PRUSIAS
Et que dois-je être ? /
NlGOMFDB. .
Roi. *
(Acte IV, scène m.)
peinture de la passion, et ne doit qu'à lui-même la création de Monime, il se souvient du moins des fils de Prusias, lorsqu'il met en scène Phamace et Xipharès, Quant à Tintérêt politique, il languit parfois dans une pièce dont Tamour est le principal ressort, et qui voulait plaire à un public plus soucieux d'être ému que d'être instruit. Les ennemis de Mithridate ne sont que des Romains de fantaisie. Malgré des beautés oratoires qui nous font illusion, le génie de l'histoire n'est pas là. Trop de rhétorique se mêle aux plus éloquentes tirades : on y chercherait vainement l'intelligence profonde des causes qui expliquent la fortune de Rome, et les progrès continus de sa domina tion. Mithridate lui-même est assez proche parent de Porus, d'Àcomat, ou de Pyrrhus*. Corneille conserve donc tous ses avantages dans les rencontres où il s'agit de faire parler avec puissance la raison d'Stat. Par ce mérite, Nicomède est du même ordre que Cinna,
LES DEBNIERES PJEGES DE CORNEILLE
(1652-1674.) Il B*y a pas en déelln cfaex Corneille, maia erreur et
méprise. — On a souvent considéré les dernières pièces de Clomeille comme les fruits malingres d'une verve épuisée, et l'on s'est habitué à voir dans la période qu'on appelle sa décadence le brusque déclin d'un poète trahi subitement par son génie. N'ayant pas ici le loisir de réfuter ce préjugé par l'examen détaillé d'œuvres aujourd'hui trop oubliées, nous voudrions du moins démontrer que ces disgrâces d'une verte vieillesse furent des erreurs, mais non des défaillances, et qu'au lieu d'être un symptôme d'impuissance, elles procédèrent d'une force mal employée. Oui, si
1. Racine n'est grand bisloricn que dans Dritannieus cl Athaliê,
Corneille parait inférieur à lui-même, la faute en est à des excès de doctrine, et à des méprises de conception, mais non à des langueurs ou à des éclipses d'intelligence. En d'autres termes, il s*égare, mais ne tombe pas. Ses merveilleuses ressources se dépensent en artifices et en expédients, il perd de plus en plus le sentiment de la vraisemblance, il vise à l'incroyable ou au révoltant ; mais, jusque dans ces aventures, se soutient encore la virilité de son style et de sa pensée. ï)e magnifiques éclairs traversent ses idées fausses; et, quand il revient à la vérité, il ne cesse pas de retrouver tout son élan, toute sa vigueur, toute sa ' netteté^.
Hes yermes de fanatisme dans ses chefs-d'œuvre. ^
Du reste, ses chefs-d'œuvre mêmes contenaient déjà comme en germe la menace d'un péril. En admirant Horace et Polyeucte, on peut en effet s'inquiéter parfois de l'air trop rigide que semble affecter leur vertu; il y entre par instant je ne sais quel entêtement d'esprits qu'on pourrait appeler étroits, si l'on ne craignait de manquer de respect à de nobles caractères. Dans certaines rencontres, on dirait des acteurs qui se composent un rôle, étudient leur attitude, et se drapent devant le public. On leur voudrait moins d'ostentation ou d'impassibilité. Ce travers, on le pardonne sans peine, quand il recouvre une énergie saine qui se met au service du devoir, et se dévoue à une grande cause. Mais le jour vint où cette puissance de voloaté cessa d'obéir à une conscience éclairée par un idéal. Au lieu d'être le courage de la raison, elle ne fut guère que l'obstination d'une idée fixe, le transport de l'orgueil, et comme la fureur maladive d'une monomanie qui étouffait tous les sentiments naturels. C'était déjà le tort d'Emilie : or elle fit école, et de son exemple procédèrent des furies qui n'eurent pas même la beauté pour excuse. Aussi la sympa* thie se refuse-t-elle à cette force déréglée qui n'est qu'une infirmité, dès qu'elle a perdu la lumière de la loi morale. Nous ne voyons là que du fanatisme; et, si le vulgaire se
1. Voltaire tui-mème, malgré son esprit de dénigrement, reconnaît que dans ses dernières pièces il faut admirer encore « le style de Rodogune. »
laisse prendre encore à 4^8 apparences imposantes, les juges plus sévères n'éprouvent plus qu'une impression d'étontiement, ou même de stupeur.
