‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 172 sur 193 · Agio II, scène vi · texte numérisé non relu

Agio II, scène vi

,i. Elle ne le dit qu'à lui. Quelle favtar l

fauts, par ses exigences insociables, par ses saillies vindicatives, par une présomption qui serait plus indulgente pour les faiblesses d'autrui si elle Tétait moins pour les siennes ^ En résumé, il hait trop ses semblables, parce que, sans le vouloir, il s'aime trop lui-même.

La postérité d'Alceste. Elle a bien dégénéré. — Cet amour-propre qui s'ignore s'épanouira plus tard dans la

J)ostérité d'Alceste *. Car il aura des fils, les Saint-Preux, es Werther, les René, lesObermann, c'est-à-dire des imaginations chimériques et acharnées à se tourmenter par des rêves aussi stériles qu'ambitieux. N'étant plus contenus par les mœurs et les traditions d'un siècle où les rangs demeuraient distincts, ces Alcestes de l'avenir exprimeront, à la veille et au lendemain d'une révolution sociale, l'attente oisive ou l'impatience déréglée des âmes désorientées, qui flotteront de l'utopie à la colère, et de l'incrédulité à l'enthousiasme. Formée à Técole de Voltaire et de Rousseau, ironique comme l'un, sentimentale comme l'autre, à la fois faible et violente, cette génération s'épuisera en élans contradictoires. Toutes les croyances et toutes les institutions du passé lui paraîtront hors de service. Elle voudra faire un nouveau monde à son usage, et sa poursuite toute spéculative d'un idéal inaccessible pourra se concilier avec l'infirmité pratique d'une .rêverie impuissante. Sous prétexte d'héroïsme, elle méprisera toutes les vertus dont le devoir quotidien est indispensable aux plus grands comme aux plus humbles. Yoilà, si je ne me trompe, les héritiers d'Alceste'; mais peut-être les aurait-il reniés. Car il ne fut aveugle que pour Gélimène.

1. Ce qui le rend malheareux, ce n'est pas d'avoir été trop fidèle i ses principes de vertu rigide, mais plutôt d'avoir transigé avec sa propre morale, en faisant dépendre son bonheur de la fantaisie d'une femme légère.

2. Sa devise pourrait être ce mot d'Alceste : Je veux qu^ou me distingue. Ls dix-huitième siècle ira en pèlerinage visiter Rousseau à Montmorency, comma les Athéniens se pressaient autour de la demeure isolée de Timon. Être en vue, c'est le bénéfice du rôle.

3. « Le Misanthrope, disait Diderot, est à refaire tous les cinquante ans. • Il y a du vrai dans ce mot. — Le Misanthrope du dix-septième siècle nous demande de nous corriger; les autres rendent la société responsable de nos '— *is.

CéllBiéBe; delà eoqnetterle. L'ëgolsme de la Tanlté.

— Avant d'esquisser la physionomie de « la traîtresse » qu'il eut la maladresse d'aimer, nous devons dire un mot des manèges que Montesquieu représente au vif *par ce léger croquis : « Une coquette est venue à Gnide ; elle marchait entourée de tous les jeunes Gnidiens ; elle souriait à l'un, parlait à Toreille d'un autre, soutenait son bras sur un troisième, et criait à deux autres de la suivre. » Voilà bien ce qu'entendait aussi La Bruyère, lorsqu'il écrivit : « Une coquette veut qu'on la regarde ; elle ne se rend point sur la passion de plaire, et sur l'opinion qu'elle a de sa beauté. » Dans sa personne, tout est donc mensonge et artifice : actes, paroles, gestes et mines ne sont qu'apparences décevantes. Car ces avances qui ne distinguent, mais ne découragent personne, sont autant de promesses aussi faciles à faire qu'à défaire, et ne visent qu'à retenir des hommages flatteurs autour d'une indifférente qui recherche uniquement son triomphe. En d'autres termes, la coquetterie, comme l'ambition, dessèche le cœur; car elle n'est que l'égoïsme dans la vanité.

Ces séductions perfides qui peuvent captiver une âme loyale, Molière les connaissait pour en avoir souffert. Aussi s'est-il attaqué plus d'une fois à ce redoutable ennemi. Parmi les sœurs de Gélimène, signalons Elmire , la femme d'Orgon, qui, elle aussi, mène grand train, a le goût de la toilette, se pare comme une princesse, et sollicite volontiers l'attention, mais en tout bien tout honneur; car ce brillant n^est ici que la part de la jeunesse : au fond, elle reste honnête, naturelle et simple ; sa tête est calme, et sa raison droite ; elle ne trompera que l'hypocrite. — Chez Angélique, le goût du luxe, du plaisir et des douceurs tire plus à conséquence. Elle y met un air de bravade inquiétante; irritée d'une mésalliance, elle engage hardiment contre les siens une lutte ouverte qui sera sa revanche. Par ses défis, elle entend prouver à ses parents qu'elle se croit victime, et à Dandin qu'il n'est qu'un pauvre homme. Or ces deux figures sont le premier et furtif crayon du type qui s'achève dans Gélimène.

