‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 41 sur 193 · Alexandre Sévère · texte numérisé non relu

Alexandre Sévère

2. Il représente la" haute société romaine, éclairée par la philosophie grecque, mais hésitant à se convertir : car on ne délaisse pas sans déchirement de cœur »a patrie morald

Dieu. » n va respectueusement jusqu'au seuil du sanctuaire, comme dut le faire, en cette époque de transition, plus d'une âme de bonne volonté, éclairée de loin par Taurore du jour nouveau qui S3 levait à l'horizon. A Theure décisive qu'il traverse, Û représente ces stoïciens pratiques dont le groupe choisi conôole nos regards attristés par les misères d'une décadence.

Félix. Le préfet. Le père. Le politique. — Nous n'en dirons pas autant de Félix, dont la bassesse est décidément odieuse, et la conversion peu acceptable. Avec ses calculs, ses expédients, ses ruses et ses subterfuges, qui affectent un semblant de profondeur politique, il finirait par nous révolter, si son embarras ne lui donnait parfois une teinte comique dont on est tenté de sourire, et qui nous repose^ comme une détente de l'admiration continue. Il est telle rencontre où on lui appliquerait volontiers ce mot de Molière : Le pauvre homme! Cependant, ne soyons pas trop durs pour le père de Pauline. Outre qu'il est nécessaire à l'intérêt du drame, il suffit, pour qu'on l'épargne, qu'il soit possible et vrai. Or il y aura des Félix dans tous les temps. Il dut y en avoir surtout dans cette phase de transformation sociale et d'anarchie religieuse ou politique, durant laquelle, toute lumière de justice et de vérité venant à pâlir ou à s'éclipser, les intérêts et les habitudes se substituaient aux principes et aux croyances. Parmi les gouverneurs de province, il dut alors s'en rencontrer beaucoup réduits, comme lui, à n'être plus que des fonctionnaires tremblant pour le lendemain, écoutant avec anxiété les ordres contradictoires de ces empereurs élevés ou renversés par les jeux de la force ou du hasard, armant leur bras, mais sans conviction, contre des innocents qu'il fallait traiter en criminels, ne fût-ce que pour obéir à des lois dictées par la peur, et assurer un respect d'apparence à des autels désertés qui tombaient en ruines, à des dieux impuissants à se protéger eux-mêmes. Voilà où en était ce patriciat conservateur d'un néant qui se croyait encore l'empire éternel. Aussi Félix est-il parfois plus à plaindra qu'à blâmer, d'autant que ce préfet trop soucieux de sa

place eBt un père de famille naïf dans son égoïsme vulgaire, que corrigent certains accents de bonhomie presque touchante ^ Ne tombe-t-il pas aux pieds de son gendre, en s'écriant :

Veux-tu nous voir tous deux embrasser tes genoux?

Bref, pardonnons- lui, comme a fait Polyeucte,* puisque son intercession lui a valu la faveur du miracle dont il avait besoin, plus que tout autre, pour devenir an homme nouveau.

Les rôles secondaires. — Dans une pièce où Tart est parfait, les confidents eux-mêmes ne sont point à dédaigner. Si Fabian et Albin se recommandent par leur loyauté, leur bon sens et une affection vraie, Stratonice, si dévouée à sa maltresse, n*est-elle pas la païenne dévote, dont la colère éclate contre

,Un méchant, un inf&me, un rebelle, un perfide, Un traître, un scélérat, un I&che, un parricide, Une peste exécrable à tous les gens de bien. Un sacrilège impie, en un mot un chrétien?

Dans ces injures dont s'offense la dignité conjugale de Pauline*, il y a le sentiment d'une vérité historique. Corneille a compris que la ferveur de Tidolâtrie régnait encore dans les basses régions de la société antique, — Une nuance analogue doit aussi se remarquer dans la figure de Néarque : il est le chrétien de la veille, chez lequel s'est un peu refroidie l'action capiteuse de la grâce ; et sa prudence fait d'autant mieux ressortir la fougue de Polyeucte.

Le style de Polyeaete. — L'espace nous manquant pour analyser les scènes principales', terminons du moins par un mot sur le style de cette tragédie. Il se distingue par une expression tendre que l'on rencontre rarement chez

i. Acte V, scène m,

2. •• Ce mot aurait sufli sans ce torrent d'injures, s Pauline,

3. Acte l, scène i, exposition ; scène m , le récit du songe. Acte n, scène ir, entrevue de Pauline et de Sévère ; scène vi, Polyeucte entratne Néarque au temple. Acte III, scène ii, 1h sacrilège. Acte IV, scène ii, les strophes; scène ni« eutievue de Potyeuètft 9\ de Pauline. Acte V, scène m, les adieux.

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Corneille. Jaçiais il n'a été plus souple, plus varié, plus vif; et cela sans rien perdre de sa force et de sa concision. Car de cette trame serrée se détachent aussi, à chaque instant solennel, de ces vers grondants qui auraient mérité de résonner sous le masque de la Muse grecque. Jamais non plus vous né rencontrerez des dialogues plus pathétiques, où les ripostes se croisent avec une dialectique plus ardente, et un mouvement plus rapide ^. Toutes les notes se combinent dans cette langue agissante, oii tout est nerf et substance. Elle sait gémir et vibrer, soupirer et retentir, monter et descendre. Nous en aimons jusqu'aux familiarités censurées par Voltaire; elles nous semblent une grâcd de plus, parce qu'elles communiquent au sublime un air de souverain naturel, et produisent de charmants effets de contraste. A peine pourrait-on relever, dans le détail, quelques taches * qu'il ne faut pas imputer au poète : car il a dû paylr tribut au vocabulaire du jour. Des formes signalées comme des fautes dans les notes de Voltaire étaient trop autorisées par la coutume pour qu'on les censure ^ N'écoutons pas davantage de vaines chicanes contre des inversions qui, donnant à l'idée plus de prestesse, remplacent par la syntaxe de la passion et de l'imagination la logique trop rigoureuse de la prose ^. Au lieu de nous attarder à ces minuties, louons plutôt comme une heureuse innovation ces strophes de Polyeucte*^, qui préludent

1. Lisez entre aatres la scène iv de l'acte ii, la'scène ni da IV* acte.

2. Sar mes pareils, Néarqne, un bel œil est bien fort \ 8. Tel est l'emploi de la préposition ^ dans ce vers :

Il traitoit de mépris les dieux qu'il invoquoit. (Acte lit, scdne ii).

\ Ce tour avait l'avantage d'être fort clair, et plus rapide que ne serait aujoard'bui avec mépris, — Il en est ainsi de la préposition^ à dans cet exemple :

A punir les chrétiens son ordre est rigoureux.

c'est un équivalent de pour.

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