I. — Faits historiques
de la tragédie rel lieuse. — Ghevale < resques ou politiques, les premières tragédies de Corneille avaient été puisées aux sources communes. Horace en particulier était bien le Romain que concevait et décrivait Balzac. Embelli d'un sublime incomparable, ce type n'en fut pas moins, comme le Cid^ conforme à la mode et au goût de la
1. Acte 7, scène i. — A cenz qui reprocheraient à Auguste de se venger en-, core de Cinna en lui pardonnant, on peut répondre que rhuroiliation de son assassin est bien méritée, et que le spectateur n'est pas fâché da la leçon qu'il subit. Du reste, Cinna ne disait-il pas:
Ce prince magnanime Qui du peu que je suis fait une telle estime.
n est nalarel que ton mattra ne fasse pas plus caa de lui qu'il n'en fait luimôme.
société contemporaine. Il n'en est point ainsi de Polyeucte. Par ce coup d'audace, le poète entreprenant se portait de prime-saut hors des voies fréquentées. Car depuis' longtemps déjà le drame religieux semblait condamné par un discrédit universel*. Rejetés comme une distraction barbare et relégués sur des jbréteaux sans honneur, les my$~ tères n'Avaient pas laissé le moindre souvenir de mérite in* dividuel et distinct. Si, dans l'Ëcole de la Renaissance, après rinvasion des Grecs et des Romains, il se produisit encore quelcpies essais en ce genre, ces tentatives ne se révélèrent point au grand jour, mais furent réservées à un public de collège, comme le Sacrifice d Abraham^ compqsé p'ar Théodore de Bèze (1551-52) pour les étudiants de Lausanne. Sauf le Saûl de Du Ryer et le Saint Etistache de Baro, qui parurent obscurément en 1633, l'art du moyen âge n'avait donc transmis aucune tradition, lorsque, parmi les vagues rumeurs que suscitait la question de la grace^ Corneille fut conduit par son génie naturellement religieux vers la tragédie chrétienne , G[u'allait inaugurer Polyeucte.
Polyeoete et Port-Royal. — L'occasion l'y invitait. Car aux environs de Cinna^ de 1639 à 1640, un mouvement de vive curiosité tournait tous les regards vers les débats théologiques auxquels les talents et les vertus^ de Port- Royal donnaient un lointain retentissement. C'était pour cette maison l'heure du premier et du plus manifeste éclat. Dans tous les cercles, on ne s'entretenait que de la retraite de M. Lemaitre, qui venait de quitter le barreau pour entrer dans la compagnie des pieux solitaires. La persécution ne fit que la rendre plus populaire; et, depuis le jour
où l'abbé de Saint-Cyran avait été enfermé dans le donjon
1. • L'amoar et la gaarre, dit, en 1637, l'aateur d'an Traité fur la diêponlion du poetM dramatiquef foarnissent seuls aax aatean tons les sujets profanes du théâtre. Je dis profanes, pour ce qu'on y peut mettre d'autres beaui sujets tirés des livres saints, où les passions humaines peuvent jouer leur rôle, et où les vertus des grands personnages peuvent triompher des vices et cruautés des tyrans ; mais tels arguments sont plus propres en particulier qu'en public, et dans les collèges de runiversité, ou dans les maisons privées, qu'à la cour et i l'hôtel de Bourgogne. •
de Yincennes (1638), la cour, la ville, et même la province s'enquéraient à l'envi de Tœuvre menacée, ou de cette doctrine encore mystérieuse qui se divulguait de plus en plus. Ces émotions, Corneille dut les ressentir; car il est visible que son franc et noble cœur fut touché par un souffle venu de ces docteurs qui s'entendaient si bien à faire d'illustres conquêtes. Croyons-en l'accent de ces vers, où Néarque parle comme un disciple du grand Arnauld :
. . . : La grAce
Ne descend pas toujours avec môme efficace; Après certains moments que perdent nos langueurs^ Elle quitte ces traits qui pénétrent les cœurs ; Le nôtre s'endurcit, la repousse, Tégare ; Le bras qui la versoit en devient plus avare, Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien Tombe plus rarement, ou n'opère plus rien.
