‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 72 sur 193 · Nicomède est comme Annibal, dont il dit · texte numérisé non relu

Nicomède est comme Annibal, dont il dit

Il m'a surtout laissé ferme en ce point

D'estimer beaucoup Rome, et ne la craindre point.

Nous ne lui reprocherons pas non plus d'avoir méconnu d'abord le cœur d'Attale. Gomment pourrait-il aimer le rival de son amour, le compétiteur de sa couronne, le fils de sa marâtre, le protégé de Rome ? Du reste, après le bienfait, il ne faillira point à la reconnaissance ; car il est de ceux qui payent toutes leurs dettes, et avec usure. Sa piété filiale n'est même pas entamée par les douleurs du patriote. Lorsque, salué par le peuple, il remet le pouvoir à son père, n'exprime-t-il pas avec un rare bonheur l'affection du fils et les vœux du politique :

Je viens, en bon sujet, voug rendre le repos Que d'autres intérêts troubioient mal à propos. Non que je veuille à Rome imputer quelque crime : Du grand art de régner elle suit la maxime , Et son ambassadeur ne fait que son devoir, Quand il veut entre nous partager le pouvoir. Mais ne permettez pas qu'elle vous y contraigne : Rendez-moi votre amour^ afin qu'elle vous craigne.

Que de finesse dans ce dernier trait ! Quelle convenance d'accent ! Qui n'aimerait ce langage délicat sans fadeur, et viril sans raideur? Aussi Nicomède fut-il un des favoris, j a ne dis pas de la Cour, mais de la Ville, surtout aux environs de la Fronde, au lendemain du jour où le prince de Gondé sortait de Yincennes. Oui, sans le savoir, Corneille avait subi l'influence d'un ciel orageux, et tout observateur attentif surprendra dans son héros comme un air. de lointaine ressemblance qui rappelle le vainqueur de Rocroy.

Prusias. Ijenralm vassaux de Rome. — Se douterai t-on.

que Nicomède est le fils d'un de ces rois avilis qui finissaient par ne plus sentir le poids de la servitude, tant le joug leur était habituel? Prusias appartient à la famille de ces Eumène, de ces Attale, de ces Antiochus, qui, dociles au moindre signe d'un simple centurion, tombaient à genoux devant les faisceaux d'un consuls Ces sujets de Rome, il

1. Eumène venait plaider sa cause contre les Rhodiens devant le tribunal du Sénat. Conquérant de TEgypte, Antiochus rentrait désarmé dans ses États : le cercle tracé par Popilius suffit à l'arrêter. Micipsa recommandait à ses fils de se croire seulement les adopinistrateurs du royaume, et de regarder les Romains comme leurs maîtres

les dépasse tous en humble soumission. A l'arrivée des députés de Rome, n'avait-il pas coutume de remplacer sa couronne par un bonnet d'affranchi? Aussi ne sommesnous pas surpris qu'il subisse tous les genres d'esclavage, et que, souverain dégradé, il soit un mari de comédie. Il est en effet de la trempe de Ghrysale, moins le bon sens, et d'Orgon, moins l'entêtement qui simule la volonté ; car il ne fait le brave qu'avec les faibles, et ses violences sont alors aussi odieuses que sa couardise devant les forts.

Flaminlns : la diplomatie romaine. — Il n'y a pas

moins de vérité dans Flaminius*. Il représente cette politique cauteleuse par laquelle le Sénat divise ses ennemis, isole ses alliés, entrave leurs traités, traverse leurs conquêtes, marie les princes, humilie les superbes, et paralyse ceux qu'il n'ose attaquer de front. Ces pratiques se prêtent à. de soudains revirements. C'est ainsi que Flaminius, après s^être donné comme le patron d'Attale, se met à protéger les intérêts de Nicomède, quand il le voit dépouillé par son père. Dès que Prusias se résout à faire périr un fils dont la gloire l'inquiète, le délégué de Rome s'y oppose avec arrogance :

Seigneur, quand ce dessein auroit quelque justice, Est-ce à vous d'ordonner que ce prince périsse ? Quel pouvoir sur ses jours vous demeure permis ? C'est Totage de Rome, et non plus votre lils.^ Je dois m'en souvenir, quand son père l'oublie. C'est attenter sur nous qu'ordonner de sa vie.