liCB trag^édies snrhamalneB et inhumaines. — Voilà
pourquoi ces pièces d'arrière-saison, en dépit de scènes souvent magistrales, nous paraissent je ne dis pas surhumaines, mais inhumaines. L'âme et Je cœur ne se reconnaissent plus dans ce monde qui n'est pas celui des vivants. Le spectacle de cette grandeur morne nous accable, et nous oppresse. C'est ainsi qu'après avoir inauguré la tragédie psychologique, où le drame intérieur est tout. Corneille fut infidèle à lui-même, et finit par ne produire que des situations impossibles, ou des personnages abstraits, chez lesquels de détestables maximes ont aboli jusqu'aux plus simples instincts d,cs vérités élémentaires.
Dans leurs paroles ou leurs actes, ils sont inspirés par une dialectique aveugle ou perverse. L'action où ils figurent devient une sorte de thèse paradoxale, qui n'intéresse que la curiosité. Gomment donc serions-nous émus par ces raisonneurs à outrance qu'un syllogisme ou un dilemme pousse du bien au mal, et du mal au bien? Si encore ils se contentaient de remplacer la raison par la logique! mais ils nous révoltent par le pédantisme du crime, et la scolastique de l'assassinat^.
Les sœurs d'Emilie. La raison d'État substituée à la
passion. — C'est surtout dans les rôles de femmes que ce vice nous rebute. Car aux Chimènes et aux Paulines qui méritaient une respectueuse tendresse succèdent des héroïnes qui connaissent l'intrigue, l'ambition, la vengeance, la haine, mais ignorent l'amour. Toutes les vertus ou les faiblesses qui sont 1^ gloire ou la grâce de leur sexe ont désormais disparu. Chez ces énergumènes, la politique a banni la réserve, la pudeur, la reconnaissance,
l. Dans c«s odieux apophtegmes se reconnaît l'esprit d'une société toute inbae des doctrines de Machiavel, et qui a pour politique Mazarin, pour moraliste La Rochefoucauld. Le^ grand Condé, la Grande Mademoiselle, Mme de Longueville, le cardinal de Retz, et bien d'autres intrigants illustres manquaient effrontément de principes. Le-meurtre de Monaldeschi ne fut pointjugépar Topinion d'alors, comme il Test aujourd'hui.
la piété domestique, les mouvements généreux, l'esprit de sacrifice, le culte deThonneur*. Ici, c'est Cléopâtre, s'écriant:
Dût le ciel égaler le sapplice à Toffense, Tr6ne, à l'abandonner je ne puis consentir : Par un coup de tonnerre il vaut mieux en sortir.
Là, c'est Domitie disant à son amant :
Non, je n*ai point une âme à se laisser charmer Du ridicule honneur de savoir bien aimer.
Ailleurs, c'est Viriate déclarant au vieux Sertorius qu'elle ^^-ire dans ses cheveux blancs le grand art de la guerre :
Car quiconque peut tout est aimable en tout temps.
Ou bien, c'est Aristie, l'épouse répudiée par Pompée, revendiquant ses droits avec la morgue d'une patricienne qui ne veut pas déroger à la noblesse d'un nom illustre :
J'aimois votre tendresse, et vos empressements ; Mais je suis au-dessus de ces attachements; Et tout me sera doux, si ma trame coupée Me rend à mes aïeux en femme de Pompée, Et que sur mon tombeau ce grand titre gravé Montre à tout Pavenir que je Tai conservé.
