‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 91 sur 193 · Racine paraphrase ainsi cette pensée · texte numérisé non relu

Racine paraphrase ainsi cette pensée

Si TOUS lui souhaitez en effet tant de mal, Élevez-le Tous-mème à ce trône fatal.

Ce trône fut toujours un dangereux abîme ; La foudre l'environne, aussi bien que le crime.

3. Hotron faisait mourir les deux frères dès le commencement de son troisième acte, c Le reste, dit Racine, étoit une autre tragédie où Ton entroit dans des intérêts nouveaux. II avoit réuni dans une seule pièce deux actions différentes, dont l'une sert de matière aux Phéniciennes d'Euripide, et l'autre à VAnligone de Sophocle. »

ÉTUt-ES LnTÉR.URES. ^' "" 14

âlO RACINE.

Fintéret manque à cette œuvre artificielle, où des éléments disparates sont combinés par un talent qui emprunte à ses maîtres leurs défauts plus que leurs qualités. C'est ainsi que, visant à la concision et à l'énergie de Corneille, il se raidit comme un enfant qui tend ses muscles, et enfle sa voix jusqu'à l'emphase ^

Les caractères sont à l'unisson, ou violents, ou faux. Voilà pourquoi les deux frères n'inspirent ni terreur, ni pitié. Pourtant, nous préférons encore la monotonie de leur haine * à l'ambitieuse hypocrisie de Créon qui, pour usurper le trône d'Œdipe, fomente la discorde entre ses neveux. Il est comme la caricature de ces héros cornéliens qui professent avec ostentation les plus détestables maximes. Si eu'core il se contentait d'afficher sa scélératesse ! Mais à l'odieux de ses forfanteries s'ajoute le ridicule d'une passion sénile. Tout en travaillant à brouiller des prétendants, et à les perdre l'un par l'autre afin de leur succéder, le voilàqui s'enflamme pour Antigone, comme Maxime pour Emilie, et devient le rival de son fils, comme l'Harpagon de Molière. Ménécée s'est sacrifié pour apaiser la colère des Dieux, son frère Hémon a succombé sous les coups des ennemis qu'il veut séparer, Étéocle et Polynice se sont mutuellement égorgés, Jocaste elle-même n'a pu survivre à tant de deuils; et c'est alors, au milieu de tous ces cadavres, que, malgré son âge, Gréon met son cœur aux pieds de sa nièce Antigone'. Une scène de ce genre, dans un dernier acte, justifierait la chute d'une pièce.

Épisode d'Hémon et d Antlg^one. Préludes d une ▼f>' eation qnl s'annonce. Indécision d'un débat. — Mais

ne soyons pas trop sévères pour des travers imputables à

1. On retrouve ici, comme dans Gornei41e, de longs monologues, des stances analogues à celles de Polyeucte et d'HéracliuSy des mazimes gratuitement odieuses, et des raisonnements alambiqués. Jocaste parle à ses fils à peu près comme Sabine à son époux et à son beau-frère. Elle s'ingénie en arguments subtils, pour leur prouver qu'ils doivent la tuer.

2. Quelques nuances les distinguent. Il y a plus de fureur dans Étéocle, plus de fierté dans Polynice.

3. Elle ne lui répond qu'en allant se tuer à son tour. Créon n'a pas le courag» d'en faire autant. Il se borne à dire, eu poussant de grands cris, qu'il irj a cherdier le repos aux Enfers ».

Tespril d'un temps où il n'élait pas permis de faire une tragédie sans amour. Reconnaissons plutôt que Racine av;oua son tort, lorsqu'il écrivit plus tard: « Les tendresses et les jalousies des amants ne sauroient trouver que fort peu de place parmi les horreurs qui composent l'histoire d'Œdipe et de sa malheureuse famille. »

