Histoire de la littérature française, t. III
3. < m gros René, ni Mascarillc, dit Voltaire, pas iQê:rc de valet, tiaoi pour avancer une cbaiset ou poriet iibe lettre. •
gues, m coups de théâtre, ni combinaisons d'intrigue; car on peut à peine appeler de ce nom le fil ténu qui relie entre elles ces scènes ingénieuses dont chaeune semblerait une satire de Boileau, si une fine logique ne les faisait toutes concourir à l'expression de la pensée maîtresse qui les encliaînB, je veux dire à la peinture d'un caractère, celui d'Alceste, qui sert de centre à Taction.
Assez singulier pour surprendre, assez noble pour attacher, assez plaisant pour divertir, il est en effet le grand ressort d'où procède tout le mouvement. Autour de lui gravitent tous les autres personnages, qui ne sont là que pour faire valoir ses qualités comme ses défauts, Céiimène par sa coquetterie, Arsinoé par sa pruderie, Philinte par le contraste de son humeur trop accommodante, Oronte par sa vanité de bel esprit, Acaste et Glitandre par la concurreùce de leur amour, ou plutôt de leur fatuité galante ; Éliante elle-même, par une estime qui ne demande qu'à se changer en un sentiment plus tendre. Si cet honnête \iomme, malgré sa vertu farouche, se trouve engagé parmi les ridicules d'un monde frivob qui exaspère ses colères, et provoque leurs explosions, la cause toute naturelle en est cette folle passion qui va le mettre en contradiction avec ses principes, et sera par conséquent le ressort indispensable d'un mécanisme où des éléments comiques doivent ' se combiner avec des accents dignes parfois de la tragédie. Ce fut ainsi que Molière, dans cette pièce, « où l'on n'agit qu'en parlant*», réussit à charmer, par le plaisir sérieux d'une émotion réfléchie, les esprits capables d'ap> précier les beautés du dialogue, la vérité des portraits, la profondeur de la morale et l'excellence du style. C'est qu'il visa surtout aux suffrages d'une élite; car des autres il disait : « Ces gens-là ne s'accommodent point d'une élévatiot: continuelle des sentiments. » Aussi parut-il au vulgaire que l'ensemble manquait trop d'action et d'intérêt. G'étai i. ne pas comprendre qu'un tel sujet ne comportait point um développement plus animé. N'étant pas une passion, miâà
I L'exprea&ion est de M. Misard*
404 ' MOLIÈRB.
une manière de voir les choses «t cle juger les personnes, le pessimisme ne pouvait en effet se définir que par une suite de conversations psychologiques. Pour le représenter, il fallait donc faire passer devant Alceste les originaux qui le forcent à s'expliquer, par les impressions qu'il reçoit.
Ija moralité de eette comédie. Justice distributive. — Quant à la leçon qui en ressort, il faut être aveugle pour ne point la saisir ; car il est clair qu^ Alceste et Philinte ne nous sont, ni l'un ni Tautre, proposés comme exemples ; ils nous signalent plutôt les écueils que doit éviter celui qui veut être sociable sans rudesse orgueilleuse, et sans complaisance intéressée. Par le péril d'un double excès, ils nous apprennent à pratiquer cette tolérance qui, sans Iran* siger avec le vice, supporte les travers dont nul n'est exempt, et en prend son parti, non pour les exploiter, mais par sentiment équitable de mutuelle indulgence, en dehors de laquelle le commerce des hommes deviendrait impossible. Au lieu d'élever de vains griefs contre le cœur ou la raison de Molière, admirons donc la perfection morale d'un art toujours soucieux, ici comme ailleurs, de traiter les personnages suivant leurs œuvres. C'est ce que M. Nisard remarque avec finesse : « Les galants, dit-il, emportent Tattache de ridicule que Célimène leur a mise au dos. Tous reçoivent de la main de la coquette un coup d'éventail sur la joue, qui ne les corrigera pas, mais qui les punit assez pour le plaisir du spectateur. — La prude Arsinoé, qui a voulu la brouiller avec ses amants pour pêcher un mari en eau trouble, reste sans mari et prude, avec le châtiment de se l'entendre dire. — Quant à Alceste, est-il puni? Trop, selon quelques délicats qui en ont fait le reproche à Molière. Il Teçt, à mon sens, à proportion de ce qu'il a péché. Contrarié dans toute la pièce, il est violemment secoué à la fin ; c'est mérité. Pourquoi gâte-t-il sa probité en se prétendant le seul probe ? Savons-nous bien d'ailleurs si l'opposition qu'il fait à tout n'est pas mêlée de quelque désir de dominer?... Mais il échappe à un mariage avec une coquette, et cela lui était bien dû. Il était trop homme de bien pour que Molière ne lui épargnât pas ce malheur. Seulement il
ne s*en applaudira que plus tara, ([uand il aura repris son sang-froid. Ainsi la morale des sages et la morale de la vie sont également satisfaites, quand on le voit puni d'un travers innocent par une contrariété passagère, et récompensé de sa vertu par l'avantage d'échapper à un malheur certain*. » Gélimène, elle aussi, p^ye sa dette. « Son premier châtiment est de n'oser renvoyer même les amants qu'elle méprise. Elle ne sait point se fixer : n'est-il pas naturel que tout le monde la quitte ? Elle est spirituelle ; elle pousse à la raillerie ; elle a souvent l'avantage dans le discours ; n'est-il pas juste qu'elle y ait quelquefois le dessous? Elle triomphe d'Arsinoé , et c'est bien fait , parce qu'une prude est pire qu'une coquette ; mais une vérité assénée par Alceste va la punir à son tour de tous ses manèges^. » Chacun reçoit donc une correction proportionnée à son travers. Philinte seul fait exception, sans doute parce qu'à tout prendre il est encore le plus sage ; car si son optimisme semble trop prompt à se résigner au mal pour n'avoir pas à le combattre, il n'en est pas moins, en mainte rencontre, un Ariste sensé dont .la philosophie pacifique a été calomniée par Fabre d'Églantine' lorsque , sous pré*texte de donner une suite au Misanthrope^ il métamorphose Philinte en un égoïste odieux, toujours prêt à excuser la fraude, dès qu'elle tourne seulement au dommage d'autruii Altérer ainsi la conception de Molière, c'est la rendre méconnaissable, comme le prouvera Fesquisse oii nous allons résumer les traits des physionomies qu'il nous offre.
Les caractères. — Aleeste; rhoiiime$ l'amant de Célimène, la crise; la misanthropie s^énérense. — Pour apprécier au vrai les intentions du poète, il convient d'abord