Substituer ainsi la raison d'état ou les calculs de Tamourpropre à la peinture de la passion, n'était-ce pas tarir les sources mêmes du pathétique? La faute du poète fut de croire que « l'amour est trop chargé de faiblesses » poHr devenir la « dominante » dans une pièce héroïque. « J'aime, disait-il, qu'il y serve d* ornement, mais non pas de corps. » Cette théorie le mena tout droit à l'écueîl de l'ennui. Car l'amour est la fadeur même, dès qu'il ne produit pas des effets tragiques, ou répugne au caractère des personnages;
i. Ce qu'il y ar de plus étrange, c'est que les femmes du zvii* siicle n'en rouhireni point à Corneille. Au contraire, elles lui surent gré de ce mensonge qui leur attribuait des facultés viriles. Elles girdèrent une prédilection secrète pour le poète qui leur offrait un miroir trompeuri et les défigurait, sous prétexte de les transfigurer.
il n'est plus alors qu'un ridicule, qu'il convient de renvoyer à la comédie. Au théâtre, les passions ne trouvent leur excuse que dans leur excès : elles doivent donc être dominantes, quoi qu'en dise Corneille, sous peine d'exciter, non plus la terreur ou la pitié, mais le mépris.
liO maehiavéliflnie de ses héros. — C'est pour n'avoir pas su traiter l'amour, tout en s'obstinant à le mettre partout^ que Corneille a transformé ses personnages en héros de roman, gâté les plus heureux sujets, et refroidi des rôles où éclatent des beautés supérieures. Il est vrai que cette faute doit être en partie laissée à la charge des contemporains. Il cédait au même entraînement, lorsqu'il donnait tant d'importance à ce qu'on appelait alors Vesprit de Cour, etlesmcudmes de Cour, c'est-à-dire à cet étalage de machiavélisme, où se complaisait la génération de la Fronde et l'élite de ses survivants. Cette complicité tle l'opinion encouragea trop ces fanfarons de scélératesse qui, fiers de leurs noirceurs, paraphrasaient sur tous les tons la morale de Photin s 'écriant avec cynisme :
Le droit des rois consiste à ne rien épargner;
La timide équité détruit Tart de régner :
Quand on craint d'être injuste^ on a toujours à craindre;
Et qui veut tout pouvoir doit oser tout enfreindre^
Fuir comme un déshonneur la vertu qui le perd,
Et voler sans scrupule au crime qui le sert.
lia tragpédie de sUuafions. — Quand le faux est dans led principes et les sentiments, il entre dans tout le tissu de l'action. Voilà pourquoi, délaissant la tragédie de caractères à laquelle il devait ses triomphes, Corneille lui préféra la tragédie de situations, celle où l'intrigue est un but, non un moyen. Comme s'il avait perdu le secret de ses premières créations, il ne visa plus à imiter la vie, mais à combiner des fictions si embarrassées ^ qu'il s'égarait lui-même dans leur labyrinthe. Le style ne tard;^ pas à se ressentir d'une contagion qui gagnait de proche en proche. Il glisse de l'éloquence dans Temphase, du rai-
i. C'est le mot doDt il se sert pour caractéris.r ses pièces inijjlexei.
sonnement dans les subtilités d'école, et des hautes pensées dans l'abus des sentances. Inégal, dur, heurté, tendu, barbare, il ne se souvient que par exception de son sublime essor d'autrefois, et de sa candeur qui nous ravissait. Grâce au lointain de la perspective théâtrale, ces défauts peuvent échapper au spectateur; mais ils sautent aux yeux plus réfléchis des lecteurs, et impatientent les délicats, comme nous essaierons de le prouver par la revue rapide des pièces où le goût est en souffrance, même quand on y admiré encore un acte, une scène, ou des traits brillants.
