‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 185 sur 344 · LA PERFECTION DU STYLE · texte numérisé non relu

LA PERFECTION DU STYLE

lisance d'un résumé tumultueux qui se précipite, comme par impatience d'en finir. Ici donc, la dernière main a fait défaut. Il n'y a plus qu'un canevas; Bossuet ne dit rien ni de Sylla, ni de César; il écourte l'empire, il néglige Trajan, il se borne à nommer Marc-Aurèle ; et, brusquant le dénouement ', il retourne à son dessein principal, dans une péroraison où le politique cède la plume à l'évéque, à celui qu'on a pu nommer le conseiller d'État de la Providence ".

La pcrfectîou dn style. Souci du détail. Le coninierce des anciens a servi l'écrivain. La langue. Ses latinismes. — Tel est ce noble ouvrage qui voulut démontrer par l'histoire la vérité du christianisme. Ce fut ici surtout que Bossuet atteignit la perfection du bien dire. Il n'y a plus dans sa manière ni hasard, ni intempérance. Son énergie se modère, sa verve se règle, son imagination s'impose un frein ; sa langue s'épure sans s'énerver. La pratique des anciens, et tant de lectures faites de près par un maître qui s'instruisait pour enseigner donnèrent à son génie la mesure, la convenance et la sobriété. En même temps que l'obligation d'accommoder ses leçons aux exigences d'une haute responsabilité lui apprit de plus en plus la proportion et le choix, son autorité s'adoucit sous TinOuence de la morale antique et de ses vertus aimables. Mais il n'en reste pas moins original, et cela tout en cessant d'être le commentateur des Écritures ; car, dans la dernière partie de son livre, il n"a plus le soutien de ces prophètes et de ces pères dont le génie provoquait le sien. Mais, parmi ces mérites, Bossuet se retrouve toujours ce qu'il est par excellence, un orateur dont le mouvement nous entraine d'un élan irrésistible, et un poète dont l'imagination conçoit l'histoire comme une sorte

1. ce Un mot d'éloge excessif et vague sur Charlemagne montre qu'il n'avait pas étudié de près ce dernier des grands conquérants dont il parle comme d'un saint Louis. Il lui eût été difficile de poursuivre son dessein jusqu'aux âges suivants : l'érudition n'avait point assez aplani les voies. » (Sainte-Beuve.)

•-'. M. Doudan a dit : « Bossuet est le seul ministre en ce monde qui eût pu faire le Discours du Trône de Dieu, si Dieu souffrait un gouvernement représentatif. Milton et Pindare n'eussent éié que de beaux esprits, en regard de Bossuet, dans cette occasion. C'est la plus grande voix que vous ayez entendue, depuis qu'il y a des hommes, une voix qui s'entendait au fond des forêts, et qui l'aisail rêver au:c choses éternelles. On dit que le lion produit un etîet de ce genre, quand, se promenant lentement, il rugit dans la nuit, et que les Arabes en tremblent sous leurs tentes, à dix lieues à la ronde. »

d'épopée dont l'humanité est le héros, où ne manque ni l'unité d'action et d'intérêt, ni l'intervention merveilleuse d'une main divine, ni la sublimité du discours : car ce sont les fastes du genre humain contemplés comme des hauteurs du Sinaï.

Le soin du détail étant ici plus visible qu'en tous les autres écrits de Bossuet, nous devons dire encore un mot de la langue, et de ce qui la distingue, vers la date où parut ce livre, en mars 1681. Nous voulons parler de certains tours qui ont vieilli, d'idiotismcs que le temps a discrédités, de termes dont l'acception s'est modifiée, de nombreux latinismes tombés en désuétude 1, et qui n'existent pas en des ouvrages également célèbres et contemporains de cette époque, par exemple dans la proses de Fénelon, de Boileau, de Racine et de La Bruyère. Au contraire, ces formes sont fréquentes chez les écrivains qui les ont précédés, entre autres Corneille, Molière, La Fontaine, Sainl-Evremond, Mézeray, qui débutèrent ou fleurirent sous Louis XIll. C'est que, tout en appartenant au siècle de Louis XIV, Bossuet a toujours gardé sa marque originelle. Or, âgé de trente-trois ans lorsque les Provinciales virent le jour,- il a grandi dans la liberté féconde des temps qui avoisinent Richelieu et Mazarin. Tout en s'accommodant plus tard à la régularité de l'âge suivant, il n'abdiqua jamais son indépendance, et n'obéit que librement aux servitudes de l'usage. D'ailleurs, ces archa'ïsmes étaient en harmonie avec un sujet où mille réminiscences soit des prophètes et des pères, soit des écrivains profanes, répondent naturellement comme des échos à la voix d'une historien tout imbu de la double antiquité.

