‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 39 sur 193 · AciA IV, scène m · texte numérisé non relu

AciA IV, scène m

attribue au chrétien le regret de Tépoux*, C'est surtout cette prière pressante qui semble vouloir faire violence à la Grâce, et lui commander le miracle de la conversion qu'il serait heureux d'acheter de tout son sang. Aussi ses rudesses apparentes ne sont-elles que le gage certain d'une tendresse éprouvée par une âme pour une âme. Mais si Ton veut comprendre cette langue nouvelle où les mots perdent leur sens, il faut entrer en sympathie avec Tesprit qui le fait parler, et lui assure le droit de dire en toute simplicité :

. . Je vous aime

Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien- plus que moi-même.

Quant aux excès qui étonnent ici la mollesse de nos courages, ils ne sont qu'un trait de vérité morale et historique. Au lieu de railler, comme Voltaire, louons donc la clairvoyance de Corneille ressuscit9.nt si fidèlement le chrétien de TËglisé souffrante et militante, de ce temps où le royaume des cieux n'appartenait qu'aux violents, où les richesses, la liberté, la famille et Ist vie n'étaient rien aux yeux de ces exaltés qui voyaient faiblesse et tentations jusque dans les plus purs et les plus légitimes engagements de la terre. Alors, le vrai baptême étant le martyre, c'était peu d'accomplir le devoir de chaque jour ; on ne visait qu'à la sainteté. Pr, pour la conquérir, il fallait le renoncement absolu, l'audace de l'impossible, et cet enthousiasme perpétuel qui justifie ces hyperboles de Balzac : « Chose étrange et digne d'une longue considération ! En ce temps-là, il y avoit de la presse à se faire déchirer, à se faire brûler pour Jésus- Christ. L'extrême douleur et la dernière infamie attiroient les hommes au christianisme; c'étoient les appas et les promesses de cette nouvelle secte. Ceux qui la suivoient et avoient faveur à la cour avoient peur d'être oubliés dans la commune persécution; ils alloient s'accuser eux-mêmes, s'ils manquoient de délateurs. Le lieu où les feux étoient

f.' Le déplorable état où je tous abandonne .

Est bien digne des plenrs qae mon amoarrons donne Et si l'on pent an ciel sentir qnelqnes donlenrs,' ^ J*y pleurerai pour vous Tezcès de vos malheurs.

allumés, et lesbètes déchaînées s'appéloit en la langue de la primitive Église la place où l'on donne des cofwronnes^. »

Panline. Lhé^olne dn devoir, li'éponse dé|â ekrétienne. Sa eonverslon* La GrAee. — Pour ce qui est de Pauline, cette création mériterait de compter parmi les gloires de la poésie, comme Antigène chez les G-recs, Didon chez les Latins, Desdémone dans Shakspeare, Françoise de Rimini chez Dante, et la Marguerite de Goethe. Mais en France, où Ton aime avant tout la passion, on en veut un peu à la fille de Félix d'avoir obéi à son père, de s'être mariée à Polyeucte, et de nous offrir un type accompli du devoir.

Voilà pourtant Toriginalité de son caractère. C'est par là qu'elle se distingue dans Télite des plus pures, dans la âimille des Andromaque, des Monime, des Sabine et des Ghimène. Ne parlons pas de la païenne; si elle l'est de naissance, par Péducation du foyer, avec une sorte de candeur ingénue, elle a déjà les délicatesses d'une conscience à laquelle ne fait plus défaut que le signe extérieur d'un christianisme latent qui s'ignore. Oui, elle est vraiment promise à la lumière, et porte la marque visible de sa prédestination. Mais, ce gui la recommande par-dessus tout, c'est encore la supériorité d'une raison qui ne perd jamais l'équilibre ; Ropiaiae et Française tout ensemble,' pratique et précise jusque daps l'idéal, elle ne cesse de concilier le bon sens et l'héroïsme.

