LA SUITE DES EMPIRES
paraît plus soumise à une fatalité qui les enchaîne. C'est ce qui va ressortir des jugements si fermes que Bossuet porte sur les erreurs ou les fautes des hommes d'État, sur les causes morales dont les effets sont des succès ou des revers, par conséquent, sur la responsabilité des souverains ou de leurs sujets. S'il distribue ainsi l'éloge ou le blâme, c'est que le choix lui a semblé possible entre les routes qui vont soit au salut, soit à la ruine. Il ne serait donc pas équitable de reprocher à ce peintre de la mort le mépris de la vie, et une indifférence dédaigneuse pour les œuvres de la paix ou de la guerre. Sans être dupe de la gloire, il aime à en contempler les images. Tout en sachant ce qu'il y a de périssable dans les édifices les plus solides en apparence, il admire le génie des législateurs ou des conquérants qui ont accompli de grandes choses. Bien que sa foi chrétienne soit orgueilleuse et jalouse, il a cependant rendu pleine et entière justice aux fastes de la civilisation païenne, et à des vertus d'autant plus méritoires qu'elles ne devaient rien à l'Evangile. Voilà pourquoi cette troisième partie reste encore si populaire. Ici du moins, malgré les progrès de l'érudition moderne qui a réparé plus d'une méprise ou comblé de nombreuses lacunes, tous s'accordent à louer l'initiative et les vues profondes d'un penseur qu'on n'a point appelé sans raison « l'homme de toutes les sciences et de tous les talents ». C'est ce que nous essaierons de confirmer par l'analyse de cette sorte d'Oraison funèbre ' où nous voyons toutes les nations paraître et disparaître tour à tour, sans avoir pu soutenir le poids de la monarchie universelle. Dans ce passage rapide, Bossuet surprend leur physionomie, trace vivement le tableau de leurs révolutions, esquisse le caractère de leurs grands hommes, représente les mœurs et les institutions, en un mot fait revivre la poussière des morts.
1. Ce mot est justifié parles traits que voici : « Quand vous voyez passer comme en un instant devant vos yeux, je no dis pas les rois et les empereurs, mais ces grands empires qui ont fait trembler tout l'univers; quand vous voyez les Assyriens anciens et nouveaux, les Mèilcs, les Perses, les Grecs, les Romains se présenter devant vous successivement, et tomber pour ainsi dire les uns sur les autres ; ce fracas effroyable vous fait sentir qu'il n'y a rien de solide parmi les hommes, et que l'inconstance et l'agitation est lo propre partage des choses humaines. » (Chap. i.)
, Oui, il y a vraiment de rEzéchiel dans ce privilège de ressusciter les générations éteintes.
Les Égyptiens. Sympathies de Bossuet pour leur théocratie. Sens de la grandeur. L'histoire édifiante. — C'est par les Égyptiens que débute cette imposante revue ; car, après quelques mots sur les Scythes qui firent « des courses plus que des conquêtes », et sur les Ethiopiens, nation sauvage « où la nature commence de beaux sentiments, mais ne les achève pas * s, il s'empresse d'en venir à un empire digne d'entrer dans la hiérarchie des peuples policés. Or, quel autre pouvait solliciter la sympathique curiosité de Bossuet plus que ce pays gouverné par une théocratie puissante, et dont l'immutabilité devait le ravir d'admiration? « Les Egyptiens furent, en effet, comme le dit M. Maspero, la plus dévote des races. Ils voyaient Dieu partout dans l'univers, ils vivaient en lui et pour lui. Lorsqu'on parcourt les recueils de leurs monuments, ce qui frappe tout d'abord, c'est l'abondance incroyable des tableaux mystiques et des scènes religieuses. En face de ces représentations sacrées, on dirait que cette terre fut habitée seulement par des Dieux, et renfermait d'hommes juste ce qu'il en fallait pour les besoins du culte ^. » L'auteur de la Politique tirée de VÉcriture fut donc séduit par les légendes d'Hérodote et de Diodore. Comment n'eût-il pas retrouvé son idéal dans le pieux cérémonial d'une cour où régnaient ces Pharaons irresponsables, mais esclaves volontaires d'une loi parfaite, entourés de sages pontifes qu'ils écoutaient comme des conseillers infaillibles? « Une coutume nouvelle y étoit un prodige : tout s'y faisoit toujours de même, et l'exactitude qu'on y avoit à garder les petites choses mainteuoit les grandes. » Devant un pareil spectacle, il s'épanouit d'aise, et ne se lasse point d'admirer cette discipline qui emprisonne chacun dans sa caste
1. On s'étonne que Bossuet fasse à ces barbares obscurs l'honneur de les nommer tout d'abord. Ils le doivent à la leçon de prudence que contiennent les récits sur les Scj'thes et Cyaxare, sur les Éthiopiens et Cambj'se. Il eût mieux fait de réserver une place aux Phéniciens sur lesquels il a le tort de se taire. Quant aux Indiens et aux Chinois, ils méritaient aussi plus qu'une mention. Mais, au .\vii= siècle, l'érudition était silencieuse sur ces races lointaines que la science a formidablement rapprochées depuis et qui recèlent peut-être aujourd'hui l'énigme de l'avenir du monde occidental.
2. Histoire ancienne des peuples de l'Orient, Maspero, p. 27.