La Critique du Tartufe
2. C'est ce qae démontre avec une logique lumineuse un article de M. Janet^ {Revue des Deux Mondes). « L'i^glise, dit-il, ne saurait encourager à la libre pensée celui qui a l'air d'être un croyant. *
3. Saint Augustin disait : « L'hypocrisie est cette ivraie de l'Évangile que l'on ne peut arracher sans déraciner aussi le bon graiu. »
la comédie de Palissot. En cela, ils étaient fidèles à une tradition constante parmi les gardiens du sanctuaire. Saint Ghrysostome, ainsi que saint Augustin, n'avait-il pas dit : « Le libertin ne manquejamais de se prévaloir de la fausse piété pour se persuader qu'il n'y en a point de vraie » ? Ajoutons que cette crainte se compliquait d'un conflit eiitr(^ la société laïque et la société ecclésiastique, toujours prête à lui refuser droit de contrôle sur ses doctrines et ses pratiques. < Ce n'est pas au théâtre à se mêler de prêcher l'Évangile, » répondait le président de Lamoignon aux instances de Molière etdeBoileau. A plus forte raison le clergé voyait-il un usurpateur dans Taudacieux qui osait empiéter sur sa juridiction.
Bourdaloue crut donc remplir un devoir de son ministère, lorsque, dans ses deux sermons sur la piété vraie et sur Yhypocrisiey il attaqua Molière comme coupable d'abord de discréditer tous les dévots par la satire de la fausse dévotion, ensuite de s'ériger sans compétence et sans mandat, lui un profane, lui un comédien, en juge des consciences, c'est-à-dire des questions qui relèvent du Pouvoir spirituel. Tout en désapprouvant la violence d'une plainte venue de si haut, nous ne confondons pas un orateur éloquent et vertueux avec les odieux sycophantes qui eussent pardonné des attaques contre la religion, si leurs personnes n'en avaient pas été solidaires. Mai^p il est fâcheux qu'en incriminant les intentions du poète le zèle évangélique de Bourdaloue ait manqué tout ensemble à la justice et à la charité.
Pour ce qui est du premier grief, Molière s'était justifié d'avance, en disant par la bouche de Gléante :
Mais les dévots de cœur sont aisés à connoftre. Notre siècle, mon frère, en expose à nos yeux Qui peuvent nous servir d'exemples glorieux; Regardez Arislon^ regardez Périandre, Oronte, Alcidamas, Polydore, Clitandre; Ce litre par aucun ne leur est débattu ; Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu ; On ne voit point en eux ce faste insupportable, Et leur dcvuliou est humaine, Uaitable.
MOLIÈRE. 4â7
Ils ne censurent point toutes n,os actions :
Ils trouvent trop d'orgueil dans ces corrections ;
Et, laissant la fierté des paroles aux autres,
C'est par leurs actions qu'ils censurent les nôtres K
— Il n'avait donc point étendu à tous le tort de quelquesuns. Lorsque les paroles sont aussi claires, et aussi franches, lorsqu'elles ont un tel accent, nul n'est autorisé à n'y voir qu'une ruse, ou une perfidie.
Quant à l'autre prétention, elle ne tendrait à rien moins qu'à donner à l'hypocrisie un laissez-passer, et comme une indemnité privilégiée. C'est ce que fit entendre Molière dans l'éloquente préface qui précéda l'édition de mars 1669. En revendiquant le droit de censurer tous les vices, il demandait pourquoi une exception serait faite en faveur de celui qui « est, dans l'État, d'une conséquence plus dangereuse que tous les autres. » Il démontra qu'il y aurait tout au moins imprudence et maladresse à lui accorder ainsi un asile inviolable à l'ombre du sanctuaire *.
Anathémes de Bossaet; eonclnsloo. -* Go procès ne
s'éteignit point avec Molière; et, vingt-cinq ans après le Ta/rtuffe^ en 1694, dans sa LeWreaw Père Ca/Ta/'o, Bossuet prononça des anathèmes qui n'eurent aucune mesure '. Il revint encore à la charge avec une impitoyable acharnement, dans ses Maximes et réflexions sur la comédie^ lorsqu'il disait : « La postérité saura la fin de ce poète comédien qui... passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit le dernier soupir, au tribunal de Celui qui dit : « Malheu/r à vous qui riez : ta/r vous pleurerez, » Mais il en coûte d'insister sur un jugement que la postérité devait juger à son tour : regrettons seulement de ne pas voir unis par une mutuelle estime tous ceux qu^on respecte et qu^on admire. Est-il besoin d'ajouter que la victoire de Molière