Polyenete et l'hètel de Rambouillet. — ^ Si le traducteur de l'Imitation semblait prédestiné plus que tout autre à recevoir la mystique influence, son ingénuité l'induisit en une bien fausse démarche, lorsque, pour éprouver Topinion mondaine, il offrit à l'hôtel de Rambouillet la primeur de son œuvre. Car dans tout Paris il n'était pas un endroit moins propre à en goûter Texcellence. Mais peut-être espérait-il, par la faveur de ces avances, se concilier des juges dont il craignait les préventions. Dans ce cas, cette précaution n'eut point les effets attendus. « La pièce, dit Fontenëlle, y fut applaudie autant que le demandoient la bienséance et la grande réputation que Fauteur avoit déjà ; mais quelques jours après, M. de Voiture vint le trouver, et prit des détours délicats pour lui dire que Polyeitcte n'avoit pas réussi comme il pensoit, et que le christianisme surtout avoit extrêmement déplu. » Un des moins ôympachiques était Godeau, Tévêque de Vence, qui condamna le renversement des idoles comme un zèle imprudent, sévèrement interdit par l'Église elle-même ; car dans Torigine, elle refusa la communion aux auteurs de ces témérités.
Ces censures troublèrent Corneille à ce point qu'il songeait à retirer sa pièce, lorsqu'un acteur nommé, dit-on^
Laroque ranima son courage par la perspective de Tap* plaudissement public. Quoi qu'il en soit de cette anecdote, Polyeucte fut représenté vers la fin de IGdO, et imprimé en 1643*.
Le succès fut assez grand pour engager le poète à récidiver. Mais il ne retrouva pas la veine perdue, et le Mariyre de Théodore (1645) échoua misérablement. Polyeucte eut pourtant des suites, et provoqua toute une recrudescence de sujets analogues, entre autres la Sainte Catherine et le Saint Alexis de La Serre et de Des Fontaines, qui du reste en furent pour leurs frais. Car ces martyrs moururent coup sur coup. On ne se souvient plus aujourd'hui que du Saint Genest de Rotrou (1646). Bien qu'inégale et inférieure à son aînée, cette pièce est en effet digne du poète que Corneille se plaisait à appeler son père '. Esther et Athalie appartiendront aussi à la même famille. Ce sera la tragédie sacrée, n'éclatant plus avec une fougue qui semblait un souvenir du seizième siècle, mais contemporaine de Fénelon et de Mme de Maintenon, alliant Tonction à la gravit^, et s^accommcw dant au goût d'un âge plus tempéré.
n. — Etude littébaire.
Les sonrees de cette tra^dle. Analyse dn snjet. ^
C'est dans la Vie des Saints complétée parMosander, d'après Surius et Siméon le Métaphraste, que Corneille a rencontré le martyr obscur auquel il donna la gloire, et dont beaucoup apprirent le nom à la comédie plutôt qu'à l'église. Cette légende raconte que, sous l'empereur Décius', il y avait à Mélitène, en Arménie, deux jeunes gens, Néarque et Polyeucte, l'un chrétien, l'autre prêt à le devenir. Un édit de
1. Le 20 octobre. Un frontispice gravé montre Polyeucte vêtu d'un pourpoint espagnol, d'nn haut-de-chaus8«s à crevés, et coiffé d'une toque k plumes, brisant les idoles à coups de marteau, t L'aotear, dit Voltaire, ôtait ses gants et son chapeau pour faire la prière à Dieu. Sévère arrivait le chapeau wr la téta, et Félix l'écoutait chapeau bas. >
2. Et qui se disait pourtant lui-même disciple de Comeille. S. Dèce, né «oPannonie, régna deux ans (2'i9-23t).
persécution ayant été.lancé, Néarque craignit de voir faiblir le courage de son ami. Mais, pour rassurer ces alarmes, Polyeucte, avant même d'être baptisé, vole au temple et y brise les idoles, dans un pieux transport. Chargé d'exécuter Tordre impérial, Félix, son beau-père, voulait le sauver; mais ses prières n y réussirent pas plus que ses menaces^ et les larmes de sa fille Pauline étant également impuissantes, il dut ordonner le supplice de son gendre qui courut à la mort comme à un triomphe. Rappelons par une brève analyse le parti que Corneille sut tirer de ces simples données.
