‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 190 sur 344 · LETTRE A L'ACADÉMIE SUR LA LANGUE · texte numérisé non relu

LETTRE A L'ACADÉMIE SUR LA LANGUE

Projet d^envichir la langue. Goût libéral, mais aventureux; archaïsme, néologîsmes, mots composés. — Si le présent n'enchaine pas l'avenir, il ne faut point qu'il dédaigne les siècles passés, mais plutôt qu'il s'enrichisse de leurs ressources. Or il semble à Fénelon « qu'en voulant purifier » notre langue, on l'a trop appauvrie et gênée, depuis environ cent ans. Au lieu d'être, comme Boileau, contempteur superbe des âges précédents, il regrette donc, avec La Bruyère, l'ancien idiome, qu'il apprécie fort « dans Marot, Amyot et le cardinal d'Ossat, dans les ouvrages les plus enjoués et les plus sérieux. Car il avait je ne sais quoi de court, de naïf, de hardi, de vif et de passionné. » Cette protestation fait grand honneur à un goût éminemment libéral, et Ton ne saurait mieux penser ni mieux dire. Mais Fénelon ne va-t-il pas un peu loin, quand il ajoute : « Je voudrais ne perdre aucun terme, et en acquérir de nouveaux »? Oui, il nous parait que c'est exagérer l'insuffisance de l'instrument dont il se servait si bien, avec ses grands contemporains.

Nous n'approuverons pas non plus sans restrictions les expédients dont il s'avise pour combler des lacunes imaginaires. Nous ne parlons point ici de ces mots étrangers dont il autorise, à bon droit, l'importation par l'exemple des Latins et des Anglais. Les néologîsmes, il est bon de les admettre dans les cas indispensables, pourvu toutefois que cette liberté ne dégénère pas en une licence qui méconnaitrait les lois de l'analogie, et finirait par altérer le fond même de notre vocabulaire national. Souvenonsnous que c'est un des plus hardis écrivains de notre langue, Victor Hugo, qui a appelé le néologisme « une triste ressource pour l'impuissance ». Mais n'y a-t-il pas imprudence à nous conseiller l'essai des mots composés, rappelant le procédé grec, comme pantocrator, glaucopis et euchnémides'l Renouveler la tentative dite de Ronsard — mais qui ne fut qu'un jeu de quelques uns de ses plus obscurs disciples ^ — serait évidemment s'exposer au même ridicule ; et ces prétendues richesses ne feraient que nous appauvrir.

Il y a bien aussi quelque péril à prôner trop complaisamment

1. Voir Précis historique et critif/ue de la littérature française, par Eugène Lintilhac (-2" éd.), t. I, p. 189 sqq. (Paris, André-Guédon).

ces alliances de mots « qu'on n'a pas coutume de mettre ensemble ». comme les expressions latines remigiiim alarum et lubricus adspici {rames aériennes [Virgile parlant d'Icare, VI, 19]; Vultus nimium lubricus adspici [Horace, 0., I, 19, v. 8] : un visage qu'il n'est pas sûr de regarder) : car, si ces combinaisons réussissent à des écrivains de marque, ils nous avertissent eux-mêmes de n'en user que très sobrement; et si le procédé devenait habituel, la simplicité risquerait d'en souffrir.

A plus forte raison Fénelon fait-il fausse route quand il défère à l'Académie le droit de créer des locutions pour des idées nouvelles; car ce privilège n'appartiendra jamais qu'au génie, ou, mieux encore, à l'invention populaire dont l'anonyme vertu produit seule ces générations spontanées. Du reste, l'objection n'échappe pas au sens éveillé de Fénelon : il n'a voulu que flatter ici l'amour-propre de la docte Compagnie, et remarque malicieusement que « le public se révolterait, si elle faisait un édit, avec une affiche, en faveur d'un terme nouveau ».

En résumé, plus d'une velléité chimérique se glisse dans ces aperçus ingénieux auxquels des juges sévères peuvent reprocher de contrarier le tempérament naturel de notre langue. Parti de ce principe qu'elle s'est exténuée jusqu'à l'indigence — ce qui était fort exagéré, — Fénelon en tire des conséquences qui, appliquées à la lettre et sans les ménagements dont il enveloppe ses hardiesses, mèneraient peut-être à une décadence.

Projet de rhétorique; autorité du maître. Anciens et modernes. Les orateurs de la chaire; Déniosthène et Cicéron. Déflnition de l'éloquence. — Nous serons plus à l'aise pour louer pleinement le chapitre où il substitue enfln des doctrines fécondes, une érudition vivante, des lois sûres, et des jugements définitifs à la sécheresse des préceptes arbitraires, et à l'artifice de ces procédés ingrats qui constituaient jusqu'alors, ou encombrent aujourd'hui même plus d'un aride traité de rhétorique. Lui, il réduirait volontiers la sienne « à n'être que la fleur de la plus pure antiquité, dont on ferait un ouvrage court, exquis et délicieux ».

Laissant donc de côté le lourd bagage de l'école, il va droit à l'éloquence même; et, préoccupé de la dispute qui mit alors

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