrigue, voyez comme elle change de couleur, tout en disant pour sauver les apparences :
Sire, on pâme de joie ainsi que de tristesse.
Si elle joue l'indifférence, si elle se flatte de n'être jamais à Rodrigue, c'est qu'elle cherche à se tromper elle-même. Si elle accepte le duel avec don Sanche, c'est qu'elle espère bien un triomphe pour son amant. Aussi qu'arrive-t-il ? Lorsque son champion entre inopinément, et dépose à ses pieds l'épée qu'elle croit teinte du sang de Rodrigue, elle ne lui donne pas le temps de s'expliquer ; mais, lui coupant la parole, elle l'insulte, et le traite d'assassin:
Va, tu l'as pris en traître ; un guerrier si vaillant N'eût jamais succombé sous un tel assaillant!
Dès lors, adieu la dignité ! Ce n'est plus qu'une amante forcenée qui ne veut rien entendre et a perdu toute mémoire. Le chevalier qu'elle s'est choisi, elle le méconnaît à
!. Corneille sait, aussi lui, le secret des notes tendres. J'en atteste Pauline, cette sœar de Chimène. On dirait da Racine« 9. Acte Illi scène iv. — Acte V, scène l
ce point qu'elle s*écrîeraît volontiers avec Hermîone *■ : « Qui te Va dit ? » Après le délire d'un éclat qui la compromet et l'engage, il est vrai qu'elle court au palais du roi, et le supplie de lui épargner un odieux hymen ; mais elle a beau • se dire prête à entrer dans un cloître, on ne craint plus . pour elle un pareil dénoûment, «t si Rodrigue se croit encore obligé de lui offrir sa tête, c'est une pure formalité que nous ne prenons pas au sérieux. Car les choses en sont venues à ce point que le mariage est de nécessité. Ce ne sera plus qu'une question de temps.
Don Diëgae , le ^gentilhomme et le père féodal. -* Dans cette tragédie, où la jeunesse a les premiers rôles, la vieillesse, elle aussi, fait grande figure; témoin don Diègue, dont l'attitude est encore ici la plus héroïque. Gentilhomme et père, il aime tendrement l'héritier de son nom ; mais, l'honneur une fois compromis, il n'hésite pas à risquer une vie plus précieuse que la sienne. Meurs ou tue^ s'écrie-t-il ; et que le châtiment soit aussi prompt que l'outrage ! Car il ne peut rester, même une heure, sous le poids d'un affront; sa fierté ne supporte pas l'attente, et « Corneille se reprocherait de laisser reparaître ses cheveux blancs, avant qu'ils fussent vengés'.» Aussi n'assistonsnous pas aux alarmes qu'il doit éprouver durant le combat. Il ne peut se montrer qu'après la victoire. D'ailleurs l'intérêt de la tragédie ne souffrait pas qu'on vît ses larmes: elles eussent affaibli l'impression que devait produire en nous l'inflexible fatalité de la loi à laquelle il faut que Rodrigue sacrifie son amour. Son affection paternelle n'éclatera donc que dans la joie du triomphe qui Ta sauvé lui de la honte, et son fils du péril.
.... Ne mêle point de soupirs à ma joie. Laisse-moi prendre haleine afin de te louer. Ma valeur n'a point lieu de te désavouer; Tu Tas bien imitée, et ton illustre audace Fait bien revivre en toi les héros de ma race.