‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 183 sur 344 · ROME ET BOSSUET · texte numérisé non relu

ROME ET BOSSUET

de mots que riche de sens. Par sa concision substantielle, il mérita bien de stimuler l'émulation de Montesquieu. Ne croirait-on pas entendre ce publiciste quand Bossuel dit : « On ne pouvoit avoir plus d'esprit qu'on en avoit à Athènes, ni plus de force qu'on en avoit à Lacédémone. Athènes vouloit le plaisir : la vie de Lacédémone étoit dure et laborieuse. L'une et l'autre aimoient la gloire et la liberté; mais, à Athènes, la liberté tendoit naturellement à la licence ; et, contrainte par des lois sévères à Lacédémone, plus elle étoit réprimée au dedans, plus elle cherchoit à s'étendre en dominant au dehors. » Mais abrégeons; car ce passage est dans toutes les mémoires, comme l'esquisse où Bossuet peint à grands traits « le génie perçant et sublime d'Alexandre,... la hauteur de ce courage invincible qui se sentoit animé par les obstacles, cette ardeur immense d'accroître tous les jours son nom, au point de préférer à mille morts le moindre degré de gloire,... cette confiance qui lui faisoit sentir au fond du cœur que tout lui devoit cédercommeàunhomme supérieur aux autres par sa destinée. » Ce souffle, ce mouvement sont d'un orateur égal à son héros.

Pourtant, nous l'aimons mieux encore lorsqu'il exalte Homère, les poètes, et les philosophes avec un enthousiasme où il y a de la gratitude pour les bienfaits que leur doit l'éducation du citoyen. Ces pages, il ne les aurait pas signées avant ce préceptorat qui le réconciliait avec la littérature profane. Aussi ne nous plaignons pas trop, si nous en lisons d'autres trop évidemment écrites ad iisum Deiphini.

Rome et Bossuet. AfGnités entre l'une et l'antre. — Mais nous avons hâte de pouvoir dire avec Bossuet : « Nous sommes enfin venus à ce grand empire qui a englouti tous les empires de l'univers, d'où sont sortis les plus grands royaumes du monde que nous habitons ', dont nous respectons encore les lois, et que nous devons par conséquent mieux connoître que tous les autres empires ». A la solennité de cet exorde on devine qu'il existe ici des affinités natives entre l'écrivain et son sujet. Oui, Bossuet est Romain du même cœur qu'il était

1. « On est encore effrayé quand on considère que des nations qui font à présent des royaumes si redoutables n'ont été durant plusieurs siècles que des provinces romaines. »

Hébreu. L'autorité, la règle, l'ordre, la suite, la discipline, le sens pratique de Futile, voilà un spectacle qui l'enchante; et il a presque le ton du vieil Horace, lorsqu'il résume ce qu'il y eut de mémorable dans les vertus civiles et militaires du peuple « le plus fier, le plus hardi, mais tout ensemble le plus réglé dans ses conseils, le plus constant dans ses maximes, le plus laborieux, et enfin le plus patient » qui fut jamais.

Ne lui demandons pas de discuter le fond des anciens récits; car il croit à Tite-Live comme à Moïse. D'ailleurs, outre que ces questions d'origines n'avaient pas encore été soulevées, il s'applique surtout à découvrir le ressort caché des institutions ; et c'est par là qu'il fait œuvre d'initiateur. On n'a pas défini plus nettement cette liberté rude et pauvre par laquelle le Romain des premiers âges se distinguait du Grec et de sa politesse brillante. Est-il possible de caractériser ce qu'on appelle l'esprit public avec plus d'ampleur et de sûreté que par ces généreuses maximes : « Qui peut mettre dans l'esprit des peuples la gloire, la patience dans les travaus;^ la grandeur de la nation, et l'amour de la patrie, peut se vanter d'avoir trouvé la constitution d'État la plus propre à pi'oduire de grands hommes. C'est sans doute les grands hommes qui font la force d'un empire. La nature ne manque pas de faire naître dans tous les pays des esprits et des courages élevés, mais il faut lui aider à les former. Ce qui les forme, ce qui les achève, ce sont des sentiments forts et de nobles impressions qui se répandent dans tous les esprits, et passent insensiblement de l'un à l'autre.... Durant les bons temps de Rome, l'enfance même étoit exercée par les travaux; on n'y entendoit parler d'autre chose que de la grandeur du nom romain.... Quand on a commencé à prendre ce train, les grands hommes se font les uns les autres; et, si Rome en a porté plus qu'aucune autre ville qui eût été avant elle, ce n'a point été par hasard; mais c'est que l'État romain constitué de la manière que nous avons vue, étoit, pour ainsi parler, du tempérament qui dcvoit être le plus fécond en héros. » Voilà bien ce discours solide et nerveux que Montaigne admirait ainsi chez les maîtres antiques : « Quand je veois ces braves formes de s'expliquer, si vifves et si profondes, je ne dis pas que c'est bien dire, je dis que c'est bien penser ».

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