Si, avant d'épouser Polyeucte, elle aima Sévère, ce fut d'une simple inclination; et, malgré « cette surprise de l'âme et des sens », elle n'hésita pas à tourner court, dès que son père le commanda. Aussitôt elle sut renoncer à l'idée « de son parfait amant », et cela sans arrière-pensée d'amertume; car, depuis qu'elle appartient à Polyeucte, nulle secrète souffrance ne trahit le moindre vestige de flamme mal éteinte. N'en déplaise aux esprits romanes*

.... Sans me donner lien de toarner en arnere, Sa faveur me coaronne entrant dans la earriàre:' Da premier coop de vent il me conduit au port, Et sortant du baptême, il m'enroie à la mort:

ques, cette déférence aux volontés paternelles nous paraît donc en elle une grâce de plus. Quand on ne peut faire ce que l'on veut, le meilleur n'est-il point de vouloir ce que l'on doit?

Aussi, lorsque Sévère revient, n'a-t-elle pas besoin de se justifier de cette obéissance; tout au contraire, elle s'en fait honneur:

Quand je vous aurois vu, quand je Taurois haï, J*en aurois soupiré, mais j'aurois obéi ; Et sur ma passion ma raison souveraine Eût l^l&mé mes soupirs et dissipé ma peine.

De là cette sécurité qui lui permet de revoir Tobjet de son premier rêve, et même dé soupirer encore, mais tout haut, sans que Polyeucte ait lieu d'en prendre ombrage. La crainte ne lui en vient même pas ; car ce serait une égale offense pour tous les deux.

N'allons donc pas, comme Voltaire, prendre au sérieux la plaisanterie de Mme la Dauphine disant avec esprit, mais à tort : « Eh bien ! voilà la plus honnête femme du monde, mais qui n'aime pas son mari! » Si cette épigramme était juste, le rôle ne saurait nous toucher. Là méprise vient de ce que, parmi nous, le signe de la tendresse paraît être je ne sais quoi d'égaré, d'éperdu. Or il faut se résigner ici à un tout autre tempérament ; car Pauline est une âme forte et bien réglée, qui se conduit par principes, et non par fantaisie d'imagination, ou caprice de sensibilité. Ne le déclare-t-elle pas, quand elle définit sa situation morale par ces vers :

Je donnai par devoir à son affection Tout ce que l'autre avoit par inclination ?

Lorsque sa confidente essaye d'autoriser des représailles par ce trait perfide :

Qui trahit tous nos dieux auroit pu vous trahir, ne lui impose-t-elle pas silence par ces nobles paroles : Je l'aimerois encor, quand il m'auroit trahie:

Apprends que mon devoir ne dépend point du sien. Qu'il y manque^ s'il veut : je dois faire le mien*.

Elle se découvre tout entière en cette sublime réponse, comme aussi dans les scènes où elle tente des assauts désespérés sur un cœur trop inexpugnable. Est-ce une indifférente qui plaide avec tant de logique la cause d'une affection dont la réserve ne fut que de la dignité, jusqu'au moment où, n'ayant plus d'espoir que dans ses larmes, elle laisse enfin éclater sa douleur par cette explosion :

Tu me quittes, ingrat, et le fais avec joie; Tu ne la caches pas, tu veux que je la voie ; Et ton cœur insensible à ces tristes appas, Se figure un bonheur où je ne serai pas! G*est donc là le dégoût qu'apporte Thy menée? Je te suis odieuse, après m'étre donnée!

Est-ce uniquement pour affecter une belle attitude, que plus tard, repoussée par celui qui ne la connaît plus, et victime d'un aveuglement qu'elle croit un mépris ingrat, elle tombe aux pieds de son père, le supplie en faveur « de ce cher criminel » , qui « préfère la mort à l'amour de Pauline », et prononce ces mots poignants :

Un cœur à l'autre uni jamais ne se retire ; Et pour l'en séparer il faut qu'on le déchire.

Non; ce n'est pas seulement l'honneur qui lui inspire Faccent dont elle se refuse au vœu suprême de l'époux qui voudrait la rendre à Sévère. Lorsqu'elle' se révolte à cette seule pensée, et dit avec un abandon tout familier :

Mon Polyeucte touche à son heure dernière,

on voit clairement que l'admiration a fini par la ravir jusqu'à l'amour, dont le symptôme infaillible est ici la joie du sacrifice.

Telle est la première conversion qui prépare l'autre; et il faut avoir le parti pris de Voltaire pour ne pas s'en apercevoir. Si soudain que soit ce coup de foudre^ il est de

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