‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 187 sur 344 · LE PRÉCEPTEUR DU DUC DE BOURGOGNE · texte numérisé non relu

LE PRÉCEPTEUR DU DUC DE BOURGOGNE

jutorerie de la Rochelle, il en fut écarté par de secrètes intrigues.

Le précepteur du dac de Bourgogne (1689). Le lettré.

— Sa réputation n'en était pas moins hors de pair; et, grâce au crédit du duc de Beauvillier, il put être nommé, en 1689, précepteur des flls du Dauphin, des ducs de Bourgogne et d'Anjou. C'était un poste où le portait vraiment sa vocation, car il excella dans l'art de façonner les caractères et les esprits, comme en témoigne la métamorphose accomplie par sa victorieuse dextérité : « Né terrible, nous dit Saint-Simon, dur et colère jusqu'aux derniers emportements, même contre les choses inanimées, impétueux avec fureur, incapable de souffrir la moindre résistance, même des éléments, sans entrer dans des fougues à faire craindre que tout ne se rompit dans son corps », le duc de Bourgogne devint, entre ses mains, attentif à tous ses devoirs, affable, doux, modéré, charitable, patient, modeste, humble et austère pour soi. Ce fut le triomphe d'un maître qui alliait l'affection à l'autorité, la douceur à l'énergie, la décision à la souplesse. Il lui fallut huit années de patience et de ruse pour dompter ainsi des vices ou des défauts dont il fit des grâces et des vertus, qui devinrent le charme de la cour et l'espoir de la France. La transformation fut même si complète qu'il faillit former un saint, en voulant élever un roi. De là ensuite, chez son élève, des hésitations, des scrupules d'enfant qui cherche sa mère, et a toujours besoin de mentor : sous le canon de l'ennemi, M. le duc demandait s'il pouvait en conscience aller loger dans un couvent.

Ce fut pour son royal écolier qu'il imagina ces Fables ingénieuses, publiées en 1714, avec les Dialogues des morts, qui nous font assister à tous les incidents d'une éducation où il fallait à la fois user du frein et de l'éperon. Quelques-uns de ces apologues ne languissent pas auprès de La Fontaine. C'est encore au Dauphin que furent destinés les Dialogues des morts, où l'histoire est morale sans fadeur et sans ennui. Peut-être aussi le désir d'initier son élève aux principes de la philosophie cartésienne ne fut-il pas étranger à l'idée du Traité sur Vexistencc de Dieu, qui parut en 1713, à l'insu de l'auteur, et par l'infidélité d'un copiste, avec une préface du P. Tourneniine qui fut désap-

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prouvée par Fénelon. Quant au Télémaque, où tant d'allusions trahissent le gouverneur d'un prince, ce roman ne dut qu'à une indiscrétion la publicité qui consomma la disgrâce de Fénelon, devenu archevêque de Cambrai depuis 1694.

Lo théologien, le niystiqne (1697-1699). — L'occasion OU plutôt le prétexte de cette disgrâce fut la querelle du quiétisme. Il serait long d'en raconter ici les différentes phases. Bornons-nous à rappeler que, séduit par un mysticisme trop séraphique, dont Mme Guyon avait été l'interprète, et auquel le livre sur les Maximes des saints (1697) semblait donner des encouragements, Fénelon fut enveloppé dans les défiances ou les alarmes que suscitèrent ces nouveautés en apparence innocentes. Le bon sens de Bossuet y vit du moins un péril pour la pureté des croyances; et Louis XIV, qui ne goûtait pas plus les chimères que Napoléon l'idéologie, n'hésita point à poursuivre, dans un théologien trop raffiné, le censeur indiscret qui osait apprendre à Théritier de sa couronne que les rois sont faits pour les peuples, et non pas les peuples pour les rois.

Tandis qu'une ombrageuse orthodoxie se croyait engagée par devoir à défendre les intérêts spirituels compromis dans les subtilités d'un docteur trop soucieux de perfection, le souverain, qui avait appelé Fénelon le plus bel esprit et le plus chimérique de son royaume, traitait comme un téméraire le clairvoyant prélat dont le dévoûment ne fut point aveuglé par l'éclat de son règne, et qui songeait à conjurer les menaces de l'avenir. A la suite d'une controverse où la politique se cacha sous les scrupules de la foi, Fénelon, condamné par la cour de Rome (1699), mais courtoisement, et non sans regret, déconcerta ses adversaires par une humble soumission qui lui mérita des sympathies universelles.