Mais coihment saisir ici l'insaisissable, et fixer des nuances si changeantes qu'elles se dérobent sous ToBil de Tobserv^^teur P La mobilité du pur caprice n'est-elle pas l'expression dominante de celle que sa cousine Éliante jugeait ainsi :

Son cœur de ce qu'il sent n'est pas bien sûr rui-méme ; Il aime quelquefois sans qu'il le sache bien, Et croit aimer aussi, parfois qu'il n'en est rien.

Bornons-nous donc à dire que cette jeune veuve, autour de laquelle papillonnent tant de soupirants attirés par un accueil plus complaisai^l^ que compromettant, se gardera bien d'aliéner une indépendance qui lui vaut les assiduités dont elle est si fière. Se faire une cour d'admirateurs, 'voilà toute son étude ; et il faut vraiment qu'Alceste ait un bandeau sur les yeux pour n'avoir pas compris dès le premier jour qu'il se fourvoyait dans ce salon hanté « de tout l'univers. »

L'esprit de Céllmëne. — Si Célimène n'est point d'humeur à s'ensevelir dans un désert, pour s'y vouer au bonheur d'un misanthrope, avouons qu'elle a des agrénients capables de l'ensorceler. Je ne parle pas de sa beauté ; car on y songe à peine, tant elle a d'esprit. Mais quel entrain éblouissant! quelle franchise de verve dans ce bon sens aiguisé qui s'anime au jeu par le désir de plaire ! On dirait un virtuose qu'électrisent les applaudissements. Aussi faiton cercle autour de ses épigrammes qui s'en donnent à cœur joie. C'est à qui provoquera cette ironie légère ou cruelle qui tantôt s'éparpille en étincelles, tantôt jaillit comme une gerbe de fusées, et serait le chef-d'œuvre de la causerie si l'on ne sentait trop, sous les saillies de l'improvisatrice, le parti pris de déployer un talent qui veut à toute force enlever les bravos.

Pour être reine dans son art, il ne lui manque donc que le désintéressement; elle nous ferait même croire à son cœur, tellement elle est comédienne habile ; mais si elle ne s'en soucie guère (car elle est avant tout jalouse de sa liberté), nous ne lui refuserons pas du moins le goût, le na-

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turel, le sens da vrai, la pleine pofisegBioii d'elle-même, j'allais dire une raison nette et alerte, qui se trahit jusque dans la verdeur de sa langue toute gauloise, dont les vivaoités involontaires rappellent la plume de Mme de Sévigné^.

La meilleure preuve de sa clairvoyance, c'est sa médisance même. Elle tombe toujours juste, et on ne pi^ut lui reprocher que le souci trop constant d'un succès personnel. Ce don naturel et acquis d'obsei*vation pénétrante nous garantit que Célimène sait fort bien discerner les caractères ; aussi n'est-elle point dupe des sots et des fats dont elle accepte les compÛments, non sans arrière-pensée de raillerie dédaigneuse. « Le grand flandrin de vicomte, l'homme aux sonnets », la perruque blonde de Glitandre, et ses airs « de doucereux » en seront donc pour leurs frais. Elle ne considère ses marquis ridicules que comme des meubles qui ornent son boudoir : si elle ne les rebute pas, c'est qu'ils sont à la mode, et grossissent son cortège. Mais le préféré, c'est encore « Thomme aux rubans verts'. i> Sa conquête, elle l'apprécie ce qu'elle vaut. Bien qu'il ne soit pas toujours divertissant, avec ses gronderies, ses gourmades et ses tirades, elle est pourtant plus sensible qu'elle ne se l'avoue à des mérites supérieurs que tout le monde vante, et qu'elle ne voudrait pas voir déserter son escorte. Elle a besoin d'eux comme d'une décoration enviée par plus d'une rivale qui ne demande qu'à les accaparer. Gomment d'ailleurs ne serait-elle point flattée par la nouveauté si rare d'une passion vraie? C'est une découverte qui l'intéresse à la façon d'un curieux phénomène. Bien que parfois fâcheuses, les bizarreries de cet original n'en sont pas moins une surprise, une émotion. Elles lui ménagent le plaisir d'échapper à la . fadeur de la routine galante, de sentir peut-être tressaillir enfin son cœur, ou, tout au moins de badiner avec cette ja-

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