‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 188 sur 344 · I. — Faits historiques · texte numérisé non relu

I. — Faits historiques

L'occasion et l'à-propos de cette lettre. — Au lendemain de la paix dUtrecht (1713), qui faisait enfin renaître la sécurité, l'Académie française crut devoir seconder par une initiative opportune le mouvement des esprits qui revenaient d'eux-mêmes aux arts et aux lettres, trop oubliés durant les crises d'une guerre désastreuse. Dans la séance du 29 novembre 1713, il fut donc décidé que chacun de ses membres proposerait un programme de travaux et d'études, dont la compagnie s'occuperait activement, après avoir publié la seconde édition de son

LA LETTRE A l'ACADÉMIE : SON OCCASION. 377

dictionnaire. Ce fut alors que le secrétaire perpétuel, M. Dacier ', fit appel à Fénelon qui, depuis dix-huit ans, subissait une sorte de relégation dans son archevêché de Cambrai.

Affligé par l'isolement d'une disgrâce, par la crainte de l'avenir, par la vue des malheurs publics, par les fatigues de l'âge, par la perte de ses amis, et la mort du duc de Bourgogne, sur lequel reposaient des espérances qui furent à peine des ambitions, un lettré si délicat ne pouvait manquer de répondre à des avances qui offraient à ses tristesses une douce diversion, et à ses goûts de réforme un emploi moins périlleux que les doléances politiques, ou les controverses théologiques. Il rédigea donc un mémoire qui se distingua parmi tous les autres; car, le 26 mars 1714, l'Académie s"empressa d'en voter l'impression. Mais, pour donner suite à cette décision, il fallait le consentement de l'auteur; et, par une flatteuse démarche, M. Dacier avertit Fénelon, qui répondit en demandant la remise de son manuscrit : car il voulait le rendre plus digne de l'honneur dont il était l'objet. C'est à cette revision, ou plutôt à cette refonte que nous devons la Lettre à r Académie, dont la publication définitive n'eut lieu qu'en 1716, un an après la mort de l'illustre prélat, qui est du 7 janvier 1715.

Physionomie de Fénelon; son inquiétude généreuse; son goût de nouveautés parfois chimériques. — Avant d'apprécier le critique et l'écrivain, disons d'abord quelques mots sur l'homme et la personne même. Ce n'est pas que nous prétendions ici démêler les nuances compliquées d'un caractère qui déconcerte l'observateur par sa finesse et sa mobilité. Les plus habiles ont pu s'y tromper. Car il y a dans sa physionomie on ne sait quoi de fuyant et d'insaisissable. Au moment où l'on croit fixer la ressemblance, des surprises vous déroutent, et dérobent le modèle à toute définition.

Parmi les contrastes qui déjouent notre curiosité domine pourtant un trait essentiel, nous voulons dire l'inquiétude, par-

1. André Dacier, né à Castres (1651), mort en 1722. Il avait été charge par M. de Montausier de commenter les auteurs anciens pour l'usage du Dauphin, et fut bibliothécaire du cabinet du roi. Il est pourtant moins célèbre par ses mérites, tout solides qu'ils étaient , que par sa femme, laquelle traduisit Anacréon (1681), Térence (1688), l'Iliade (1699) et ïOdyssdc (1708).

fois aventureuse, d'une imagination qui se laisse prendre aux nouveautés, et s'écarte volontiers des voies communes, à la recherche de ce qui charme sa généreuse fantaisie. Indépendant jusque dans les liens de la tradition, enclin à suivre son sens particulier même sous la discipline de l'obéissance, aussi hardi qu'insinuant, Fénelon est de ceux pour lesquels le désir du mieux peut devenir un piège d'autant plus périlleux qu'ils y tombent avec une sorte d'innocence. Il est du moins incontestable qu'il n'eut pas toujours, comme Bossuet, l'autorité d'un bon sens souverain, et le parfait équilibre. Sans aller jusqu'à dire avec Louis XIV qu'il fut un bel esprit chimérique, il faut pourtant convenir qu'en certaines rencontres il faillit faire plus d'un faux pas, notamment dans la question du quiétisme, où risquèrent de s'égarer les camdides audaces d'un docteur épris d'une perfection inaccessible.

Chez le politique comme chez le théologien apparaît donc un tour d'esprit trop prompt à poursuivre les décevants mirages. S'il lui arriva de pressentir et de signaler des réformes qui auraient pu dispenser la France sinon d'une révolution, du moins de bien des orages, au cours du xviii^ siècle, si des vues justes et des vérités courageuses recommandent sa mémoire à tout ami des sages progrès, on ne saurait cependant se refuser à voir dans ses vœux les plus légitimes une impatience remuante qui s'élance au delà du but, un excès de sollicitude susceptible de compromettre les meilleures maximes de gouvernement, enfin un luxe de pi'escriptions minutieuses qui recouvrent trop de secrète défiance contre la nature humaine. Le législateur de Salente n'est-il pas vraiment t3Tannique, lorsqu'il se plaît à mesurer pour chacun l'air et l'espace, à élever comme des murailles infranchissables entre les diverses classes de sa cité bienheureuse, à multiplier des lois impuissantes ou importunes, à régler les moindres mouvements du corps social par les ressorts d'un mécanisme artificiel, en un mot à concevoir les visions d'un rêve aussi souriant que trompeur?

Si, dans la spéculation, il eut ses méprises ou ses erreurs, il ne fut pas non plus infaiUible dans la pratique, comme l'apprennent à ses admirateurs les plus sincères ces mémoires où il conseillait à Louis XIV d'acheter la paix coûte que coûte,

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