C'est bien rbomme qui disait
Et je verrois mourir frère, enfant, mère et femme, Que je m'en soucierois autant que de cela.
Déclarer cet égoïsme inyraisemblable. c'est oublier ce que peut la superstition gref* jée sur la bêtise.
tort au ridicule. Oui, sous son masque, le traître qu'on déleste ne laisse pas d'être comique, ne ifût-ce que par Teffronlerie de parvenu qu'il mêle à ses roueries. Ce qui nous divertit surtout, c'est son impudente sécurité. Lorsque, sûr de sa toute-puissance, il a pris racine dans la maison d'Orgon, il perd toute retenue ; et c'est réellement une fête de voir comment il va devenir, par ses témérités, l'artisan de sa propre ruine. On dirait qu'il fait alors de l'art pour l'art, tant il a de jactance et presque de tanfaronnade. Avec quelle insolence il censure les plus innocentes distractions, lui qui, l'oreille rouge, et la joue enluminée, savoure si dévotement les meilleurs morceaux ! ' N'a-t-il pas l'air de se moquer des gens, lorsqu'il s'accuse d'avoir tué une puce avec trop de colère? Que d'aplomb, quand, coupant court à l'entretien d'un galant homme que n'abusent pas ses grimaces, il tire sa montre, et s'esquive en disant :
.... II est, monsieur, trois heures et demie. Certain devoir pieux me demande là-haut ; Et vous m'excuserez de vous quitter sitôt.
On sent que de faciles victoires ont exalté l'orgueil de cet aventurier. Pour avoir eu si bon marché des nigauds, il ne prend plus la peine de raffiner ses tours. Il y met le sans-façon de Scapin bernant le bonhomme Géronte. Une fois maître d'Orgon, il croit pouvoir impunément payer d'audace, et use de telles licences que sa forfanterie finit par le trahir. Ce dupeur d'autrui est maintenant dupe de lui-même; ce qui explique sa chute prochaine : car les infatués se cassent le cou, au premier faux pas.
Or, les occasions de trébucher ne failliront point à un cafard que travaillent des convoitises grossières; car le bénin, qui tourne au suave quand il le faut, n'a employé les cajoleries que pour dominer des sots ; mais, au fond, c'est un violent, tourmenté par des appétits qui vont faire explosion. Ce rigoriste qui interdit comme un crime jusqu'aux bals, jusqu'aux visites, se trouvera tout à coup, BOUS l'aiguillon de sa sensualité sn impatient et un bru-
tal : il se hâte même un peu trop de professer, par ses actes, Qu'il est avec le ciel des accommodements,
et quelc[ues-uns lui ont reproché cette précipitation; mais bien à tort, selon nous : car, sur la scène, lesheureslui sont comptées ; il n apas de temps à perdre, le loisir lui manque pour filer de longue main sa passion, et s'insinuer sans en avoir Tair. De là des procédés ëxpédi tifs que je n'ose appeler des maladresses. Nous n'assistons, en effet, qu'à la crise suprême de ses menées souterraines ; et, si elle paraît brusque, c'est que le poète, faute d'espace, n'a pu nous en faire suivre tous les préliminaires^. D'ailleurs, en admettant même que cette tentative de séduction soit une imprudence, elle ne contrarie point la vraisemblance morale : car les pervers ne sont pas plus infaillibles que les saints; et c'est le propre du libertin de prêter aux autres ses désirs, de supposer que le plaisir s'accepte quand il semble facile et sûr. Encore serait-il faux de dire qu'en ce tête-à-tête, où il se croit seul, son caractère se déconcerte. Non; le masque ne se détache qu'à demi : témoin son langage si fidèle à la pratique des casuistes les plus déliés ; confite en mysticisme, sa galanterie ne sait-elle pas lever tous les scrupules? Il est nourri delà moelle des docteurs auxquels Pascal fit si bonne guerre. Ju^ez-en par ces vers où se res- ,pire le pur élixir de la dévotion aisée :
Selon divers besoins il est une science D'étendre les liens de notre conscience, Et de rectifier le mal de l'action Avec la pureté de notre intention.
Voilà bien le disciple des maîtres qui enseignaient alors l'art de sauver les apparences : quand il a. spolié un fils, n'àbsout-il pas cette captation, en disant :
1. Sans doute^ Tartuffe n*a pas dû choisir exprès une famille qui rendit ses Tisées plus dirflciles et plus audacieuses: mais ce n*est pas dès le premier jour qull sa propose de séduire la femme, d épouser la ûlle, et de déshériter le .fils. Il a depuis longtemps creusé la sape; Molière ne nous montre que l'heure de Tassaut, celle où Tartuffe, sachant qu'Orgon se mène par le bout du nez, ayant donation en poche, et sûr de l'avenir, se risque à une dernière infamie.
MOLIÈRE. ^i47
Et, si je me résous à recevoir d'un père '
Cette donation qu'il a voulu me faire,
Ce n'est, à dire vrai, que parce que je .crains
Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains.
Malgré ces nuances qui atténuent des éclats trop subits, nous accorderons pourtant volontiers que Molière donnç parfois à la figure de Tartuffe plus de relief, et à ses actcb plus d'emportement que ne le comporterait une stricte copie de la réalité. Il lui arrive de forcer la couleur et de pousser le trait à outrance. Mais cette fougue de pinceau s'imposait au peintre qui voulait graver dans notre souvenir une impression ineffaçable. Pour que son héros devînt populaire, il fallait que sa taille le signalât dès l'abord à tous les regards. En cela, il ne fit d'ailleurs qu'obéir aux lois de l'optique théâtrale. La vulgarité de la vie courante eût été trop mesquine, sous le feu de la rampe. Les nécessités de la perspective dramatique exigeaient donc des proportions supérieures au train banal de l'habitude quotidienne.
