Phil
Et si votre parole à Clitaadre est donnée, Olfrez-luy le party d'épouser son aisnée.
Chry.
Voilà dans cette affaire un accommodement.
2. La Bruyère disait d'une femme savante : « C'est une pièce de cabinet qu'on montre aux curieux, qui n'est pas d'usage. • Mais ce n'est pas une raison pour les abêtir, comme l* voulait Amolphe.
MOLIËRE. 485
Vidéal d*une ménagère bonne à surveiller le pot-au-feu, et dont la capacité se hausse
A connoistre un pourpoint d'avec un haut-de-chausse.
Mais pardonnons-lui cette boutade : car la failte en est à Philaminte, dont le faux savoir lui gâte le savoir véritable. Quand son dépit va jusqu'à proscrire les livres, Molière ne veut donc point céJébrer l'ignorance, mais peindre un bourgeois prosaïque, et un mari comme il s*en fait tous les jours aux bureaux de l'état civil ^
Hartlne. — C'est ainsi que les caractères s'engendrent par des réactions réciproques. Philaminte produit un Chrysale, et Ghrysalo une Martine ; car il ne faut pas oublier cette servante fidèle qui a plus de raison que tous ses maîtres ensemble. Mise à la porte pour un accroc fait à la grammaire, elle n'en veut pas à la science (car elle ignore même ce que ce mot veut dire) ; mais, révoltée contre le ridicule ou Tabsurde, elle comprend qu'un mari ne doit pas se laisser mener à la baguette et sacrifier sa fille à un cuistre, quand elle est recherchée par un galant homme. Son courage égale sa droiture d'esprit; car, en pleine déroute, elle est toujours là pour assurer la retraite, rétablir le combat, et le prolonger jusqu'à l'arrivée des renforts. Que de bonnes vérités échappent alors à sa franchise qui procède directement de l'ancienne farce gauloise'! Que de
1 . n y a de TégoTsme sous cette faiblesse de caractère. Il sacrifie sa fille à son
repos. Pourtant, quand il la Toit aux bras de Clitandre, de quel accent il
s'écrie :
Ah I les douces caresses I
TenesE : mon cœur s'émeut à toutes ces tendresses.
Cela ragaillardit tout à fait mes vieux jours, s
Et je me ressouriens de mes jeunes amours.
Mais ne vous fiez pas à ces bons mouvements. 3. Elle estime que « la poule ne doit pas ebanter devant le coq ».
. . . Nous voyons que d'un homme on se gausse, Quand sa femme chez lui porte le haul-de-cbausse.
Si j'avois un mary, je le dis,
Je voudrois qu'il se iist le maistre du logis ; Je ne l'aimerois point, s'il faisoit le Jocrisse ; Et, si je contestois contre luy par caprice, Si je parlois trop haut, je trouverois fort bon Qu'avec quelques soufflets il rabaissât mon ton .
(Acte If, scène rit.) '
Tertes leçons qui tombent d'aplomb sur un benêt ! Sa cuisine doit valoir ses répliques, et c'est grand dommage qu'aujourd'hui les Martines se rencontrent seulement au âiéâtre de Molière.
I<*adorable Henriette. — GrAee , esprit , fenneté , honnêteté, piété filiale. — Il n'y a pas moins de vérité dans la physionomie d'Henriette. C'est un bonheur pour elle d'avoir été négligée par sa mère qui aurait pu gâter un si beau naturel : mais non, disons plutôt qu'elle n'y aurait pas réussi ; car le voisinage des travers dont elle s'afflige n'a fait que provoquer des instincts excellents, et les mettre en garde contre l'écueil de l'exemple. Ces contrastes ne sont point rares ; et , ici , la giété filiale n'en éprouve aucun dommage. En effet, si Henriette n'a pu fermer les yeux devant les défauts qui l'entourent et dont elle est la première victime, sa clairvoyance n'ôte rien au respect qu'elle doit à des parents. Elle est aussi douce qu'adroite à prévenir l'erreur d'une affection qui s'égare. C'est dans l'intérêt de leur bonheur qu'elle défend le sien : car ils seront malheureux avec elle. Sa sincérité a donc le tact de toutes les convenances. Elle parle comme elle sent, mais avec autant de délicatesse que de discrétion. Quelle différence entre l'aimable liberté de sa bonne foi et les effarouchements d'Armande qui rougit au seul mot de mariage! Femme d'esprit, qui sait le monde, elle a pourtant le charme de la candeur; mais ce n'est plus, comme chez Agnès, la terrible ingénuité de l'ignorance exposée à tant de pièges; car, chez elle, la réflexion a devancé l'expérience, et sa raison est aussi sûre que son cœur est honnête, ou sa parole réservée. Non, elle ne se laissera jamais séduire 4[)ar la vanité. Bien qu'elle ait toute la grâce de Célimène, sa seule coquetterie sera de plaire à qui lui paraît digne d'être aimée. Tendre sans être romanesque, elle ne souffre même pas chez Clitandre l'exaltation d'un sentiment qu'elle partage; et, dès qu'il risque un compliment trop flatteur, elle le tempère par un mot d'ironie souriante qui nous ramène
au vrai*. Bref, elle est bien, comme dit Trissotin, « Fadorable Henriette ».