Conclusion. Les parties caduques. La liberté humaine, la raison et le progrès. — C'est surtout par l'éloquence que vit encore aujourd'hui un ouvrage où notre siècle ne se reconnaît

1. Les exemples sont très nombreux; en voici quelques-uns pris au hasard dans les premières pages : « La malice de l'esprit tentateur, di;noncer (pour annoncer), le génie (sens dilingenium), oppressés (pour opprimés), cnvii-on le temps, rien ne remuait (sens neutre), les brouilleries, nourris dans (pour élevés), par où (locution conjonctive), sujet à l'empire (pour soumis à), dans le tronc, le commun (pour la plupart des hommes), conseils (desseins), étonné (interdit, frappé de la foudre), tempérament (mesure), converser avec (vivre avec), les Espagnols lui quittent l'Espagne (pour abandonnent). » — Chacun peut continuer cette étude. Au reste Montesquieu lui-même, dans sa Grandeur et Dcca' deiirc, parle la lanç-uc de Bossuet, tant elle s'applique à sa matière.

pas : car, pour l'avenir, la Cité de Dieu ne s'immobilisera jamais dans un peuple, et dans une croyance. Loin d'être immuable, elle doit s'agrandir et s'embellir d'âge en âge, par le concours de tous les arts, de toutes les sciences, de toutes les formes sociales, philosophiques ou religieuses qui poursuivent l'idéal, sans l'atteindre, mais se rapprochent du moins chaque jour de la justice et de la vérité. C'est ainsi que tous les peuples et tous les siècles collaborent, par leur civilisation qui est l'œuvre de la raison et de la liberté, à des progrès indéfinis qui ne sauraient s'arrêter qu'avec la vie même. Un système est donc nécessairement trop étroit pour contenir les destinées de l'humanité, surtout s'il les ramène à une race, à une époque, et à un dogme. Sourd à ces théories que démentent nos révolutions, le monde moral ne cesse de continuer sa course vers des cieux inconnus.

Par conséquent, il y a des parties caduques dans le Discours sur l'Histoire universelle. Ainsi encore le Dieu de Bossuet nous semble trop aristocratique. Il a des favorisés, des élus : il ne daigne pas étendre sa providence sur les païens. 11 se propose pendant des siècles, et de temps en temps sort de son silence par des coups de foudre, Vico admettait aussi le gouvernement divin, mais croyait à sa permanence. Il le cherche jusque chez les peuples étrangers à une révélation particulière. 111e retrouve dans la mythologie comme dans la Bible, chez les Romains comme chez les Juifs. Plus l'histoire est vraiment universelle, plus elle conseille la tolérance, plus elle renverse de barrières, plus elle apaise et détruit les haines. Mais, si la critique et l'érudition ont infirmé les doctrines — on est tenté de dire les dogmes — de VHistoire universelle, ceux mêmes qui s'inspirent d'un autre esprit, et, sans sortir du domaine des faits, réduisent leur champ visuel aux causes secondes, ne refuseront point leur admiration à l'ordonnance du monument, à l'audace de l'architecte, à la force de sa conception, aux flères beautés d'un style qui ne saurait s'imjter et ferait vivre jusqu'à l'erreur.

ETUDES LITTRRAIRES

FENELON

PORTRAIT BIOGRAPHIQUE

L'humaniste. — Né le 6 août lOol, au château de Fénelon, en Périgord, François de Salignac de Lamothe-Fénelon, fds de Pons Salignac, comte de Lamothe-Fénelon, et de Louise de la Cropte de Saint-Abre, fut entouré, dès le berceau, de tendre dévotion, et préparé aux délices du pur amour par la piété d'une mère qui consacra son fils à la sainte Vierge. Un docte précepteur conduisit de bonne heure sa précoce intelligence à la double école de Rome et d'Athènes ; mais les préférences de l'enfant allaient d'instinct vers les grâces de l'esprit grec. Homère surtout enchanta ses premières années, et VOdyssée, plus encore que YlUade, ravit une imagination qui semblait se reconnaître dans la simplicité de ces naïves peintures. A douze ans, il lisait aussi Sophocle et Démosthène. Quant aux Latins et à leur génie plus viril ou plus pratique, ils eurent pour lui moins d'attrait. Il les fréquenta pourtant avec complaisance; mais ses prédilections furent, parmi les prosateurs, pour Cicéron et Tite-Live, plutôt que pour Sénèque ou Tacite; et, parmi les poètes, pour les Muses harmonieuses et sensibles, Térence, Virgile et CatuUe lui-même, qui parlaient à son coeur ou flattaient son goût, bien plus que Lucrèce et son abrupte grandeur, que Lucain et son éloquence tourmentée.

Après avoir terminé ses humanités dans un milieu tout patriarcal, et fait sa philosophie à l'université de Gahors, il compléta ses études au collège du Plessis, à Paris, sous les aus-

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