Acte III, scène lu
Pnlehérie, 11199. — Mais il no pénètre plus dans ces limbes du Bas-Empire où Corneille descendit pour aller y chercher Pulchérie, Quel parti pouvait-il tirer du mariage de cette impéralriee vestale, qui finit par épouser un vieux soldat, sans mettre à son choix d*autre condition que le respect de ses vœux, et de son autorité souveraine? Quand s'accomplit cette union bizarre, on croit entendre Corneille lui-même dire avec tristesse par la bouche de Martlan :
J'aimois quand j'étois jeune, et ne déphisois. guère; Quelquefois de soi-même on cherchoit à me plaire. Mais, hélas I j'étois jeune, et ce temps est passé. Le souvenir en tue, et l'on ne l'envisage Qu'avec, s'il faut le dire, une espèce de rage. On le repousse , on fait cent projets superflus ; Le trait qu'on porte au cœur s'enfonce d'autant plus, ' Et ce feu que de honle on s'obsline à contraindre Redouble par l'eflort qu'on se fait pour l'éteindre.
Suréna, 1694. — On sent que la fin approche avec Suréna^ qui fut comme le dernier cri tragique d'un génie expirante
Une idée dramatique, et deux caractères bien tracés, eeuxdeSuréna et d'Eurydice, tels sont les seuls mérites de ce poème, dont l'action, trop languissante, trahit les défait lances de l'âge. On regrette que le péril de Suréna provienne du refus d'épouser la fille d'Orode. Il eût été plus habile de grandir le héros, et avec lui les craintes de son ennemi, jusqu'à rendre un meurtre inévitable. Ce crime gratuit, et dont l'exécution nous paraît accidentelle, n'est pas assez préparé ni redouté pour nous émouvoir. L'amour d'Eurydice nous semble aussi trop contenu pour expliquer suffisamment la mort soudaine dont la crise éclate au moment où la sœur de Suréi^a, s'étonnant de ne pas voir couler les larmes d'une amante, l'accuse d'insensibilité. A ce soupçon Eurydice fait cette réponse éloquente:
1. D'an titre de dignité dont usaient les Parthes, du Suréna, il fit on nom de héros. Sarla foi de Platarqueet d'Appien, il représente ici l'ingratitude d'un soure* raio qui, importuné par les senrices et la grandeur d'un sujet, le sacrifie à ses ter< reurs. C'est l'hisioire du duc de Guise, disant : On n'oserait*
Non ; je ne |)leure pas, Madame ; mais je meurs.
Cet accent est du pur Goracille. Elle a grand air aussi la mélancolie de Suréna disant à Eurydice qui Tinvite à prendre une autre épouse, pour faire revivre la race de ses aïeux:
Que tout meure avec moi, madame : que m'importe
Qui foule après ma mort la terre qui me porte?
Sentiront-ils percer, par un éclat nouveau,
Ces illustres aïeux, la nuit de leur tombeau ?
Respireront-ils l'air où les feront revivre
Ces neveux qui peut-être auront peine à les suivre,
Peut-être ne feront que les déshonorer,
Et n'en auront le sang que pour dégénérer ?
Quand nous avons perdu le jour qui nous éclaire,
Cette sorte de vie est bien imaginaire ;
Et le moindre moment d'un bonheur souhaité
Vaut mieux qu'une si froide et vaine éternité ^.
Enfin, le peintre d'Horace ne se dément pas dans les élans de bravoure et de fierté que voici :
Qu'on veuille mon épée, ou qu'on veuille ma tête, ,
Dites un mot, seigneur, et l'une et l'autre est prête. Je n'ai goutte de sang qui ne soit à mon roi ; Et, si l'on m'ose perdre, il perdra plus que moi. J'ai vécu pour ma gloire, autant qu'il falloit vivre.
De pareils traits justifient donc, dans une certaine mesure, ce mot de Corneille :
Olhon et Suréna Ne sont pas des cadets indignes de Cinna,
€)OBclasio]i. I^'ldéal de Corneille et eélul de Raeine* Un nonveaa régime appelait un nouveau poète. — Tel
fut Tadieu d'un génie dont les faiblesses mêmes étaient celles des forts. Initiateur d'un art qu'il sauva de la triple barbarie des sujets, des idées et du langage, incomparable dans la peinture de Théroïsme, il avait inauguré non seulement la tragédie, et la comédie, mais toutes les formes
l. Aciu I, scèue n.
