‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 168 sur 193 · Comédiennes de la troupe de Molière · texte numérisé non relu

Comédiennes de la troupe de Molière

de ces emprunts faits à la réalilé. II ne s'asservissait donc point à un modèle ; et, si ses créations ont par endroits Tair de rappeler tel ou tel, jamais elles ne furent des copies, dont la clef nous serait donnée par des noms propres ^ Si nous voulions chercher Toriginal d'Alceste, nous le demanderions plutôt aux confidences involontaires do Molière luimême. Car, bien qu'il n'ait point, comme d'autres, subi la fatalité de ses souvenirs ', n'oublions point que le Misanthrope est peut-être de toutes ses comédies celle où il a mis le plus du sien. En effet, elle est de cette époqpie où il disait à Rohaut : « Je suis le plus malheureux des hommes, et je n'ai que ce que je mérite. » On sait que, vers le temps où il raillait si gaiement Ârnolphe dictant à Agnès les commandements du mariage, il venait, aux environs de la quarantaine, d'épouser, en 1662, la jeune Armande Béjart, ftgée de dix-sept ans au plus. Or cette union trop inégale devait être une cruelle épreuve pour sa philosophie ; car sa

f. Dans le grand Cyrus (t. VIT, liy. !•% p. 307} noos lisons ce portrait de Montansier : « Megabate, quoique d'un naturel fort violent, est pourtant souverainement équitable ; et je suis persuadé que rien ne pev^t lui faire faire une chose qu*il croirait choquer la justice. Comme il est fort juste, il est ennemi déclaré de la flatterie.... Il ne peut abaisser son âme à dire ce qu'il ne croit pas, aimant beaucoup mieux passer pour sévère aux yeux de ceux qai ue connolssent pas la véritable vertu que de s'exposer à passer pour flatteur. - S'il eût été amoureux de quelque dame qui eût eu quelque léger défaat, ou en sa beauté, ou en son esprit, ou en son honneur, toute la violence de la passion n'eût pu l'obliger i trahir ses sentiments. — S'il eût eu une maîtresse pâle, il n'eût jamais pu dire qu'elle ait été blanche ; s'il en eût eu une mélancolique, il n'eût pu dire, pour adoucir la chose, qu'elle ait été sérieuse. -^ Aussi ceux qui cherchent le plus à reprendre en lui ne l'accusent que de eoutenir son opinion avec trop de chaleur^ et d^étre si difficile que les motndres imperfections le choquent. — Il faut souffrir sa critique, comme un effet de sa justice. Mais il faut dire aussi que Mégabate écrit bien en vers et en prose, et que personne ne parle plus fortement, ni plus agréablement que lui, quand il est ami des gens qui lui plaisent, et ne l'obligent pas à garder le silence froid et severe qu'il garde avec ceux qui ne lui plaisent pas. ■ — On sait qu'en 1668, Montausier fut nommé gouverneur du dauphin. Il époasii Julie de Bambouillet.

c Le duc de Montausier, à qui on disait que Molière l'avait joué, alla voir la pièce, et dit en sortant qu'il aurait bien voulu ressembler au misanthrope.! (Voltaire).

2. Molière n'est pas de ceux dont Oœthe écrivait, qu'ils ne peuvent représenter qu'eux-mêmes, ce qui est un signe de faiblesse. « Car les grandes époques sont celles où on se sert de soi, pour peindre autre chose que soi. •

raison ne servit alors qu'à lui rendre plus poignante la conscience des faiblesses qu'elle ne pouvait ni vaincre, ni consoler. Lorsqu'il joua le personnage d'Alceste en face de Gélimène, dont le rôle était tenu par sa femme qu'il ne voyait plus qu'au théâtre, il est donc vraisemblable que des sentiments personnels se soient mêlés à Taccent par lequel il dut interpréter au naturel une situation qui fut sa douloureuse histoire*.

Ajoutons que cette pièce est mémorable aussi par les controverses qu'elle a suscitées. Fénelon lui reproche « de donner un tour gracieux au vice avec une austérité ridicule et odieuse à la vertu '• » Quant à Rousseau, dont la sauvagerie se crut vertueuse, sa Lettre à d'AUmhert^ sur les spectacles, renouvelle la même accusation avec une âpreté de logique sous laquelle on sent la véhémence d'un avocat qui plaide sa propre cause. L'étude qui va suivre prouvera que ces erreurs ou ces paradoxes ne sauraient résister à un examen vraiment impartial des intentions manifestées par la conduite et le jeu des caractères.

n. — Étude littéraire.

Analyse somniaire du Misanthrope. I^es situations l4*action. Le dénouement. — - « Le Misanthrope a di* M. Nisard, échappe à l'analyse... Nous sommes dans le salon d'une coquette très-recherchée, et qui se plaît si fort à l'être, qu'elle se soucie peu de qui elle Test. Incapable d'aimer, elle n'a qu'une préférence de caprice entre des indifférents, et elle ne sait pas même respecter celui qu'elle préfère. Il vient chez elle des gens de cour, ou simplement de bonne compagnie, non épris, mais galants ; ou, s'ils sont amoureux, c'est par esprit de rivalité seulement. Un seul des amants de Gélimène est épris; c'est Alceste, un

1. Ajoutons toatefois qu'il idéalisa le caractère d'Armande; car elle resseiD' blait plus à Dorimène et Angélique qu'à Gélimène S. Chapitre sur la comédie (JL^ttre â l' Académie),

.honnête homme fâcheux/qui n'a peut-être pas tort de mépriser les hommes, mais qui a grand tort de le dire .tout haut*.

« Dans ce salon, on cause plus qu'on n'agit. Que peuvent faire des oisifs autour d'une coquette ? Chacun parle avec son tour d'esprit ou son travers. Les galants flattent la dame dans son penchant à la malice ; elle reçoit les flatteries, et se moque des flatteurs.

« Une lettre , de tous les incidents connus le plus connUf apprend aux galants qu'ils sont joués, à Alceste qu'on ne l'aimait pas assez pour lui faire le sacrifice d'amants moqués. Le salon de Gélimène est déserté .: voilà le dénouement.

« Les situations n'y sont pas plus extraordinaires que la fable. Y a-t-il même des situations? Je ne vois que des caractères qui se développent. — Âlceste a un procès ; cela arrive à tout le monde ; mais il l'aurait eu plus tard, et avec moins de chances de le perdre, s'il ne s était pas entêté à vouloir que la justice soit l'équité. — Il a un duel, pour avoir voulu tirer d'un poète l'aveu que ses vers sont mauvais. La scène du sonnet, si fameuse, est doublement l'effet de son c&ractère, par la façon dont il y est jeté, et par la façon dont il en sort. On le sait honnête homme et véridique, et les poètes de tout temps sont friands de tels juges, parce que leur éloge a plus de prix, et qu'on les croit gagnés quand on les consulte. Oronte ambitionne l'estimé d' Âlceste : voilà le prix de sa réputation d'honnête homme. Alceste s'avise de dire ce qu'il pense du sonnet d'Oronte : voilà son travers*. »

Si la comédie veut une fable, c'est donc en vain qu'on la cherche ici ; on y trouvera des incidents de la vie commune, mais pas un de ces procédés qui sont ordinaires au genre; ni confidents, ni figures de fantaisie', ni monolo

1. VoilA le travers f dont le poëte avait besoin pour toarner aa comique l'aa» térité de son sqjet.

Page 1