Théodore, t6#5. — Tel est, par exemple, ce drame de Théodore qui voulut être le pendant de Polyeucte^ et n'en fut que la parodie ^ Il fallait vraiment avoir la naïveté du génie pour ne pas soupçonner que nul artifice ne pouvait pallier l'horreur d'un sujet où une héroïne chrétienne, plutôt que d'épouser un honnête homme, s'expose à subir la brutalité de la populace et Tignorainie d'un martyre que nous ne pouvons pas même caractériser. C'est pourtant sur ce péril que roule toute une action où nul personnage n'appelle la sympathie; car les bons y sont trop simples et les méchants trop odieux, entr'autres un Yalens, gouverneur d'Antioche, près duquel Félix serait un héros. Aussi lâche que perfide, il est le digne époux d'une affreuse mégère, de Marcelle, marâtre qui persécute son beau-fils Placide, pour empêcher son union avec Théodore vierge et martyre. Au dénouement, tout le monde meurt, sauf Yalens : mais ce sang versé ne fait pas couler une larme*.
Pertharife, i6St. — Elle n'est pas moins exorbitante la conception de Pertharite, qui parut au carnaval de 1652. On en jugera par le résumé que voici. Ce roi des Lombards a été détrôné par un de ses seigneurs. On le croit mort,
1. Un sujet analogue avait été traité en 1615 par le sieur d*ATes, sous ce titre: ta Tragédie de Sain^Agnès. Les reliques de Sainte Théodore Tenaient d'être transférées do Home à la chapelle des Ursulines de Caen.
2. Corneille se console de cette chute, en disant que la pièce réussit en province. Nous ne signalerons que trois situations dramatiques : (Acte III, scène m et v. Acie V, scène vi). Le récit de la mort de Marcelle est assez réussi. L'idée de cette tragédie fut empruntée aux Geste* des Lombards, par Paul Diacre.
et l'usurpateur Grimoald, amoureux de sa veuve Rodelinde, lui offre, si elle veut accepter sa main, de donner le trône à son fils. Mais eUe s'y refuse ; et, pour la contraindre, Grimoald menace de tuer ce fils, au lieu d'en faire un roi. Alors, elle lui déclare qu'il est libre d'accomplir ce meurtre, qu'elle-même elle l'y aidera, et qu'ensuite elle l'épousera, pour se venger plus sûrement de lui. Cependant, Pertharite ressuscite. Grrimoald feint d^abord de ne pas le reconnaître; puis, cédant à un mouvement chevaleresque, il lui rend son royaume, et devient son beaufrère par un mariage avec Edwige, sœur du roi restauré. Dans cette pièce infortunée^ ^ toutes les physionomies sont niaises, féroces, ou ridicules. Corneille est, cette fois encore, dupe d'un principe qu'il a rencontré dans Aristote, à savoir oc que la tragédie peint les actions, et non les mœurs. » Voilà pourquoi il subordonne ici les caractères à l'intrigue, et se borne à combiner des ressorts pour produire des péripéties. Malgré les conséquences fâcheuses de ce système, l'échec aurait pu se changer en succès, si des passions sérieuses avaient soutenu la situation: car elle est fort dramatique; et les rôles de Rodclinde^ d'Edwige, de Garibalde et de Grimoald ont des analogies frappantes avec ceux d'Andromaque, d'Hermione, d'Oreste et de Pyrrhus '. Plus d'une tirade mériterait même d'être sauvée. Rodelinde n'est-elle pas éloquente, lorsque sa haine se déclare ainsi contre Grimoald' :
Je hais dans sa valeur Teffort qui le couronne; Je hais dans sa bonté les cœurs qu'elle lui donne; Je hais dans sa prudence un grand peuple charmé; Je hais dans sa justice un tyran trop aimé ; Je hais ce grand secret d'assurer sa conquête. D'attacher fortement ma couronne à sa tète ; Et le hais d'autant plus que je vois moins de jour A détruire un vainqueur qui règne avec amour ^.