Clltamdre. — Llioiiiieiir et la raison. -^ Le g^alant
bomme. — Aussi chacun de nous a-t-il pour elle les yeuï de Clitandre qui mérite également nos sympathies. Ce qui nous agrée dans ce prétendant, c'est qu'il ne veut ob« tenir Henriette que d'elle-même. De le vient que la lutte est inégale entre lui et Trissotin, qui va droit au but par tous les moyens, sans être embarrassé par aucun scrupule. Lui, il a la maladresse d'avoir de la probité, de la con ' science, et de la franchise. Au lieu de flatter une folle et de se faire violence pour l'admirer, il la blesse par les traits dont il perce le sot qui l'encense, {gentilhomme pauvre, mais qui ne fera jamais un trafic de son blason, il aime la fille d'un riche roturier ; mais je suis certain qu'il n'a pas même pensé à sa dot : il n'a souci que de la personne, et n'est séduit que par son mérite. Trop clairvoyant pour ne pas l'estimer à son prix, il est assez loyal pour ne jamais cacher ce qu'il sent, fût-ce au risque d'une imprudence. Sensible sans fadeur, généreux sans ostentation, il représente ici l'honneur et la raison % par conséquent la morale de la pièce.
I<a morale de la pièce. — Le feux et le vrai savoir. — li'édueation des femmes. — Des clartés de tout. —
La pudeur de l'esprit. — En effet, ne croyons pas que les idées de Molière sur l'éducation des femmes soient exprimées ici par Ohrysale, ce bourgeois épais qui, attribuant à la science les malheurs de son pot-au-feu et le sot
1. L'amour, dans son transport, parle toujours ainsi ; Des retours importuns évitons le souci .
Elle a cette nuance de tristesse et de sérieux ordinaire aux enfants qui n'ont jamais été les Benjamins de la famille.
2. Mais il ne la ferait pas triompher, sans le concours ^Ariste. Ici, le ;rôle de ce sage est moins important que dans VÉcole des maris, ou Tartuffe. Car il faut moins de logique et d'habileté pour démontrer à un mari qu'il a tort de se laisser mener, qu'il n'en fallait pour combattre un faux système d'éducation, ou démasquer un hypocrite. Pourtant, Ariste devenait nécessaire dans ce sujet; car il est le seul personnage de la pièce qui ait le droit de ^ourmaoder Ghrysale et de lui faire honte.
mariage de sa fille, vante Tignorance comme le seul remède de ses disgrâces conjugales et paternelles ^ Son interprète est bien plutôt Clitandre qui, malgré de légitimes rancuaes contre les pédants, ne déteste que le charlatanisme d'un faux savoir. Ce n'est pas lui qui condamnerait l'intelligence d'Henriette à une inégalité dont il serait le premier à se plaindre : car elle lui deviendrait humiliante. Ne dit-il pas excellemment :
Je consens qu'une femme ait des clartés de tout;
Mais je ne lui veux point la passion choquante
De se rendre sçavante, afin d'être sçavante ;
Et j'aime que souvent aux questions qu'on fait
Elle sçache ignorer les choses qu'elle sçait.