En revanche, il déguise par des euphémismes ce qu'il y a de trop cynique dans la doctrine de la force qui prime le droit. Écoutez comment il légitime ou pallie devant Laodice la brutalité du fait accompli :

Comme simple Romain, souffrez que je vous dise Qu'être allié de Rome, et s'en faire un appui, C'est l'unique moyen de régner aujourd'hui ;

1. C'est par méprise que Corneille a substitué h Titus Quintius Flaroininus, patricien député à la cour de Prusias pour y demander l'extradition d'Annibal, un Flaminius fils du consul tué dans le désastre de Trasiraèno. Ce dernier personocge, d'origine plébéienne, n'avait rien de cemmun avec l'autre.

Qae c'est pat* là qu'on tient ses voisins en contrainte, Ses peuples en repos, ses ennemis en crainte ; Qu'un prince est dans son trône à jamais afifern^i, Quand il est honoré du nom de son ami ; . Qu'Âttale, avec ce titre, est plus roi, plus monarque. Que tous ceux dont le front ose en porter la marque.

Il est donc un interprète habile de ces roueries égoïstes qui achevaient par Tintimidation ou des caresses Iqs entreprises commencées par les armes ^ Dans son langage, il ; a des traits que ne renierait ni un Tacite, ni un Montes-^ quieu.

Attale. I<e8 otag^es de Rome. Conversion vralsem* blabie. — Sans avoir la même importance, Âttale nous semble très vivant. En lui nous, retrouvons ces fils de maisons régnantes élevés à Rome sous la surveillance du Sénat, et 'i, tout imbus des mœurs romaines, étaient, sous prétexte de faveur, rendus à leur pays, pour préparer la conquête par un travail de dissolution dont ils devenaient les agents parfois involontaires. Ces princes accomplissaient une œuvre analogue à celle de ces colonies qui furent les instruments les plus actifs d'une propagande envahissante, dans les provinces convoitées ou récemment soumises. Un profond sentiment de l'histoire recommande donc le rôle d'Attale,

Attale, qu'en otage ont nourri les Romains,

Ou plutôt qu'en esclave ont façonné leurs mains.

Nous ne blâmerons même pas Corneille d'avoir démenti ces promesses par la conversion qui change le caractère de ce prince, et fut taxée d'inconséquence. D'abord, la mobilité de l'humeur est un travers des enfants gâtés, surtout de ceux qui goûtèrent les douceurs d'une haute fortune. Or, élevé dans un palais, habitué aux mensonges de l'adulation, ébloui par des grandeurs qui ne lui ont rien coûté, flatté par les Romains comme par sa mère, le fils d'Ârsinoé ne se connut pas encore lui-même, tant qu'il

1. Ck>rneiUe Ta quelquefois trop sacrifié à Nicbmède. Il y a telle scène où Fiaminius est en posture vraiment fâcheuse, et ne conserve plvs Tautorité de son rang.

Ktuues littéraires. i> — H

fut sous le charme de ces espérances qui se croyaient infaillibles. Il ignorait alors qu'il pût y avoir d'autres droits que le caprice de sa passion. Il ne soupçonnait point encore les instincts généreux de sa nature. Pour qu'ils se révèlent à sa conscience et à nos regards, il faut qu'il sorte de tutelle, et qu'une crise morale l'affranchisse enfin de cette minorité prolongée. C'est ce qui advient, lorsqu'il se voit délaissé par Flaminius qui, n'ayant plus à craindre Nicomède livré comme otage, se refuse aux prétentions d'Attale, et lui interdit, avec la main de Laodice, la couronne d'Arménie. Aussitôt la lumière se fait dans son esprit, comme le prouve l'énergique concision de ces vers :

A voir quelle froideur à tant d'amour succède, Rome ne m'aime point, elle hait Nicomède ; Et, lorsqu'à mes désirs elle a feint d'applaudir, Elle a voulu le perdre, et non pas m'agrandir.

Dès lors, il cesse d'être dupe d'une amitié si précaire, et ne songe désormais qu'à s'appartenir, ou même à se réhabiliter*. Rien de plus naturel que cette évolution. C'est une passion nouvelle qui en chasse une autre. Pourquoi le théâtre n'admettrait-il pas, au moins par exception, cette inconstance que nous offre si souvent le spectacle de la vie? Car les caractères sont rarement tout d'une pièce; l'essentieF, c'est que des raisons psychologiques justifient ces changements, et qu'ils ne soient pas trop brusques*. Si Corneille se trompe, ce serait plutôt lorsque, dans les premieis actes, il rabaisse le personnage d'Attale plus qu'il ne sied à la convenance du dénouement. II y a là un péril ; car il est plus difficile de revenir du ridicule à l'estime que de la haine à l'amitié.

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