Acte i*". Deux scènes qui nous éclairent sur tous les détails nécessaires à l'intelligence de la situation apprennent au spectateur que Polyeucte vient d'épouser la fille de Çélix, gouverneur d'Arménie. Mais cette union n'a été pour Pauline qu'un acte d'obéissance filiale. Car elle aimait un chevalier du nom de Sévère éconduit, malgré son mérite, par la volonté d'un père ambitieux qui lui a préféré la fortune et le crédit d'un autre prétendant. Mariée depuis quinze jeurs à peine, elle raconte à sa confidente Stratonice les alarmes qui inquiètent son imagination. Dans un songe, elle a vu Sévère porté sur un char de triomphe, et Polyeucte percé par Félix d'un coup de poignard, au milieu d'une asseml)lée de chrétiens. — Or, au moment où s'achève le récit de son rêve, voici que Félix annonce l'arrivée de Sévère devenu le favori de l'empereur, auquel il a sauvé la vie. Il vient présider à un sacrifice offert aux dieux pour célébrer une iictoire remportée sur les Perses.
Acte IL II se présente en effet devant Pauline elle-même, dont il espère encore obtenir la main. Aussi quelle douleur est la sienne lorsqu'il apprend qu'il n'y a plus pour lui d'espérance I Mais celle dont le cœur a cessé d'être libre impose silence à des regrets qu'elle ne peut entendre, sans faillir à son devoir. Tandis que ses fières consolations irri- . tent la tristesse qu'elle voudrait adoucir, l'action s'engage par l'attentat de Polyeucte qui, converti par Néarquë, et brûlant de signaler son zèle, s'est élancé vers le temple, où il a renvers''» les faux dieux.
Acte IIL Ainsi donc, les pressentiments sinistres deviennent réalité. C'est ce que confirme Stratonice qui, d'un accent indigné, raconte le scandale du sacriléjf^e. Pauline n'a plus de recours possible qu'auprès de son père, qu'elle supplie de £a,ire grâce. Malgré sa colère^ il se laisserait fléchir, si le coupable voulait consentir à une abjuration ; et,»pour l'imposer par la terreur d'un sanglant exemple, il ordonne le supplice de Néarque, non sans se dire en secret que le trépas de Polyeucte pourrait bien lui donner dans Sévère un gendre et un protecteur puissant.
Acte IV. Mais les ruses d'un politique égoïste ne sauraient séduire ou vaincre le chrétien qui, dans sa prison, exhale en strophes lyriques les joies d'une âme fortifiée par la vertu d'un baptême tout récent. La Grâce sera la plus forte, et il affrontera sans crainte les larmes de Pauline, dans une rencontre où, résistant aux plus pressantes instances de l'amour conjugal, il leur oppose réternelle félicité qu'une âme déjà chrétienne par ses vertus serait digne de partager avec lui. Au lieu de rétracter ses croyances, il veut donc initier à la foi l'épouse qu'il se propose de confier à l'amour de Sévère , par Teffort d'un renoncement sublime jusqu'à l'invraisemblable. A cet héroïsme répond celui de Pauline : car, résolue à ne jamais trahir la mémoire de celui qu'elle aime enfin à force de l'admirer, elle implore la générosité d'un rival en faveur du malheureux qui se précipite à sa perte.
Acte V» Sévère a la magnanimité de se rendre à cet appel. Mais Félix n'y voit qu'un piège. Avant de sévir, il consent
. pourtant à une suprême démarche ; et, laissant entendre à son gendre qu'il songe lui-même à renoncer aux idoles, il lui demande seulement de dissimuler pendant quelques jours. C'est alors que Polyeucte, impatient de couper court à d'indignes pensées, pousse à bout la fureur du proconsul
* par une admirable profession de foi, dont l'insolent défi va précipiter enfin l'heure de la délivrance qui lui ouvre l'immortalité. — Le dénouement, on le prévoit. Son sang opérera le miracle qu'appelait une ardente et impérieuse prière. Car Pauline est illuminée tout à coup; ses yeux se
dessillent; et désormais chrétienne, elle revient demander à un père barbare d'achever son ouvrage. Emu par ce spectacle, Sévère à son tour reproche à Félix des calculs inté* ressés; mais, tandis qu'il parle, la Grâce touche un cœur jusqu'alors trop insensible aux mouvements généreux, et transforme Tégoïste en un chrétien repentant auquel par^ donne le stoïcien tolérant qu'étonnent et attendrissent des vertus inconnues à l'ancien monde.