De son étude enfin je veux qu'elle se cache,
Et qu'elle ait du sçavoir, sans vouloir qu'on le sçache,
Sans citer les auteurs, sans dire de grands mots ,
Et clouer de l'esprit à ses moindres propos.
Des clartés de tout : voilà le trait décisif ^ et les plus zélés avocats des prérogatives féminines ne sauraient guère en désirer davantage. Tout en réservant les droits de faveur et les privilèges d'exception que comportent le talent et le génie (car il ne faut jamais interdire une ambition justifiée), nous croyons aussi à la nécessité de ces connaissances discrètes et modestes qui n'enivrent pas l'amour-propre, laissent à la grâce tout son jeu, et n'altèrent point raisancedes sentiments naturels*. Si le foyer domestique ne doit pas être une prison, mais le centre des devoirs et des affections pour celle qui en sera le génie tutélaire, il est bon que la lumière y pénètre, afin que, sans commander, elle y règne aussi par la raison. Toutefois, en acceptant la doctrine de Glitandre, exprimons un regret. U a tort de dire seulement : ie consens; car, en cela, il a l'air d'accorder une simple
1. «Il ne faut pas, disait M. Aboat, qu'on traite an eerreau féminin, comme It mandarin les pieds de sa Chinoise. »
2. Le demi-savoir est moins dangereux pour la femme dont la logique est TiaS' tinct, et qui n'est pas aussi prompte que nous à Pesprit de système. Mais gagner son intelligence, ce n'est pas la Unir: il faut conquérir le cœur
tolérance. Mieux vaudrait dire : je veux, et imposer un devoir.
Peut-être donc Molière n'a-t-il pas jugé la question d'assez haut. L'instruction qu'il permet lui semble un luxe, un art d'agrément. Or, elle est une vertu d'obligation, une sorte de pain quotidien. Toute intelligence n'a-t-elle pas le droit de jouir d'elle-même, et de s'ouvrir à ces clartés dont tout être moral a besoin pour accomplir sa destinée ? « Une femme savante de profession est odieuse, dit Sain le- Beuve; mais une femme instruite, sensée, doucement sérieuse, qui entre dans les goûts, dans les études d'un mari, d'un frère ou d*un père, qui, sans quitter son ouvrage d'aiguille, peut s'arrêter un instant, comprendre toutes les pensées, et donner un avis naturel, quoi de plus simple et de plus désirable?» Il convient donc de déclarer très haut, et surtout dans notre siècle, que nulle faculté ne doit périr faute d*emploi, et que toutes les vérités ont leur prix, même en dehors de l'intérêt public ou privé.
Mais non : ne reprochons rien à Molière. Il a bien fait ce qu'il voulait faire, la censure de la pédanterie qui, impertinente chez l'homme, est insupportable chez la femme. Outre qu'elle exclut cette pudeur qui doit être un voile pour l'esprit, elle menace de se tourner en un vice qui atteint le caractère et le cœur, puisqu'elle devient, comme on le voit ici, le dédain de ce qui honore l'épouse et la mère. Or, au dix-septième siècle, dans une société tout aristocratique, où l'amour-propre fut si vivement excité par l'esprit de salon, cette satire eut tout son àpro'pos ; et, de nos jours mêmes, la leçon qui s'en dégage peut encore être utile ; car, la race des Philaminte ne périra pas plus que celle des Trissotin ou des Vadius. Si le travers a changé de costume ou de nom, il est permanent eomme la sottise et la vanité. Quand même ce tableau de mœurs n'aurait plus autour de nous son application directe, il n'en faudrait donc pas moins l'admirer comme un des exemplaires parfaits de cette comédie pratique où le ridicule procède ^des caractères, et est toujours un trait de
sature saisi sur le Tif par un observateur dont le géni^ est du bon sens ^
1. C'est bien la comédie française par excellence, c'est-à-dire strictement régulière, et se développant avec logique par une action dont toutes les ressources sont empnintéas à l'étude de la vie réelle. La folle dta logis ne s'y permet aucune licence de libre fantaisie, comme chez Aristophane ou Rabelais. Tout y est justesse et vérité . C'est la raison qu'elle fait sourire. Jamais la versification de Molière n'a été plus exacte, et plus correcte. C'est un modèle de composition et de style.