‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 184 sur 344 · LE CITOYEN ROMAIN · texte numérisé non relu

LE CITOYEN ROMAIN

Le citoyeu romain. L'initiateur. Le précurseur de }Ioi:tesquieu. — Lorsqu'il raconte le duel de Rome contre Anniba!, son langage est d'un contemporain de Scipion : il a je ne sais quelle sécurité de courage et d'orgueil. Les expressions simples et fières lui viennent d'instinct. Ainsi parlant de Cannes, il dit : « Le sénat vit bien qu'un ennemi capable de manquer à sa fortune n'étoit pas né pour vaincre les Romains ». Montesquieu ne verra pas les choses de plus haut. 11 ne fera que pousser plus avant l'enquête et serrer de près les détails; mais son analyse scientifique ne va pas au delà de cet infaillible coup d'œil qui pénètre dès l'abord au cœur de son objet. Il serait long de relever les mots qui demeurent, entre autres celui que Bossuet prononce sur la majesté des lois romaines dont la sagesse a survécu à la ruine même de l'empire, « parce que le bon sens est le maître de la vie humaine, et y règne partout ». Que de vérité dans ce tableau où se déroulent les conséquences des guerres puniques : « Polybe voyoit les Romains, du milieu de la mer Méditerranée, porter leurs regards partout aux environs jusqu'aux Espagnes, et jusqu'en Syrie, observer ce qui s'y passoit, s'avancer régulièrement et de proche en proche, s'alTermir avant que de s'étendre, ne se point charger de trop d'affaires, dissimuler quelque temps et se déclarer à propos, attendre qu'Annibal fût vaincu pour désarmer Philippe de Macédoine qui l'avoit favorisé; après avoir commencé l'affaire, n'être jamais las ni contents jusqu'à ce que tout fût fait; ne laisser aux Macédoniens aucun moment pour se reconnoitre; et, après les avoir vaincus, rendre par un décret public à la Grèce si longtemps captive la liberté à laquelle elle ne pensoit plus; par ce moyen répandre d'un côté la terreur, et de l'autre la vénération de leur nom *; c'en étoit assez pour conclure que les Romains ne marchoient pas à la conquête du monde par hasard, mais par conduite ». 11 convient de signaler aussi le fameux parallèle de la légion et de la phalange - ; Turenne ou Yauban n'eût pas été

1. Cossuet prend ici trop au sérieux cette vaine démonstration.

2. « D'un côté une lourJc et grosse machine, terrible par son poids, mais qui s'embarrasse et se rompt par son propre mouvement; de l'autre, une armée qui s'accommode à tous les lieux, s'unit, se sépare à volonté, défile aisément, et se rassemble sans peine. »

plus compétent ; c'est que Polybe fut aussi familier à Bossuet que les pères de l'Église; ce qu'il ne sait pas, il le devine, et inaugure ainsi la philosophie de l'histoire. Le peintre ému. Le psychologue. Son optimisme. —

Montesquieu fera sans doute connaître plus intimement la police des camps, l'économie des conquêtes, les traditions de la diplomatie, les formes de la société politique et le jeu de son mécanisme. Mais faire revivre l'âme qui anima ce grand corps, voilà le miracle par lequel Bossuet défie toute comparaison. Psychologue et peintre, il associe à son intuition une faculté de sympathie par laquelle il devient témoin et acteur du drame dont il met en scène les intérêts et les passions. Bien que toujours maître de lui-même pour rester impartial, il entre dans les émotions de la défaite ou de la victoire, comme s'il était citoyen de Rome, nous dirions presque patricien et consul. Peutêtre même estimera-t-on que sa critique en souffre. Oui, il est plus romain que les Romains mêmes. 11 se tait sur les perfidies et sur les crimes. Il pallie les vices. Il ne croit pas à l'inimitié du peuple et du sénat. Il met tout sur le compte des tribuns. 11 lui arrive en effet d'être un panégyriste plus qu'un juge; car, s'il a raison de louer le sénat et sa conduite si constante au dehors, si ferme au dedans, il croit trop volontiers à sa magnjinimité, à sa clémence, à sa justice, à sa modération. Il y aurait donc à en rabattre, et le moraliste soucieux de beaux exemples oublie trop que la foi romaine valut souvent la foi punique.

Il ne peut se résoudre à raconter la décadence de Rome. — C'est aussi cette prévention favorable qui nous explique pourquoi Bossuet tourne court, lorsqu'il aborde l'époque de la décadence. C'est à regret qu'il en indique les causes, ou en mesure les progrès. Bien qu'il soit plus que tout autre habile à sonder le néant de toute gloire humaine, il semble vouloir se dérober à la tristesse de la ruine imminente. Lui qui triomphe des grands écroulements, il n'ose regarder en face le naufrage de la Fortune romaine. Volontiers il s'écrierait comme Tite- Live, abrégeant le récit du désastre de Cannes : Succumbam oneri! Aussi est-ce là surtout que sont les lacimes. Il faudra que Montesquieu fasse parler ce silence, ou supplée à l'insuf-

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