De ^'aetion. lie principal ressort, lie personnaipe de Sévère. — Sans analyser de près des combinaisons toujours naturelles et logiques, bornons-nous à en indiquer le principal ressort. L'esquisse précédente montre assez que le plus heureux artifice du poète est d'avoir imaginé le personnage de Sévère, et l'amour qu'il éprouve encore pour Pauline. C'est de cette source que procède un sublime qui, suivant l'expression dç Corneille, « satisfait tout ensemble les dévots et les gens du monde. » Il était à craindre en effet que la figure de Polyeucte ne pût, à elle seule, suffire à l'intérêt dramatique. Ce n'est pas que nous disions avec Voltaire :*
De Polyeucte la belle &me Aurait faiblement attendri , Et les vers chrétiens qu'il déclame Seraient tombés dans le décri, N*eût été l'amour de sa femme Pour ce païen son favori.
Celte irrévérence ne fait de tort qu'à celui qui se la permit. Pourtant une vertu trop pure, comme le déclarait Âristote, est rarement tragique, parce qu'elle ne comporte guère les conflits intérieurs de la passion et du devoir. Il convenait donc d'introduire ici l'occasion d'un combat engagé entre les cœurs et les consciences. C'est le .service que rend à la situation* l'arrivée imprévue de Sévère. Elle ouvre carrière à tous les nobles sentiments qui se déploieront à l'envi, dès que le péril de Polyeucte sera devenu le nœud d^une action, dont toutes les péripéties se déduiront comm des conséquences de leurs principes \ C'est ainsi que nous
t. Corneille ne se irompe pas quand il dit avec ingéauité c qtri! 'j a pas Tali
étUDÊS LllTÉRAIHES. I. — 6
voyons une émulation d'héroïsme s'établir entre des âmes généreuses dont les sacrifices concourent^ à produire les plus pathétiques transports. Mais avant d'admirer ces beaux caractères, signalons le mérite du cadre dans lequel ils vont se mouvoir.
Le sens historique ehez Corneille. Lutte du pag^anisme et dn eliristianisnie. — La tragédie de Polyeucte est un épisode de la lutte qui, durant trois cents ans, mit aux prises deux religions représentant l'une le passé, l'autre l'avenir. Or on peut dire que l'intuition de Corneille a su comprendre aussi profondément l'histoire de rJÊglisc primitive que celle de Rome républicaine ou impériale.
De tous les témoignages révélés par la critique contemporaine ressort avec évidence cette vérité, que le paganisme et le christianisme, étant incompatibles, ne pouvaient se faire grâce l'un à l'autre. La société civile était alors, Hêpuis tant de siècles, si intimement solidaire de la société religieuse, que toutes deux devaient succomber ensemble. *Leur immobilité ne leur permettait pas de se transformer, ^ mais les condamnait à s'écrouler simultanément. Bien que la croyance eût disparu, du moins dans les classes éclai-' rées; ces divinités qui ne comptaient plus de fidèles n'en étaient pas moins partout présentes, dans les mœurs comme dans les lois et les institutions ; si bien qu'ouvrir le Panthéon au Dieu invisible, c'eût été renverser du même coup une cité qui se sentait caduque, et voulait retarder au moins l'heure de sa chute. Une guerre était donc inévitable entre des ennemis que ne pouvait réconcilier ni paix, ni trêve.
Ce n^est pas que les chrétiens fussent des séditieux. Car ils avaient pour maxime de rendre à César ce qui appartenait à César, et l'armée n'eut point de meilleurs soldats que la légion Thébaine. Mais la divine logique de l'Évangile, tout en faisant un devoir de l'obéissance légale, affranchissait la conscience, et lui interdisait des accommodements sacrilèges. En dépit d une soumission extérieure qui condamnait
de pièce oà Tordre du théâtre soit plus beau, et l'enchainement des scènes mieux ménapro. ■ lamaù aussi il ne s'est conformé plus strictement à la loi des trois nnffês.