delà poésie dramatique. L'âme humaine lui doit ces émotions qui font la beauté de la vie. Nul ne fit jamais verser de plus nobles larmes ; nul ne nous apprit mieux à connaître les joies de Tadmiration, et Penthousiasme du sublime. Mais, tout en saluant dans Corneille le Descartes de la scène française, nous reconnaîtrons que sa poétique se voua
' trop complaisamment aux types imposants, quoique mensongers, d'une grandeur plus apparente que réelle. Nous n'accepterons même pas sans réserve le jugement de La Bruyère déclarant que Corneille peint « les hommes tels qu'ils devroient être. » Non, César ne devait pas être assez fat pour dire à Gléopâtre que, s^il a vaincu à Pbarsale, ce fiit uniquement pour lui plaire. Non, la rivale de Rodogune ne devait pas assassiner un de ses enfants, et préparer r empoisonnement de l'autre. J^ai presque autant de scrupules sur le fratricide d'Horace, ou sur l'intolérance de Polyeucte brisant les idoles pour défendre les droits de sa conscience. Je me demande encore s'il convenait à Pompée -(dans SertoritÀs] de répudier sa femme par ambition, à Pertharite de céder la sienne, à Emilie d'offrir son coeur au meurtrier d'Auguste, à Cornélie d'insulter jusqu'à la générosité de César, à Camille de proférer d'horribles imprécations contre son frère et sa patrie.
Chez Corneille, la vertu même a donc parfois trop d'emphase. Elle étale trop volontiers ses titres. Il y a comme un bruit de fanfares autour de ses héros. On les admire, mais on ne voudrait pas vivre avec quelques-uns d'entr'eux; car leur fanatisme fait peur. Ses héroïnes surtout ont le verbe trop haut. La simplicité manque à leurs monologues virils; on les loue, sans les aimer. Ce sont ou des têtes exaltées, ou des cœurs froids qui obéissent à des principes plus qu'à des sentiments. On pourrait du moins désirer que les belles actions s'accomplissent sans faire appel aux applaudissements. Ce sera la gloire de Monime, de Junie, de ces âmes aimables, dont la générosité coule de source; car les sacrifices qui leur coûtent le plus ont, chez elles, la grâce d'un penchant involontaire,
' d'un premier mouvement, et d uu infaillible instinct.
CORNEILLE. i91
C'est dite qu'entre Corneille et Racine il y a la distance dW idéal à un autre, des contemporains de la Fronde à ceux de Louis XIV, de la politique à la passion, de Tesprit d'intrigue, d'aventure et d'ambition à une société pour laqueUe les principales affaires seront celles du cœur, et non de TËtat. Dès lors, la galanterie ne sera plus un moyen, mais un but, et Tunique emploi des délicatesses que comportent les élégants loisirs d'une aristocratie raffinée. Ce nouveau régime attendait son théâtre, où la femme allait régner, comme à la Cour et à la Ville.
Autant les deux générations étaient différentes, autant il devait y avoir désaccord entre les deux poètes qtii lés représentèrent, et antagonisme entre les doctrines dont l'un et l'autre se sont inspirés. Ce qu'il faut à Corneille, c'est une matière féconde en péripéties . saisissantes, c'est parfois Tétrangeté d'une fable qui étonne. Voilà pourquoi il subit en frémissant le joug des trois unités. Elles gênaient la liberté de ses combinaisons. Elles lui marchandaient l'espace et le temps dont il avait besoin pour donner carrière à son invention. Or, il n'en sera pas ainsi de. Racine. Ne visant plus à peindre des exceptions, mais se rapprochant de la vie réelle autant que Corneille s'en était éloigné, et soucieux avant tout d'observer le cœur humain tel qu'il s'offre à nous partout et toujours, il recherchera, comme il le dit en sa préface de BritannicuSy «une action simple, » chargée de peu d'incidents, s'avançant par degrés vers sa fin, et « soutenue seulement par les intérêts, les sentiments, ou les passions des personnages. »
Au moment oii Corneille s'applaudissait, dans Héradius^ des obscurités mêmes qui fatiguent notre attention, l'auteur de Bérénice professe que « toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien. » Réduire l'intrigue à son minimum, supprimer tous les coups de théâtre dont la cause n'est pas exclusivement psychologique, subordonner les situations aux caractères et non les caractères aux situations, tels furent les principes de cette révolution qui était entièrement accomplie quand parut Suréna : car cette pièce
est de la même date qu'Iphigéme. Or, entre elles, il semble qu'il y ait un intervalle de quarante ans.
