Âctel, scène v
2. La comédie est plus à l'tise que l'Église pour faire la police de certains travers ; car son indépendance n'est gênée par aucune entrave.
3. « Songez seulement si vous oseriez ^utenir à la face du ciel des pièces où la Vertu et !§ Piété sont toujours ridicules, la corruption toujours défendue, et toujours plaisante, et la pudeur toujours offensée ou en crainte d'être violée par les derniers attentats. »
fut légitime comme une conquête jie la raison, et que l'art cesserait d'exister s'il ne récusait pas l'ombrageuse autorité du sacerdoce? La statuaire et la peinture deviendraient suspectes d'offenser la pudeur, le théâtre d'exciter les passions, la satire d'être contraire à la charité, l'éloquence et la poésie de farder la vérité, ou de faire aimer le mensonge. Pour clore ce débat, disons donc que l'artiste doit avoir pleine liberté de peindre fidèlement toutes les formes de la nature humaine, comme le savant de poursuivre toutes les vérités avec une souveraine indépendance. Il n'y a pas de terrain interdit au génie. G*est de sa conscience seule qu il relève. Après tout, n'a-t-il pas, lui aussi, son droit divin?
IL — Etude littéraire.
L'hypocrisie et les religions formalistes. ^- L'hypocrisie est un vice qui n'a pas de patrie spéciale ; mais cependant on peut dire que ce fléau se propage surtout dans les sociétés où domine un culte épuré. Lé paganisme était trop sensuel pour exiger ces vertus difficiles dont l'Évangile fait un devoir ^ Si le judaïsme eut ses pharisiens, la foi chrétienne fut plus que toute autre exposée aux entreprises des imposteurs intéressés à contrefaire sa croyance et sa morale, pour exploiter à leur profit l'estime des fidèles et des honnêtes gens. Ce mal s'aggrava d'autant plus qu'on vit régner plus impérieusement le formalisme d'une orthodoxie défiante et jalouse. Aussi le dix-septième siècle fut il un milieu propice à cette contagion. On jugera de son
1. II faut distinguer l'hypocrisie de mœurs qui est de tous les temps, de tous les pays, et l'hypocrisie religieuse, plus particulière aux sociétés chrétiennes. Chez les Qrecs et les Romains, la première ne manqua pas. Lucien et Juvénal flétrissent ces fourbes
Qui Curios simulant, et bacchanalia viTunt.
La seconde apparaît chez Horace qui représente le faux dévot de Rome, invoquant très haut Apollon et Janus, mais marmottant tout bas cette prière: c Belle Laverne, accorde-moi la grâce de duper tous les yeux, de passer pour juste et irréprochable, »
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intensité par la colère même de la satire qui sut égaler la rigueur du châtiment à la scélératesse du coupable,
L.es aneétres de Tartuffe. — Dans la littérature d'un peuple dont le caractère éminent fut toujours la franchise, le Tartuffe n*est pas/ du reste, un événement accidentel et fortuit, mais plutôt le dernier terme d'une légende qui s'achève par un chef-d'œuvre. Il eut donc des précurseurs nombreux, et comme une série d'ancêtres, dont ïl résume les traits héréditaires par une création définitive où se fixetit, à jamais, l'air de famille et le type originel. Pendant plusieurs siècles, la poésie française a gravité autour de ce sujef, jusqu'aiTjour où il est devenu le domaine propre d'un Maître digne de faire oublier tous ses devanciers. Parmi les principaux aïeux de Tartuffe, signalons le personnage de Fauo^Semhlant^ qui, dans le Roman de la RosSy se confesse au Dieu d'amour, avec une si naïve maladresse :
— Ta semblés estre uns sains hermites.
— C'est voirs, mais ge sui hypocrites.
— Tu vas preschant abstenance.
— Voire voir, mais g'emple ma panse De bons morciaux et de bons vins.
Plus d'un papelard libidineux sous ses airs d'austérité joue aussi son rôle dans les fabliaux, farces ou soties qui égayaient la malice de nos pères ^ Rabelais ne se fit pas faute non plus de mettre en scène les grimaciers de son temps, mais sans trop se risquer à ce jeu : car il en prévit les périls, quand il disait : « Homme de bien, frappe, féris, tue et meurtris tous rois et princes du monde, en trahison, par venin ou aultrement, quand tu vouldras : déniche des cieulx les anges, de tout auras pardou du papegaud; mais aux sacrés oiseaux ne touche, d'aultant qu'aimes la vie'. » Dans cette revue, où il ne faut pas ou-