CORNEILI.E 83
la révolte, il lui fallait tout sauver ou tout perdre. Pour la doctrine qui appelait tous les esclaves à la liberté, tous les hommes à Tégalité, il n'y avait pas d'alliance possible avec> un ordre public ou privé dont les vices, contraires à la justice et à la raison, étaient condamnés si ouvertement par les vertus mêmes de ces cceurs indépendants et courageux qui couraient à la mort comme à la gloire.
Je dois ma vie au peuple, au prince, h sa couronne; Mais je la dois bien plus au Dieu qui me la donne,
disaient alors les plus humbles frères de Polyeucte ; et^ pour en témoigner, rien ne leur coûtait.
De là le péril d'une nouveauté contagieuse comme tous les grands exemples; aussi le vieil esprit romain s'en émut-il dès l'abord. Il avait pourtant presque toujours pratiqué la tolérance envers les cultes étrangers, excepté pour les pratiques venues de l'Orient, et qui avaient un air d'initiation clandestine^. Mais l'instinct qui porte tout être vivant à /se conserver et à se défendre avertit les empereurs qu'il fallait, à tout prix, purger la terre de cette secte mystérieuse qui, par la seule puissance de la parole, attaquait au cœur toutes les traditions auxquelles semblait attachée la fortune de l'empire.
Ils frappèrent donc sans pitié ces insoumis à qui leur Dieu défendait tout partage avec l'impiété du siècle. Voilà pourquoi le sang fut versé à flots, même par des princes qui 89 croyaient humains, entre autres par Marc-Aurèle, qui pensa faire œuvre de salut, en s 'armant contre la redoutable douceur et l'invincible faiblesse de cette Église calomniée par la peur, et factieuse à son insu par la seule pureté de ses mœurs.
Ajoutons que ces violences eurent le plus souvent l'impassible sang-froid de la raison d'État. Elles ne furent que
1. Rome n'eût pas demandé mieux que de s'annexer le Dieu des juifs et des chrétiens. On sait qu'Alexandre Sévère avait fait placer, dans sa chapelle domestique, rima^ie du Christ entre celles d'Orphée et d'Apollonius de Tyane. Mais. les chrétiens se refusaient à une telle alliance: voilà ee qui étonn/tit et indignait le monde paten. Il s'irrita surtout de Vùdlement où voulait rester 1« Diou nouveau, et de sùn dédain pour les aulrés dieux.
rarement l'explosion d'un fanatisme indigné vengeant son dogme et ses dieux. Car les rites n'étaient plus guère que des'formes, des cérémonies, des habitudes séculaires^ consacrées seulement par d'antiques souvenirs, ou protégées par des intérêts. Les haines cruelles et convaincues n'existaient qu'en bas, dans les foules ignorantes. Mais en haut ne régnaient plus que des nécessités Sociales ; car la philosophie grecque, aidée de Tindifférence, avait depuis longtemps renversé définitivement les idoles ; et, pour les patriciens, la religion consistait tout entière en démonstrations officielles ; ils n'y voyaient que le décor du théâtre oii ils jouaient leur rôle. Or ils n'en étaient que plus acharnés à poursuivre une guerre d'extermination, qu'ils regardaient comme une question de vie ou de mort.
Ces sentiments que l'apparition du christianisme inspirait à l'ancien monde, nous les retrouverons dans cette pièce qui nous montre au vif le dernier effort d'un duel à outrance. On en jugera par l'expression des physionomies que nous allons passer en revue. Nous y reconnaîtrons tous les éléments dont se composait alors la société romaine: les chrétiens de la veille et du lendemain, les païens politiques ou fervents, et entre ces camps les esprits modérés qui, sur la frontière des deux cultes, s'étaient réfugiés dans la sagesse d'une tolérance désintéressée.