S'il avait osé, il se serait donc abstenu de peindre l'épisode d'Hémon et d'Antigone. Mais il crut devoir céder à l'usage. Sophocle semblait l'y autoriser, par le souvenir de la mémorable scène où Hémon, ne pouvant réussir à défendre Antigone contre son père, se tue sur le tombeau de son amante. C'est le premier exemple d'un suicide inspiré par l'amour. 11 est vrai que sa mort seule témoigne de sa passion ; car jusqu'alors il semblait moins soucieux de sauver une fiancée que de protester coùtre un arrêt tyrannique. Il parlait à Créon en tribun plus qu'en soupirant. On saurait à peine son secret s'il n'avait pas voulu, comme un autre Roméo, partager le sort de Juliette. Aussi chercherions-nous vainement chez les Grecs ces longs entretiens où deux cœurs se confient leurs chagrins et leurs joies ; car les habitudes de la vie antique ne comportaient guère ces épanchements. Mais Racine suivit d'autant plus volontiers la mode du jour que ses instincts "y invitaient par un penchant naturel. Saluons donc dans Hémon la première apparition de ces platoniques amants qui, toujours prêts à mourir sur un signe de l'inhumaine, vont accourir de l'Inde, de la Grèce, de l'Italie ou de la Turquie, pour gémir en des élégies harmonieuses *. Si

1. AfSeri, traitant le même sujet, a retranché ces fadeurs. Il faut lui en savoir |ré ; mais, pour être moins galant, son Hémon n'est pas plus Grec. Car il ne cojiserve aucun respect pour son père. Il le brave d'une voix menaçante. On peut même craindre qu'il ne devienne parricide I L'Antigone italienne manque aussi à toutes les convenances qui étaient sa grâce. C'est une héroïne altière et inflexible. Lorsque Créon lui offre, avec son pardon, la main de son fils, elle repousse ses avances comme un outrage.

En revanche, Âlfieri nous intéresse au sort de Polynice. S'il s'est d'abord montré trop défiant envers sa mère et sa sœur, il déteste sa violence, au moment où il revient blessé, mais vainqueur, près d'Étéocle mourant. Il se jette alors aux genoux de sou frère, avec Antigone et Jocaste, pour lui demander son pardon. Étéocle ne répond que par un coup de poignard, en disant : a Je me suis ven?é, je meurs, et je te bais. <c Polynice s'écrie : « Le châtiment est égal au crirn;.'. Je meurs, et je te pardonne. »

•CCS fadeurs nous ennuient dans la Thébaide^ nous aurons cependant quelque clémence pour une erreur où nous reconnaissons la voix de Racine, ne fût-ce que dans la grâce de ces vers prononcés par Hémon :

Un moment loin de vous me durcit une année; J'aurois 0ni cent fois ma triste destinée , Si je n'eusse songé, jusques à mon retour, Que mon éioignement vous prouvoit mon amour.

Ântigone a plus dé douceur encore, lorsqu'elle chante cette variation sur le même motif :

Je m'en souviens^ Hémon, et je vous fais justice.

C'est moi que vous serviez, en servant Polynice.

Il m'étoit cher alors^ comme il l'est aujourd'hui,

Et je prenois pour moi ce qu'on faisoit pour lui.

Nous nous aimions tous deux dés la plus tendre enfancei

Et j'avois sur son cœur une entière puissance.

Je trouvois à lui plaire une extrême douceur,

Et les chagrins du frère étofent ceux de la sœur.

Âh ! si j'avois encor sur lui le même empire,

Il aimeroit la paix pour qui mon cœur soupire;

Notre commun malheur en seroit adouci :

Je le verrois, Hémon ; vous me verriez aussi *.

C'est déjà comme un prélude. Ailleurs, nous admirons aussi l'adresse d'une plume habile au pastiche. On croirait entendre un héros de Corneille, lorsque Créon dit à Jocaste:

On ne partage pas la grandeur souveraine;

Et ce n'est pas un bien qu'on quitte et qu'on reprenne.

L'intérêt de l'État est de n'avoir qu'un roi,

Qui, d'un ordre constant gouvernant ses provinces,

Accoutume à ses lois et le peuple et les princes.

Ce règne interrompu de deux rois différents,

En lui donnant deux rois, lui donne deux tyrans.

Ce terme limite que l'on veut leur prescrire

Accroît leur violence, en bornant leur empire*.

L'influence du maître est encore plus sensible, quand Polynice juge ainsi les menées d'Étéocle :

Page 1