1. Mentionnons le Roman de Renart, la Farce des Bru», les Contes de Marguerite de Natarre.
2. « Je Tondrais bien savoir, disait le Roi après avoir vu Scaramowihe ermUe, pourquoi les gens qui se scandalisent si fort de la comédie de Molière ne disent mot de celle-ci. — La raison de cela, répondit Condé, c'est que Scaramouche joue le ciel et la religion dont ces messieurs n'ont souci. Mais Molière les joue euxiQèmet, ce qu'ils ne peuvent souffrir . »
blier la Satire Ménippée^ figure encore le patelinage doucereux de Macettey à laquelle Mathurin Régnier prête les confidences que voici :
Le péché que l'on cache est demi pardonné.;
La faute seulement ne gît en la défense : . Le scandale, l'opprobre est cause^de Pofiense.
Pourvu qu'on ne le sache, il n'importe comment, , Qui peut dire que non ne pèche nullement.
Le théâtre avait déjà tiré parti d'un caractère où le ridicule s'associe à l'odieux. Au seizième siècle, Pietro Aretino intitula il Finto une pièce dont \ héros principal, Messer Ipocrito^ est un parasite gourmand et sensuel qui, par de dévotes simagrées, domine l'esprit faible d'un vieillard nommé Lisco ; il lance aussi des œillades à la maîtresse du logis. Mais cet épisode n'est ici qu'un accessoire, et le dénouement souriant de l'intrigue prouve que le peintre ne voulait point donner à son badinage la portée » d'un réquisitoire social. Si Molière s'est souvenu de cette esquisse superficielle, il en a donc changé la physionomie par une expression toute différente. A peine doit-il aussi quelques traits à Boccace, et au huitième récit de la troisième journée de son Décaméron. Il y put rencontrer le germe de la scène où la vertu d'Elmire est mise à l'épreuve. Encore est-il plus probable que le Sertorius de Corneille lui suggéra le tour de ce vers :
Âh ! pour être dévot je n'en suis pas moins homme ^.
Les emprunts paraîtront plus sensibles si on les cherche dans une nouvelle que Scarron avait publiée neuf années auparavant, et où il racontait avec entrain les supercheries d'un fripon nommé Montufar qui joue, lui aussi, la comédie de l'Humilité chrétienne pardonnant les injures. Parce qu'il marche « les bras croisés, en baissant les yeux », parce qu'il récolte des aumônes, prêche les prisonniers» étale le charlatanisme de ses bonnes œuvres, et affiche les
1, Ahl pour être RomaiD je n^ea suis pas moins homme.
(Acte IV, scène i, v. 1194).
dehors de la piété, ce fourbe passe pour un saint, ce qui lui permet de vivre à huis clos, grassement et voluptueusement^ aux dépens de ses dupes. Mais un jour Tune d'elles le reconnaît, l'injurie et le malmène, en place publique. La foule accourt ; et, révoltée de ce qu'elle regarde comme un sacrilège, elle se déchaîne contre l'agresseur. Alors, une fois dégagé, frère Martin (c'est le nom populaire de Montufar) prend le pauvre gentilhomme sous sa protection, le serre dans ses bras, le couvre de baisers, le bénit et s'écrie de toute sa force : « Mes frères, laissez-le en paix pour Tamour du Seigneur.... C'est moi qui suis le méchant, le pécheur; j'ai été toute ma vie un larron, le scandale dés autres, la perdition de moi-même. Faites-moi le but de vos injures, de vos pierres.... Tirez sur moi vos épées. » N'est-ce pas le coup de théâtre dont s'avise Tartuffe, lorsque, dénoncé par Damis, il s'accuse lui-même, retourne l'esprit d'Orgon, et finit par rester maître de la place. C'est ainsi que Molière prend son bien où il le trouve, mais n'en garde pas moins toute son originalité.
Cette eomédle a comme un aeeent de eolére. — Nous en avons pour premier témoignage l'accent même de cette comédie dont l'intention est moins de nous amuser que de nous avertir par une éclatante leçon. Dans ses autres pièces, il n'épargne point les laides figures ; mais il se contente de les rendre plaisantes, et nous égayé, sans nous indigner. Or, il est visible qu'il s'attaque ici à un vice qui répugne non plus à son bon sens, comme une faiblesse et un travers, mais à sa loyauté comme une scélératesse dont elle a horreur, dont elle a peur. C'est donc à notre conscience et à notre prudence qu'il dénonce le malfaiteur; et son œuvre a la vertu d'une garantie préventive contre des em-bûches qui menacent notre sécurité, notre honneur même.