Tartuffe et Onnphre. Le poète dramatique et le moraliste. — C'est parla que Tartuffe&e distingue à'Onuphre: au fond, tous deux sont pourtant le même original, mais représenté d'un côté par un poète qui le met en action pour qu'il soit vu de loin, de l'autre par un moraliste qui fait un tableau de chevalet d'après nature, et veut être étudié comme à la loupée A première vue, le caractère tracé par La Bruyère semble un démenti infligé à Molière. Mais, en y regardant de plus près, on est tenté de n'y voir qu'une reprise accommodée à des intentions différentes, c'est-à-dire à celles qui séparent un livre d'une œuvre dramatique, et ^ne miniature d'une fresque. Onuphre est destiné à des lecteurs. Chacun d'eux le reconnaîtra ; car ils ont dû le coudoyer chemin faisant. C'est l'hypocrite de tous les jours. Il se garde bien d'afficher sa haire et sa discipline : il lui suffit de laisser soupçonner qu'il use de l'une et de l'autre. Il ne s'aventure point auprès d'une Elmire, lorsqu'il
1. Nous renvoyons le lecteur au livre des Caractères, chapitre de la Mode. La Bruyère Tait de la taille-douce: son. iMirin pointillé, il a tout loisir pour sa facture fine et déliée.
448 MOUÉRE.
7a dépouiller un • Orgon. Il laisserait plutôt son manteau à celle qui lui ferait des avances. S'il convoite un héritage^ il ne se risque pas à la ligne directe, et à des droits inviolables; mais il est la terreur des collatéraux. Quand il calomnie, c'est lèvres closes : il se contente de soupirer aux dépens du prochain : son silence accuse.
Il faut convenir que ce manège est plus pratique, et plus voisin des conditions communes. Mais des spectateurs ne s'arrangeraient pas de ces timidités sournoises : au lieu d'un portrait individuel et d'un calque servile, il leur faut un type d'étemelle durée, une création hardie qui saisisse les plus inattentifs par l'intensité de sa puissance idéale. Voilà pourquoi Molière ne se réduit point à la minutieuse patience de l'observateur, mais rivalise avec la nature par une invention qui d'emblée improvise son personnage, de pied en cap. De là cette verve qui donne l'être au possible. De là cette surabondance d'une sève qui déborde. Il ne craint pas même d'exagérer le mouvement, d'accentuer un peu trop la voix, pour que tout soit vu et entendu, à longue portée, sans équivoque ; car, si certaines finesses de littérature exquise conviennent au loisir du goût et au sang-froid de la réflexion, le public d'un théâtre doit être conquis à force ouverte. Ici, le moindre tâtonnement serait une défaite. C'est en un instant, et par l'irrésistible élan d'un assaut, que se décide le sort de la bataille.
Cette loi devenait d'autant plus impérieuse que Tartuffe n'avait pas encore paru dans les deux premiers actes, remplis déjà de son invisible présence. Aussi, après cette longue attente, jugeons-nous incomparable le trait de génie qui l'annonce par ces mots :
Laurent, serrez ma haire avec ma discipline, Et priez que toujours le Ciel vous illumine. Si Ton vient pour me voir, je vais aux prisonniers Des aumônes que j'ai partager les deniers.
Oui, La Bruyère a beau se récrier : une retouche nous gâterait ce début qui détermine tout un caractère. J'en dirai autant du geste qui va suivre, du mouchoir jeté sur la
gorge de Dorine. On n'oserait corriger ce détail : il est absous pairTécIat de rire qu'il provoque. C*est encore ici la vérité qui triomphe, en dépit de Tivraisembiance. Décidément, la prose d'Onuphre paraît bien pâle en face de Tartuffe et de sa poésie.
aiariane, Elmlre, Cléante. — Nous aimerions à esquisser aussi les physionomies secondaires, ne fût-ce que pour admirer la souplesse d'un génie dont la grâce et la délicatesse égalent Ténergie et la véhémence. Que d'ingénuité, par exemple, dans les doléances souriantes de Mariane, cette gentille sœur d'Elise et d'Henriette ! Quel charme de raison enjouée, de franchise discrète, et de coquetterie décente dans l'honnêteté d'Elmire, qui, toujours sûre d'ellemême, n'a jamais besoin de se gendarmer pour défendre sa vertu ! Mais hâtons-nous d'analyser rapidement un rôle dont l'importance est capitale, puisqu'il sert de contrepoids à celui de Tartuffe, et représente la morale de la pièce. Je veux parler de Cléante. De même que Pascal, dans ses premières lettres, se met par supposition en dehors des Molinistes et des Jansénistes, comme s'il n'était qu'un homme du monde * curieux de s'instruire, Molière a cru devoir prêter au Sage de la comédie une impartialité qui se garde de tout excès, honore les vrais dévots, flétrit les autres, et associe à un fonds de religion sensée la liberté d'un esprit éclairé. En un mot, c'est Thonnête homme tel que Louis XIV pouvait le souhaiter à cette date précise. Formé à l'école du monde, humain, traitable, tolérant, ennemi né de tout ce qui est faux, pruderie, pédanterie, rigidité sotte et importune, il nous plaît par la modération, la bienséance, le tact, le savoir-vivre et l'équilibre d'une raison étrangère à tout préjugé*. Bref, Cléante est l'Ariste d'une