SYMPATHIES DE BOSSUET POUR LES EGYPTIENS
et sa profession. Fénelon, lui aussi, n'a-t-il pas regardé comme désirable cette hérédité dont la servitude serait le meilleur moyen d'anéantir les talents, et de fausser les vocalions naturelles? Ajoutons qu'ailleurs, parlant de ces jugements posthumes auxquels étaient publiquement soumis les souverains défunts, Bossuet a l'air d'envier ces panégyristes dont la sincérité avait le droit de tout dire, sans obéir à d'officielles contraintes*.
Malgré des illusions trop complaisantes, le sentiment général est aussi juste que le comportaient les connaissances de son temps. Il cite les voyages publiés alors par M. Thévenot. Il présage les mystères ensevelis dans les hypogées. S'il ne propose pas à Louis XIV, comme Leibnitz, de conquérir au commerce de l'Europe une terre ruinée par les Mamelucks, il l'invite à faire explorer la Thébaïde, il prédit de merveilleuses découvertes; et, prévoyant sinon un ChampoUion, du moins un Mariette, il pressent que la France peut jouer son rôle dans cette antique contrée où elle a laissé de si glorieux souvenirs, au xiii'^ siècle avec saint Louis, au xvm° avec Bonaparte, au Xi.V avec ceux de nos compatriotes qui ont ouvert l'isthme de Suez, et réahsé victorieusement le projet d'un Pharaon mort depuis plus de trois mille ans -. Tout ce qui est grand charme Bossuet. Aussi quelle magnificence dans ses vives peintures des ruines de Karnak et de Louqsor ^ ! Quand il décrit le cours du Nil, « le nourricier, le défenseur de l'Egypte », et ces villes qui « regardoienl avec joie toute la plaine fertilisée par un fleuve bienfaisant », et les travaux immenses exécutés pour les irrigations, et ces lacs qui « tendoient leur sein aux eaux
1. Ne se plaignait-il pas de ces entraves dans l'Exorde de l'Oraison funèbre du P6re Bourgoing?
2. La monarchie égyptienne, selon M. Maspero, dura au moins quatre mille ans, sous trente dynasties consécutives, de Mena jusqu'à Nectanébo.
3. 11 avait lu la relation d'un Voyage dans le Sayd par les Fores Protais et Ch. F. d'Orléans, missionnaires. La grandeur de l'architecture égyptienne est sans rivale : témoin les temples de Thèbes, la salle de Karnak, où la voûte est portée par 140 colonnes gigantesques dont plusieurs ont 70 pieds d'élévation sur 10 de diamètre, et les pyramides, dont l'une, haute de 150 mètres, est le plus formidable entassement de pierres que les hommes aient construit : rappelons encore les Hypogées, le Labyrinthe, le grand Sphinx qui mesure 20 pieds du menton au sommet de la tête, et ces obélisques de Louqsor, dont l'un, monolithe de granit, haut de 23 mètres, élevé par Ramscs II, so voit aujourd'hui sur la place de la Concorde.
répandues », on croit entendre un voyageur qui revient de Thèbes ou de Memphis, tout plein de ses propres souvenirs.
Sans doute, il ne se demande pas assez quel degré de confiance méritent les témoignages anciens qui lui servent de guides, et Ton dirait parfois qu'il rêve, comme l'auteur du Télémaque, son utopie de Salente, quand il préconise dans les lois d'une « nation grave et sérieuse la vraie fin de la politique qui est de rendre la vie commode et les peuples heureux ' ». Mais n'oublions pas que Bossuet voulait instruire un jeune prince. Cette préoccupation a donc pu l'incliner à l'optimisme, notamment lorsqu'il s'étudie à mettre sous les yeux du Dauphin, dans la figure de Sésostris, un autre Salomon aussi sage qu'habile et entreprenant. C'était peut-être faire indirectement la leçon à Louis XIV lui-même ; en ce cas, si la vérité en souffre, on ne peut qu'honorer l'intention qui dicta ces exemples édifiants - : car ce fut une façon respectueuse d'avertir l'orgueil du conquérant, et de le rappeler au devoir qui l'obligeait à ménager son peuple.
Les A<!>syriens. Les Mèdes. Dédain des Barbares. Les Perses idéalisés par le précepteur du Dauphin. — Nous n'insisterons pas plus que Bossuet sur les deux empires d'Assyrie, les Mèdes et Cyrus. Aimant la certitude, il n'ose prendre pied sur le terrain mouvant des conjectures, et ne dissimule pas l'embarras que lui causent ici les ténèbres de la tradition. Il ne sied donc point de lui imputer l'ignorance séculaire dont il subissait la gêne. De nos jours seulement les découvertes inespérées des archéologues ont exhumé les vestiges d'une capitale et d'une civilisation détruites, sans qu'on pût même savoir le lieu de la terre où s'élevaient ses monuments ^. Privé de ces lumières, le précepteur d'un prince a du
1. Il se trompe notamment, lorsqu'il dit que l'Egypte « envoyoit ses colonies par toute la terre, et avec elles sa sagesse et ses lois ». C'était une race sédentaire, aussi peu soucieuse de communiquer ses idées que de s'ouvrir à colles des étrangers.
2. Il loue Sésostris de s'être voué aux travaux de la paix, après neuf années de campagnes heureuses. Il le blâme d'avoir fait traîner son char par des rois vaincus. Il lui reproche d'avoir été le premier à « ramollir les mœurs des Égyptiens dans la crainte des révoltes ». Il déclare qu' « un grand empire ne dure guère, et qu'il faut périr par quelque endroit ».
3. En 1844, M. Botta, consul de France, a retrouvé à Mossoul les reliques de Ninive, sculptures, bas-reliefs, inscriptions cunéiformes. On peut les visiter dans les salles du Louvre.