I^'actlon X comédie et traf^édie. — Cette généreuse CO*
1ère est l'âme d'une action ardente, et donne à ses péripéties je ne sais quoi de tragique. La maison d'une honnête feàime infestée par un coquin dont les menées criminelles étouftent la libre expansion des cœurs, brisent un mariage, visent à déshonorer une mère, à dépouiller un fils, et réùs-
sissent à rendre une aïeule renuemie de ses petits-enfants, un père devenu le tyran de sa fille, en un mot la guerre civile dans un foyer mis sens dessus dessous par l'intrusion d'une bête venimeuse : voilà le sujet de ce sombre tableau où le rire même a Tâpreté de la haine. Il n'y a pas une langueur dans la conduite de ce drame dont l'exposition est aussi heureuse^ que son dénouement nous paraît logique et nécessaire, oui, nécessaire, et non pas artificiel, comme on l'a prétendu' : car une peste publique devait être légitimement punie par la Puissance publique. Aujourd'hui, la Loi suffirait à trancher le nœud de l'intrigue par une nullité de donation. Mais, dans un temps où Louis XIV avait dit : VÈtat c'est moi, il n'est pas trop invraisemblable qu'il fasse l'office de la Justice. C'était déclarer qu'on ne pouvait alors opposer une autre barrière aux envahissements d'un ennemi contre lecjuel la société civile était désarmée. La pièce y gagne en valeur historique : elle devient un manifeste aussi retentissant que s'il partait de la tribune. D'ailleurs, ne convenait-il pas au poète de prendre toutes ses précautions pour engager la responsabilité du Souverain, et s'en faire comme un paratonnerre? Dès la seconde scène du premier acte, il approuve Orgon de n'avoir pas été Frondeur :
Nos troubles Tavoient mis sur le pied d^homme sage. Et, pour servir son Prince, il montra du courage.
Or, ces mots allaient au cœur du Maître qui ne pardonnait pas aux Jansénistes d'avoir épousé les intérêts du Goadjuteur. Si, dans l'acte cinquième, le panégyrique se tourne en apothéose, ce n'était pas seulement l'habileté, mais la reconnaissance qui dictait cet hommage :
D'un fin discernement sa grande âme pourvue Sur les choses toujours jette une droile^vue : Chez elle,, jamais rien ne surprend trop d'accès, Et sa ferme raison ne tombe en nul excès.
1. Gathe disait: «Elle est unique dans le monde, c'est ce qui existe de plus grand, et de meilleur en ce genre. »
2. S'il faut en croire Brossette, Boileau le jugeait trop tragique pour une comédie. La lettre satinque sur le Tartuffe disait: « Il faut finir la pièce; Molière la finit; il faut aTouer qu'il en tranche le nœud qu'il n'a pu dénouer. »
Après tout, cet éloge était provisoireipent mérité : car, malgré son orgueil, Louis XIV n'avait point encore perdu Téquilibre et commis les fautes irréparables. Laissons donc les puritains froncer le sourcil, et ne marchandons pas notre gratitude au poète ou à son protecteur.
Molière a sa mêler le comfqne A l*odieiix. — D'autres
censeurs ont osé soutenir que le sujet même du Tartuffe est trop sérieux pour convenir à la comédie. Nous reconnaîtrons volontiers qu'ici le rire fait souvent place à l'indignation ; mais nous n'en persistons pas moins à louer Molière d'avoir su concilier l'un et l'autre ton avec une telle dextérité qu'en dépit des rencontres où l'accent s'élève, l'ensemble reste comique par les situations, les épisodes et les personnages.
Dorine. — Refusera-t-on la gaieté à l'intrépide bon sens de Dorine, à cette bonne pièce^ à ce boute-en-train dont la raillerie allègre, l'humeur provocante et la brusque franchise contrastent si plaisamment avec le jargon mielleux deTartuffe? C'est au point qu'elle pourrait, dit M.Sainte- Beuve, « personnifier la Muse de Molière dans ce qu'elle a d'irrésistible et d'involontaire », même aux heures sombres où une verve endiablée s'obstinait à taquiner et à secouer sa misanthropie mélancolique. En cette scène charmante où la gaillarde suivante s'acharne à piquer Mariane au vif, elle est vraiment comme un lutin qui ne saurait lâcher prise*. C'est ainsi que, dans les chœurs bouffons de M. de Pourceaugnac et du Malade imaginaire^ Molière riait encore, au moment où il se mourait déjà. Quelle saveur de sel gaulois dans ce parler plantureux! quel feu dans ces réparties ! que d'entrain ou de naturel I
Orj^on, Mme Pernelle. — Quant à la niaiserie d'Orgon coiffé de son Pauvre homme, n'est-elle pas aussi tout à.fait amusante? Elle a le don de nous désopiler jusque