C'est ce qui nous frappe, même si Ton ne considère que la langue. Celle de Corneille ne s'est pas rajeunie. Elle a comme un air de désuétude. A voir ses expressions et ses tours passés de mode, on dirait le grand Sully se présentant à la cour de Louis XIII avec le pourpoint et la fraise d'Henri IV. En concluerons-nous que Corneille était suranné? Nullement, pas plus que ne l'est aujourd'hui Racine. Mais nous admettrons du moins que l'art ne saurait impunément demeurer stationnaire. Si étendu que soit * le génie d'un homme, la Muse n'accepte pas les limites où voudraient l'enfermer même des chefs-d'œuvre. L'avènement i*Andromaque fut donc aussi désirable que l'avait été celui du Cid, Mais, en comparant les deux rivaux, n'oublions jamais que, si Racine égala Corneille sans lui ressembler, il put s'instruire par les succès et les revers de son devancier. N'envions donc pas le premier rang à celui qui s'éleva, sans modèle, à de telles hauteurs que nul autre n'a pu les atteindre, et qui reste par excellence le poète d'une Nation assez héroïque pour mettre l'Honneur avant tout.
PORTRAIT BIOGRAPHIQUE
Son enffanee. Séjonr à Port-Royal. — Fils d'un procureur au bailliage, et de Jeanne Sconin ', Jean Racine naquit à la Ferté-Milon, le 21 décembre 1639. A son enfance manqua la douceur du sourire maternel ; car, le 1 3 janvier 1641, sa mère mourait en donnant le jour à une fille ;deux ans après, son père contractait une seconde union' à laquelle il ne survécut lui-même que trois mois. L'orphe-- Hn, qu'il laissa dénué de tout héritage*, fut recueilli par son aïeul ^, qu'il perdit en septembre 1649. Ce fut alors qu'il dut commencer ses études au collège de la ville de Beau vais; mais il le quitta le 1*' octobre 1655, pour entrer à Port -Royal des Champs, où s'étaient retirées sa grand'mère et une de ses tantes *, la sœur Agnès de Sainte* Thècle.
1. Son père fut procnreur des Eanx et forêts pour la forêt de Retz, puis garde du scean de la Ferté-Milon, et président au grenier à sel.
2. Il épousa Madeleine Vol, fille d'an notaire de la Ferté-Milon.
3. Tonte sa succession fut sa charge de procureur, vendue trois cent cinquante livres à son beau-père Jean Vol.
4. Jean Racine, qui mourut en 1649 (septembre). Sa veuve Marie des Moulins alla rejoindre alors à Port-Royal sa fille Agnès.
5. Son aïeule Marie des Moulins, sa fille Agnès (de Sainte-Thècle), et sa gnuid*tante Vitart. En 1638, les jansénistes persécutés, entre autres Lanceloft
.On peut dire que cette maison lui devînt une famille d'adoption. Car, très-durs pour eux-mêmes, ses maîtres traitèrent avec une tendresse paternelle Tenfant qui reçut d'eux son premier fonds de goût et de doctrine antique. Si, comme André Ghénier, il puisa directement aux sources viyes de ^ la Grèce, il le dut à Lancelot que les jésuites appelaient ce le chef de la secte helléniste; » et M. Lemaistre enflamma de son ardeur éloquente un cœur ouvert à 1 enthousiasm«^ Tandis que son adolescence, aussi candide que celle d'Éliacin , grandissait sous Taile du Seigneur, la persécution menaçait les pieux solitaires. Trop jeune pour entrer dans la mêlée, le disciple de ces austères Joad épanchait en vers latins et français ses tristesses indignées^. Gomme une colombe gémissante, sa rêverie soupirait, sous Tomhrage des grands bois, parmi les jardins et les prairies. Dans le voisinage de Pascal, et de son immortel pamphlet, Taôcent des chœurs d'Esther semble animer déjà ces odes où bégaye une muse novice'.
Au milieu de ces belles solitudes, dont il ressentait les douceurs jusqu'aux larmes, et tout en s'amusant à peindre avec émotion les reflets de la lumière sur l'étang, le vol de Thirondelle qui en rase les eaux, le sillage argenté des poissons, les fleurs, et la rosée, il passait des journées à lire et relire Euripide ou Sophocle. Non content de pratiquer ces maîtres qu'il doit égaler un jour, il échappe à une discipline un peu rude ' par des excursions clandestines dans le domaine de l'imagination tendre, sa vraie patrie ; et, en dépit d'une surveillance sévère , il apprend par cœur Théagène et \
et Lemaistre, avaient trouvé an asile à la Ferté, dans la famille des Vitart alliée ù celle de Racine.