‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 192 sur 193 · Je vous estime autant qa'on sçauroit estimer · texte numérisé non relu

Je vous estime autant qa'on sçauroit estimer

Mais je trouTe un obstacle à tous pouvoir aimer. Un cœur, tous le sçaTez , à deux ne sçauroit estre. Et je sens que du mien Glitandre s'est fait maistre.

Si l'on aimoit, monsieur^ par choix et par sagesse. Vous auriez tout mon cœur et toute ma tendresse ; Mais on voit qae l'Amour se gouyerne autrement.

(Âct. V, scène i.)

2. Vadias ne fait que trarerser la scène. Mais cela sufÛt pour qu*on ne i'oubVm pas. Notons qu'il y a des nuances distinctes entre les deux pédants. Trissottn est le bel esprit répandu dans le monde. Sa vanité sournoise et jalouse ne loue qu'à charge de revanche. Sa galanterie n'est qu'une feinte intéressée. Vadins est simplement un cuistre. Il vit dans k poussière des livres grecs et latins. Par sa brutatt^ d'çrrguisU et de colère, il rà{/|^Uë ^ dudls homéri<(uesr des Staliger et des

ClirTsale. I<e gros bon sens. Le père, le mari, le bourgeois. Sonreesda eomlqae. L'inllnenee dn milieu. — La

cause de Glitandre eût été bien malade sans l'à-propos de cet expédient ; car Ghrysale n'était pas homme à la gagner tout seul. Ce n'est pas que le bon sens et le cœur fassent défaut à ce père qui aime sa fille et désire son bonheur, mais toute volonté lui manque. S'il parle d'or, il n'ose agir, car il tremble, et ne sait plus où se cacher, dès que sa femme prend ce qu'il appelle son ^on. Plutôt que d'affronter ces effroyables bourrasques, il aime mieux filer doux, et cette habitude de faiblesse conjugale est devenue chez lui une incurable infirmité. C'est ce que trahissent ses moindres mots, ses plus simples gestes, et son silence même. Les ridicules de sa femme lui sautent aux yeux, mais il g[e garde bien de les gourmander en face : sa sœur, la pauvre Bélisc, payera pour Philaminte; c'est sur elle qpiese soulage, que se déploie sa bravoure : car les choses en viennent à ce point qu'il se décide enfin à se montrer, à déclarer la guerre. Ah! l'on verra bien qu'il est le maître de céans! On le voit en effet, tant que l'ennemi est absent. Alors ^ son courage ne connaît pas d'obstacles : on dirait un foudre de guerre. Maïs, à la plus lointaine approche du péril, le lion tourne au lièvre, et le matamore au poltron qui détale, ou se tient coi. d'est ainsi qu'après avoir dépensé toute son énergie dans l'algarade faite à Bélise, il n'ose plus souffler mot, quand, resté seul avec sa femme, il apprend d'elle sa ferme résolution de marier Henriette à Trissotin. Luimême il rougira bientôt de sa lâcheté devant son frère auquel il n'ose l'avouer. Une verte mercuriale lui rend momentanément certaine force d'emprunt. Voyez en effet comme il redevient fanfaron après le facile coup d'État qui a réintégré Martine dans ses fonctions, et de quel air victorieux il répond aux défiances de sa fille qui le supplie de tenir bon. A Ten tendre, tout est définitif, irrévocable. I^ a-t-ilpas mis la main d'Henriette dans celle de Glitandre, et juré de n'en pas démordre? Oui certes, il l'a juré : mais cela n'empêche pas qu'un moment après il trouve. tout naturel de se dédire encore, e^ d'accepter Tîissotin pour

gejidre^ C'est ce qu'il appelKun accommodement. Voilà bien rhomme qui croit commander quand il obéit^ et agir en se croisant les bras. C'est le même qui tout à l'heure.se vengeait de son servage en querellant ceux qui partageaient son avis, et leur ordonnant impérieusement ce qu'ils avaient envie de faire. Il ne se démentira pas un seul instant; et, après la fuite de Trissotin, lorsque, de l'aveu même de Philaminte, Henriette est enfin accordée à Clitandre, Chrysale s'écriera d'un air triomphant :

Je le sçavois bien, moi, que vous Tépouseriez !

Puis, comme s'il avait tout mené, il dira naïvement au notaire :

Allons, monsieur, suivez Tordre que j'ai prescrit, ' Et faites le contrat ainsi que je l'ai dit.

Comique quand il a tort, il l'est aussi quand il a raison, par exemple en cette scène où, avec une bonhomie pathétique et vulgaire, il se plaint de voir chasser Martine parce qu'elle « manque à parler Vaugelas » :

J*aime bien mieux pour moi qu'en épluchant ses herbes, Elle accommode mai les noms avec les verbes, Qu'elle dise cent fois un bas et méchant mot, Que de brûler ma viande, et saler trop mon pot. Je vis de bonne soupe, et non de beau langage ; Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage ; Et Malherbe et Balzac, si sçavants en bons mois; En cuisine peut-estre auroient esté des sots*.

Tandis que sa femme court la Lune et l'Étoile polaire, lui, il rase le sol. A un excès il en oppose un autre, je veux dire

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