Le politique. — Dès lors, dépouillé de ses fonctions de précepteur, il vivait comme en exil dans son diocèse de Cambrai, lorsque l'apparition du Tdémaque complet (1699) dérobé par un valet de chambre au profit d'un libraire de Hollande, vint mettre le comble aux ressentiments de Louis XIV qui avait retiré son privilège et fait suspendre l'impression du livre à la page 208 (1699). Dans cette fiction où la morale chrétienne se mêle aux agréments d'un paganisme épuré, la malveillance de ses enne-

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mis se plut à dénoncer la satire personnelle du maître et de ses ministres. On pouvait, il est vrai, s'y méprendre; car la postérité même se demande encore aujourd'hui ce qu'il faut penser de cet ouvrage, s'il est le rêve d'un utopiste et d'un poète, ou le vœu d'un philosophe et d'un sage, si les inquiétudes d'un mécontent et d'un réformateur ne se trahissent point sous les jeux d'une imagination romanesque, mais inspirée toujours par la passion du bien et du beau. Dans cette épopée dont la prose nous ravit par son tour poétique et son élégante souplesse, se combinent des nuances si diverses qu'elles défient l'analyse. Il est du moins certain que de courageuses hardiesses s'y dissimulent parmi les lieux communs d'une morale pleine de sous-entendus politiques.

On ne put en douter lorsque, douze ans plus tard, le 14 avril 1711, la mort du grand Dauphin fit du duc de Bourgogne l'héritier présomptif de la couronne. Réduit jusqu'alors à ne correspondre que furtivement — quoique activement, BeauviUier aidant — avec son élève, Fénelon put enfin formuler en théories les vagues tendances du Télémaque. Si ces Directions pour la conscience d'un roi et son Plan dressé pour le gouvernement d'un royaume ne sont pas d'un homme d'Etat pratique, ces conseils, dont quelques-uns eussent pu prévenir plus d'un malheur public, font du moins honneur au patriotisme d'un esprit inquiet du lendemain et soucieux de concilier ses instincts aristocratiques avec les garanties exigées par l'intérêt des peuples.

Bien que tenu toujours à l'écart, il reprit un grand rôle, celui d'oracle consulté dans le secret par les deux ducs de Beauvillier et de Chevreuse, comme le ministre d'un avenir prochain, la cheville ouvrière du gouvernement des saints, ainsi qu'on l'a appelé. Mais ces joies furent de bien courte durée : car, le 12 février 1712, la duchesse de Bourgogne mourut subitement, et, le 18 du même mois, à vingt-neuf ans, périssait aussi le prince qui devait faire le bonheur de Salente. Avec lui s'évanouirent les beaux songes inspirés par Mentor. Ce fut une cruelle blessure pour le cœur de Fénelon : « Tous mes liens sont rompus, s'écria-t-il, rien ne m'attache plus à la terre. > D'autres épreuves l'attendaient. La mort du duc de Beauvillier

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(31 avril 1714) devait être comme le coup de grâce pour celui qui écrivait alors : < Tous les bons amis devraient s'entendre pour disparaître ensemble, comme Philémon et Baucis s.

Malgré ces tristesses, sa correspondance sut pourtant sourire encore de cette gaité sérieuse qui, chez lui, fut toujours le mouvement naturel d'une âme égale et tempérante. Il conserva même assez de sérénité pour écrire d'une main ferme et légère sa délicieuse Lettj^e à l'Académie (26 mai 1714). Non moins inépuisable que son esprit, sa bienfaisance se prodiguait aussi dans les oeuvres pastorales où son épargne, comme son éloquence, se donnait toute à tous, soit pour secourir les affligés, soit pour édifier les fidèles, avec un dévoûment qui ne ménagea ni ses ressources ni ses forces. On peut dire que les trois dernières années de sa vie, les plus belles peut-être, furent consacrées à réparer les maux qu'avait prévus la sagesse de ses avertissements. Aussi fut-il adoré comme un saint, lorsque son cœur si tendre eut cessé de battre, le 7 janvier 1715, après soixante-trois ans et cinq mois passés sur cette terre qu'enchanta pour toujours la séduction de ses douces vertus et de son "énie aimable.

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