Les caractères. ^Polyeuete. Le néophyte. L'éponx. — Pour commencer par le personnage qui donne son nom à la tragédie, Polyeucte est bien ici le chrétien récent sur lequel agit pleinement la grâce tout entière. Si au début il a je ne dis pas ses défaillances, mais ses délais et ses langueurs, s'il faut d'abord quoNéarque le gour^ mande, il n'en est plus ainsi quand, une fois enivré par les eaux du baptême, il à reçu la force victorieuse que lui confère le sacrement miraculeux. Dès lors il prend bien sa revanche, et devance à ce point les plus zélés, que leur feu parait tiédeur auprès du sien. Entré le dernier dans l'arène, il s'élknce soudain au premier 'rang. Loin d'avoir besoin d'aiguillon, c'est lui maintenant qui à son tour entraîne Néarque à l'encontre des faux dieu^. Tandis que
la prudence de son premier guide veut modérer sa fougue, c'est lui qui fait honte aux lenteurs d'une foi pusillanime, et la précipite vers les aveugles témérités*. •
Cet emportement, Voltaire ne le lui pardonne pas. Sa malveillance va jusqu'à professer qu'un tel caractère serait plus propre à figurer dans la vie des saints que sur la scène. A ses yeux, le mari de Pauline est moins intéressant que son rival. Il ose même le déclarer « ridicule et bourgeois, lorsqu'il résigne sa femme à Sévère, ainsi qu'un bénéfice. »
Nous ne partagerons point les préventions de cette ironie injuste et malséante. Outre que l'auteur d'AIzire devait être plus respectueux pour des beautés qu'il imita, lorsqu'il fit aussi paraître un chrétien, Guzman, touché tout à coup de la Grâce, et cédant celle qu'il aime à son ennemi, à son assassin, à un idolâtre, il ne nous convient pas, j'imagine, d'être plus exigeants que Sévère admirant l'enthousiasme religieux d'un cœur assez maître de lui pour ne pas envier à Pâmant de Pauline un bonheur dont il sait tout le prix. Si dédaigner un trône est un effort qui passe l'ordinaire et ravit les applaudissements, que dire de celui qui remporte une semblable victoire sur ses plus chères tendresses? Si nous sommes électrisés par la grandeur de ces républicains qui s'immolaient, eux et leurs enfants, aux intérêts de leur ville naissante, comment refuser notre émotion à ce Romain d'un autre âge qui, d'une âme si vaillante, se détache de tous les liens terrestres, pour se sacrifier à la patrie invisible et céleste ? C'est le même sang qui coule dans leurs veines. Il n'y a de changé que l'Idéal du devoir; et, si l'on aime des vertus plus qu'humaines,
f. Corneille, dans la-simplieité de son eœar, parait craindre qu'on ne lui reproche d*avoir péché contre Arlstote, en produisant sur la scène un héros aussi parfait. Ce scrupule est mal fondé. Car Polyeucte a une faiblesse ; il se iirre à un excès de zèle que l'Église elle-même déclarait coupable. Par là, il se réconcilie avec Aristote.
NÉÂRQUE.
Fuyez donc leurs aatels.
POLMUUTK.
' Je les veux reuTerser.
Et morrir dans le temple, on les y terrasser.
l'avantage reste encore à celles qu'inspire la charité chrétienne : car entre elles et les autres il y a la même distance qu'entre les exemples de Plutarque et les leçons de l'Évangile.
Allons plus loin, et soutenons contre les détracteurs de Polyeucte qu'on se méprendrait, en l'accusant trop légèrement d'indifférence cruelle pour Pauline. Sans doute, il a pu donner prétexte à ce grief par certains mots qui vont un peu au delà du nécessaire. Nous accorderons par exemple que le sens humain est blessé quand il lui arrive de dire :
Et je ne regarde Pauline
Que comme un obstacle à mon bien.
Mais, quoiqu^il se juge désormais invulnérable, son impassible sérénité n'en recouvre pas moins une affection d'autant plus profonde, qu'elle va perdre Pauline dans le temps pour la posséder dans l'éternité. Si, à l'heure de la séparation * , il s'écrie :
Je ne tous connois plus si vous n^ôtes chrétienne,
cette dureté n'est de sa part qu'une façon de brusquer un dénouement qu'attardent d'inutiles prières. Mais son cœur dément sa bouche, et les preuves en sont manifestes dans l'incomparable scène ^ où il veut initier à la foi celle qu'il honore par ce-t éloge :
Elle a trop de vertus pour n'ôtre pas chrclicnne.
C'est d'abord ceihélas! qui échappe à son stoïcisme. Ge sont ks pleurs qu'il ne peut contenir, et que Pauline accueille par ce cri :
Mais Murage 1 il s*émeull je vois couler ses larmes.
C'est encore le faux-fuyant, moitié trampeur, moitié sincère^ par lequel il explique cette soudaine faiblesse, et